À la découverte de la plus ancienne sépulture africaine datant de 78.000 ans

Depuis plus d’un an, la pandémie a bouleversé le regard que nous portons sur la mort. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les décès ont été transformés en chiffres et en graphiques anonymes, mais cette nouvelle réalité ne change pas le sentiment de chagrin qui nous saisit lorsque la mort nous touche de près, affectant un proche. Quand nos ancêtres ont-ils ressenti pour la première fois ce désespoir ? Quand l’ont-ils transformé en un fait social, codifié par des normes transmises de génération en génération ?

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Reconstitution artistique de la sépulture. Crédit: Mohammad Javad Shoaee / Jorge González / Elena Santos / F. Fuego / MaxPlanck Institute / CENIEH

Les preuves qui montrent que les humains ne sont pas les seuls à ressentir une détresse face à la mort d’êtres proches s’accumulent et il existe un continuum entre nous et le reste du monde animal à ce sujet. Les chimpanzés ont été vus à plusieurs reprises organiser des veilles et manipuler les cadavres de membres de leur groupe ou des mères transporter pendant des semaines le cadavre de leur petit décédé.

Des comportements semblables sont également observés chez d’autres mammifères comme les éléphants. Ce qui semble être propre à notre lignée est plutôt la grande variabilité de pratiques qui ont permis d’apprivoiser ce sentiment en le transformant en une facette cruciale de nos croyances et de nos pratiques sociales. Ce qui nous est propre aussi, c’est le fait que ces pratiques ont évolué chez les humains depuis l’aube des temps.

Rituels anciens

De nombreuses découvertes récentes confirment que pendant plusieurs centaines de milliers d’années, des ancêtres, dont nous pensions encore il y a juste quelques décennies qu’ils ne portaient aucun intérêt pour leurs défunts, déposaient les cadavres des membres de leur groupe au fond de grottes, dans des fissures naturelles, ou encore enlevaient les parties molles du cadavre pour conserver et manipuler les ossements.

Les traces de découpe sur trois crânes vieux de 150.000 ans découverts à Herto, en Éthiopie, seraient la preuve qu’ils étaient volontairement préservés. Dans d’autres sites, comme à Klasies River, en Afrique du Sud, ou dans certains sites néanderthaliens en Europe, les restes osseux portent des traces de découpe attestant de l’utilisation d’un outil tranchant en pierre pour retirer les chairs. Quand les ossements ont été aussi chauffés, cela plaide pour une consommation du cadavre.

Par rapport aux pratiques ancestrales, le rituel consistant à ensevelir un corps dans une fosse volontairement creusée apparaît comme une innovation relativement récente

Il se peut également que certaines cultures du passé se débarrassassent des corps en dehors des zones d’habitation ou avec d’autres types de pratiques funéraires, comme c’est le cas dans de nombreuses sociétés modernes, rendant ces comportements funéraires archéologiquement invisibles.

Par rapport à ces pratiques ancestrales, le rituel consistant à ensevelir un corps dans une fosse volontairement creusée, que l’on nomme sépulture primaire, apparaît comme une innovation relativement récente. En comparaison avec l’Europe et le Proche-Orient où de nombreuses sépultures de Néandertaliens et d’Hommes modernes, vieilles d’au moins 120.000 ans, ont été découvertes, l’Afrique, pourtant berceau de notre espèce, ne rapporte que de très rares exemples de cette pratique funéraire.

La découverte à Panga Ya Saidi, un site à 50 km au nord de Mombasa, au Kenya, de la sépulture d’un enfant de trois ans, ouvre une fenêtre inespérée pour comprendre l’évolution des pratiques funéraires en Afrique.

Seuls trois possibles autres cas d’inhumations, Taramsa, Nazlet Khater en Égypte et Border Cave en Afrique du Sud, datées respectivement de 68.000, 35.000 et 74.000 ans avant le présent, étaient jusque-là connus dans la Préhistoire ancienne d’Afrique.

Le premier ne pourrait constituer en réalité qu’une cache funéraire, c’est-à-dire le dépôt du corps dans un espace naturel, difficilement accessible et discret dans le paysage, sans inhumation du cadavre.

À Nazlet Khater, également en Égypte, trois individus datés d’environ 40.000 ans, ont été découverts dans deux fosses. Une femme adulte et un nouveau-né ont été déposés dans une fosse, et un individu robuste enterré avec un biface près de la tête a été placé dans une autre fosse. La troisième inhumation, celle de Border Cave, présente la particularité de concerner un nouveau-né associé à un gastéropode marin perforé et ocré, ce qui en fait le plus ancien exemple d’une sépulture associée à un objet de parure.

Les fouilles au Kenya

Les fouilles menées à Panga Ya Saidi depuis 2010 par le Max Planck Institute for the Science of Human History (Iéna) en collaboration avec le Musée national du Kenya (Nairobi) ont révélé une occupation humaine du site s’étalant de 78.000 à 500 ans avant le présent, couvrant des moments clés de l’évolution culturelle et technologique de cette région de l’Afrique.

