Florent Gabarron-Garcia raconte "l'histoire populaire de la psychanalyse”

Florent Gabarron-Garcia relit l’histoire de la psychanalyse pour rappeler les branches occultées qui forgeaient une démarche plus ouverte.

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La psychanalyse, un “nouveau chien de garde” ? C’est contre une certaine évolution de la discipline, devenue, “pour une large part, profondément et ouvertement réactionnaire”, que s’insurge le psychologue et psychanalyste français Florent Gabarron-Garcia.

La liste de ses prises de position rétrogrades s’allonge à un rythme accéléré ces derniers temps, tout en grimpant sur l’échelle de la bêtise et de la mauvaise foi”: frénésie sécuritaire, stigmatisation des jeunes, des homosexuels, de celles et ceux qui luttent contre le patriarcat et menacent “la “Pensée” et “notre Culture””…

Pour décrire ce discours autoritaire s’habillant “d’audace et de courage “face à la bien-pensance””, l’auteur forge le terme de “psychanalysme”, qui repose sur une réification de l’histoire même de la discipline et sur le postulat, erroné et orienté, de sa neutralité.

Un domaine politique

Histoire populaire de la psychanalyse, Florent Gabarron-Garcia, éd. La fabrique

Or “rien n’est plus faux”, explique Florent Gabarron-Garcia, qui rappelle que les tenants de cette approche ont figé la psychanalyse dans un des textes tardifs de Freud, Malaise dans la culture (1930), devenu la doxa. Ils ont ainsi occulté le cheminement personnel de Freud et l’évolution de sa pensée, ancrée dans sa vie et les problématiques de son époque.

Il n’y a donc pas une pensée freudienne unique, mais des moments d’intérêt pour divers sujets, de questionnement, de critique, de doute. Ainsi sur la relation de Freud au communisme, au féminisme…

L’auteur retrace une autre histoire de la psychanalyse, moins faite de dates établies que de recherches, de l’URSS à l’Amérique latine, en passant par Vienne ou la révolution espagnole. Il montre comment la discipline s’est construite au défi des mouvements révolutionnaires, des totalitarismes nazi et soviétique dans les années 1930, puis face aux dictatures latino-américaines des années 1970.

Née dans un milieu bourgeois, elle s’est immédiatement confrontée à la question de la domination, des luttes sociales, de l’éducation… Bref, de tout ce qui impulse un engagement politique.

Il revient sur les grandes figures progressistes : Vera Schmidt appelant les pédagogues à sortir de leurs préjugés pour sortir des répétitions mortifères, Wilhelm Reich accueillant à sa polyclinique des patients pauvres pour comprendre le poids de la misère sur les névroses, Marie Langer, féministe et marxiste, François Tosquelles, un des artisans de la réforme de la gestion de la Clinique de La Borde visant à humaniser la psychiatrie, et qui a inspiré L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari.

tous ces moments révolutionnaires est indispensable pour lutter contre “la stratégie révisionniste” du psychanalysme, qui en arrive à “priver la discipline de son histoire”, ce qui empêche également de rappeler les moments de compromission qu’elle a eus. Et tout simplement, à entraver la construction de voies d’avenir.

Dans le texte: penser la domination

“L’invention par Freud de la talking cure trouve son point de départ dans la protestation de ses patientes contre l’ordre médical – très largement masculin – qui ne les écoutait pas. Épilepsie, paralysie de membres, hystérie ne trouvaient pas leur cause dans l’étiologie organique.

Comment ignorer que la flambée des symptômes dont elles souffraient, comme l’inhibition à penser dont elles étaient frappées, était liée à la domination sociale qu’elles subissaient et à la répression dont elles faisaient l’objet dès l’enfance, comme le soutint Freud ?

Des décennies plus tard, Fanon ferait un constat similaire lors de la guerre de libération algérienne chez certains de ses patients, anciens colonisés, montrant des symptômes d’ulcères et de déformations de la colonne vertébrale.

La psychanalyse est l’espace d’élaboration de cette parole singulière, d’abord empêchée, qui cherche à se faire entendre malgré la domination, le déni, l’emprise et la perversion ; et l’analyse doit, bien souvent, se faire le témoin d’une souffrance muette et sans nom qui peut aller jusqu’à s’emparer du réel du corps, et dont seul le travail de cure peut libérer le sujet.”