Six nuances de Noire, par Nathalie M’Dela-Mounier

Dans une incisive pièce de théâtre, Nathalie M’Dela-Mounier interroge les représentations des femmes noires et se moque des assignations identitaires.

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Nathalie M’Dela-Mounier
Nathalie M’Dela-Mounier est écrivaine-voyageuse et poétesse. Elle est l’auteure notamment de ‘Dernières nouvelles du monde et autres histoires de saison’ (2013) et de ‘À corps défendus’ (Taama éditions, 2018). Crédit: DR

Compagnie théâtrale existant depuis quinze ans, cherche comédienne pour le rôle principal d’un spectacle en création portant sur la condition de la femme noire. Pour candidater, vous devez correspondre au profil physique du personnage. En clair, ça veut dire Femme et Noire.”

Black Casting, de Nathalie M’Dela-Mounier
Black Casting, de Nathalie M’Dela-Mounier, éd. L’Harmattan, 112 p.

Le 13 septembre, au théâtre de la rue des Fauvettes, six femmes se présentent pour répondre au casting, l’une accompagnée de son fils Son. Il y a Bamuso, l’Africaine à l’élégance traditionnelle. Il y a l’Antillaise Farnélise, aux cheveux défrisés, avec sa fille Olga, qui a le teint clair.

Il y a Mom, l’Afro-Américaine, et Mother, l’Américaine blanche. Patience, à la coiffure courte afro décolorée, convaincue qu’elle est la seule à pouvoir “incarner LA femme noire ici”, s’emporte : “Que viennent faire ici des Blanches, une vieille fatiguée, une égérie de l’altermondialisme – pardon Tantie – et, pire encore, un mec ?”

Et le monolithe fantasmé vole en éclats…

Contres les assignations identitaires

On retrouve dans cette pièce la sensibilité de Nathalie M’Dela-Mounier aux violences du monde. Ici, la romancière au style poétique choisit le genre du théâtre pour jeter à bas l’idée d’une prétendue condition noire homogène.

Celle-ci apparaît dès les premières répliques comme une image relevant de l’imaginaire, même intériorisé par Patience: “On ne peut faire plus femme et plus noire que moi. Une jeune femme noire dans toute la splendeur de son naturel retrouvé, assumé, sublimé, même.”

Cette tirade lui vaut les applaudissements de tous les autres personnages, qui reprennent leurs discussions en français, en créole, en bambara et en anglo-américain.

Les femmes débattent des stéréotypes auxquels elles sont confrontées, de Cham à Uncle Ben’s

On apprend plus loin que Mom a imposé à “Monsieur Casting” de n’auditionner “LA femme noire” que “si elle vient avec sa sœur blanche dont elle est le double obscur”, voire avec son fils.

La pièce progresse de conversation en conversation, chacune étant à tour de rôle la protagoniste. Les femmes débattent des stéréotypes auxquels elles sont confrontées, de Cham à Uncle Ben’s, elles disent la perte d’insouciance du petit garçon qui réalise qu’il est noir, quand il ne s’agit pas de couleur, mais d’un “jeu où l’échec est toujours du même côté”.

Remontent la mémoire de l’esclavage, les clichés, l’humiliation des hommes qui “n’ont pas pu protéger leurs mères, épouses ou filles de la peste négrière” et qui “tout brisés se ratatinaient sur leur haine, se trompaient de colère et se courbaient sous le joug du rhum”.

Il est aussi question de la peur des mères pour leurs fils, des violences policières et politiques, du racisme contre les migrants. “On est toujours le Nègre d’un autre”, conclut Bamuso. Au fil des paroles, s’affirme la certitude d’une irréductible singularité.

En faisant dialoguer des situations singulières, Nathalie M’dela-Mounier livre un brillant plaidoyer contre les assignations identitaires.

 

Dans le texte.

Mom et Mother

“Mother, à Mom : OK, je comprends que la petite s’inquiète de ma présence sur le casting d’une femme noire, mais il faut lui expliquer que nos destins sont liés, si liés. Elle est jeune, elle ne sait pas. Elle rêve encore probablement d’Amérique même si son rêve prend l’eau de toute part. Et puis, en Europe, ils se sentent si loin de nous. Ils n’ont pas connu la ségrégation raciale, je crois, et nous devons leur sembler exotiques.

Farnélise, se levant au fond : C’est faux ! Nous avons aussi la traite et l’esclavage dans nos bagages. Quant à l’exotisme, nous sommes bien servis… Mesdames, bienvenue aux Antilles françaises avec tous ses clichés.

Mother : Vous vous êtes battus pour vos droits civiques ? No way !

Farnélise : Mais enfin, nous avons marronné et quilombé dans un bien lourd passé et n’en avons rien oublié. Plus récemment, nous avons aussi marché avec vous, lu vos écrivains, écouté vos orateurs et même pleuré vos morts. (Elle hésite, gênée, en regardant Olga du coin de l’œil.) Enfin, pas moi, c’est vrai, mais beaucoup de mes compatriotes l’ont fait.

Mom : Mais d’où viens-tu, ma sœur ?

Farnélise : Farnélise est mon prénom d’Antilles. Je suis française, américaine et africaine, (se tournant vers Bamuso) canal historique ! Afropéenne en quelque sorte.”

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