La sépulture de l’enfant, que nous avons appelé Mtoto (enfant en Swahili) a été découverte dans les couches les plus profondes du site et est datée à 78.000 ans (78.300 +/- 4100 pour être précis), ce qui en fait la plus ancienne sépulture primaire du continent africain.

La méthode de datation employée ici, l’OSL (luminescence optiquement stimulée), permet de remonter plus loin dans le temps que le carbone 14, en calculant la dernière fois que les grains de quartz et de feldspath contenus dans le sédiment ont vu la lumière du jour. La combinaison, dans une modélisation mathématique, de la datation de la fosse avec d’autres dates obtenues par cette méthode et par le carbone 14 dans les couches plus récentes, a encore permis d’affiner le résultat.

La fosse contenant les restes humains a été reconnue à la fouille parce qu’elle contenait des sédiments d’une couleur différente des sédiments environnants. L’examen initial sur le terrain a révélé des os très dégradés, difficiles à identifier. L’ensemble a donc été prélevé en un seul bloc et envoyé au Centre national de recherche sur l’évolution humaine (CENIEH) à Burgos, en Espagne. Une fouille très minutieuse réalisée en laboratoire a permis de révéler qu’il s’agissait de la sépulture d’un enfant.

L’analyse géochimique et sédimentologique des couches archéologiques et du sédiment entourant la sépulture montre que l’enfant a bien été déposé dans une fosse intentionnellement creusée, et que son corps a été ensuite recouvert de sédiments. Les concentrations d’éléments chimiques, mesurées par fluorescence des rayons X, ainsi que la taille des particules, mesurée par diffraction laser, montrent en effet que le sédiment contenu dans la fosse provient des couches archéologiques situées plus haut dans la stratigraphie et non de la couche située à la profondeur de la fosse.

Panga Ya Saidi. Système karstique situé à 50 kilomètres au nord de Mombasa au Kenya. Crédit : Mohammad Javad Shoaee/Jorge González/Elena Santos/F. Fuego/Max Planck Institute/CENIEH

L’intégrité anatomique du squelette et l’excellente conservation des articulations dites instables ou labiles — c’est-à-dire celles qui sont maintenues par les chairs qui se décomposent le plus rapidement, par exemple entre les vertèbres, les vertèbres et les côtes, et l’articulation scapulo-thoracique — indiquent qu’il s’agit d’un dépôt primaire, non perturbé.

Bien que la pression mécanique de la couche sédimentaire ait aplati le thorax, la cage thoracique ne s’est pas effondrée, préservant la relation spatiale et la courbure initiale des côtes, ce qui indique une décomposition dans un espace protégé. En s’appuyant sur cet ensemble de preuves, l’hypothèse selon laquelle le corps de l’enfant aurait été enveloppé dans un tissu végétal ou un autre matériau périssable a pu être proposée.

Les éléments plaident en faveur d’un rituel complexe, qui a probablement demandé la participation active de plusieurs membres de la communauté

La bascule et le détachement du crâne et des trois premières vertèbres cervicales attestent de l’existence d’un espace vide sous la tête, qui pourrait indiquer la présence d’un support réalisé en matériaux périssables. Ces éléments plaident en faveur d’un rituel complexe, qui a probablement demandé la participation active de plusieurs membres de la communauté. La profondeur de la sépulture semble indiquer la volonté de protéger le corps du défunt.

L’étude de fragments d’escargots terrestres découverts dans la fosse montre qu’il ne s’agit pas d’offrandes, mais juste d’une présence accidentelle. En revanche, leur bonne conservation visible par leur faible fragmentation indique, comme c’est le cas pour l’enfant, que la fosse les a préservés de la fragmentation observée sur les escargots découverts dans les couches archéologiques proches.

L’étude anthropologique des restes de l’enfant montre qu’il s’agit d’un membre de notre espèce, Homo sapiens, présentant encore des caractéristiques dentaires archaïques. Cela semble confirmer, comme il a été suggéré à plusieurs reprises au cours des dernières années, que l’origine de notre espèce en Afrique a des racines anciennes et diversifiées régionalement.

Malheureusement, la campagne de fouilles 2020 a été interrompue au bout d’une semaine en raison de la pandémie et on ne sait pas quand les fouilles pourront reprendre, mais il est clair que Panga Ya Saidi est un site clé pour comprendre l’évolution culturelle de notre espèce.

Le fait que certaines innovations culturelles ne se retrouvent qu’ici, alors que d’autres sont partagées avec des sites d’Afrique australe comme Border Cave, Sibudu ou Blombos évoque à la fois l’existence de trajectoires régionales distinctes et la création d’échanges culturels sur de longues distances.

C’est de cette évolution biologique et culturelle en mosaïque, y compris dans les pratiques mortuaires, qu’émergeront les cultures modernes.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Voici l’article original, signé Solange Rigaud, Évolution humaine, préhistoire, Université de Bordeaux ; Africa Pitarch Martí, postdoctorante, Universitat de Barcelona; Alain Queffelec, ingénieur de recherche CNRS en archéométrie, Université de Bordeaux et Francesco d’Errico, préhistorien, Université de Bordeaux

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