Béatrice Hibou et Mohamed Tozy auscultent le Maroc néolibéral

Le dernier essai des politologues Béatrice Hibou et Mohamed Tozy ausculte prudemment l’imaginaire qui sous-tend les représentations et les pratiques du politique au Maroc.

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Décidément, le “modèle marocain” fascine.

Après L’État d’injustice au Maghreb : Maroc et Tunisie, cosigné avec Irene Bono et Hamza Meddeb (Karthala, 2015) où il était question d’une sociologie historique et comparée du politique, Béatrice Hibou et Mohamed Tozy s’intéressent à deux logiques idéal-typiques qui façonnent la gouvernance au Maroc : celle de l’État-nation et celle de l’Empire.

Pour les deux politologues, ces deux logiques ne s’opposent pas mais constituent deux pôles qui coexistent, tantôt dans la tension, tantôt dans la complémentarité, dans l’exercice du pouvoir et les représentations qui en sont faites par les différents acteurs.

Penser l’imbrication

Béatrice Hibou est directrice de recherche au CNRS (Sciences Po-CERI).Crédit: DR

L’ouvrage, dense et précis, est passionnant car il envisage l’État non seulement comme un ensemble d’institutions mais comme un système symbolique complexe, incluant pratiques et représentations, et évoluant dans le temps.

Les auteurs s’appuient sur les notions de représentation, de responsabilité, de médiation…, étudient la théâtralisation de la communauté politique, les mécanismes de cooptation, de naturalisation, voire de “hallalisation” du néolibéralisme, s’intéressent aux acteurs qui interviennent à tous les niveaux.

L’histoire ou les faits récents, comme le projet Tanger Med, le rapport de l’IER, la répression des Hirak du Rif et de Jerada, ou encore le boycott de 2018, les amènent à souligner les tensions, à formuler les paradoxes, à chercher dans le double référentiel impérial et stato-national des éléments d’explication, et à formuler les impasses.

Mohamed Tozy est professeur à l’IEP d’Aix-en-Provence.

L’imbrication des deux logiques est mise en perspective avec les questions de la démocratie et du néolibéralisme. “Dans l’Empire, l’autonomie des populations et des terroirs locaux ne remet pas en cause les manières de gouverner et les rapports entre l’État et la société. Dans l’État-nation, en revanche, sa mise en place n’a de sens que dans un cadre démocratique. Or, dans le Maroc actuel, la décentralisation, devenue un impératif catégorique de la globalisation néolibérale, ne peut se réaliser qu’en en modifiant la signification, plus précisément en l’apparentant à un gouvernement indirect fort peu démocratique.”

Les auteurs notent également que, malgré toute la plasticité et les évolutions du système qu’il serait erroné de voir comme immobile, “la justice est incontestablement l’institution qui échappe le plus aux mutations en cours”.

Mais cette brillante analyse, qui assume d’être parfois “inconsidérément optimiste” en postulant la bonne foi des acteurs, donne le sentiment que les auteurs restent trop prudents sur la qualification de ce qu’ils décrivent. Invitation à saisir les faits, les termes et leur sens dans leur complexité et leur polysémie, ce livre nous tend cependant le miroir, ambigu et peu flatteur, de notre culture politique actuelle.

 

Tisser le temps politique au Maroc, imaginaire de l’État à l’âge néolibéral
 Béatrice Hibou et Mohamed Tozy
, Karthala, 658 p., 450 DH

Dans le texte: culture de la violence

“Cet usage de la violence nous dit beaucoup des décalages entre dispositifs institutionnels de mise en responsabilité et pratiques politiques, et donc de la culture politique du moment.

Cette culture, c’est d’abord celle de la défiance généralisée, qui, d’une autre manière, fait lien aussi dans la société, et ce faisant appartient à l’imaginaire : ne pas croire aux dispositifs institutionnels, ne pas croire en la possibilité d’agir, ne pas croire aux informations données est “sage”, car issu d’une appréhension partagée des relations de pouvoir et des rapports de force au sein de la société.

Mais c’est aussi favoriser et participer à la diffusion des comportements condamnés et des relations de pouvoir qui permettent cette difficulté à imputer. C’est également s’autoriser des stratégies de contournement qui rendent impossible la cohérence entre diagnostics souvent justes, voire brillants, et solutions proposées.

Sous couvert de rationalisation des modes de gouvernement, ces stratégies de contournement réhabilitent les circuits informels de prise de décision, d’imputation de responsabilité et de sanction, y compris la violence symbolique, aux conséquences parfois dramatiques sur les personnes.”

 

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