Rrways : la voix des poètes amazighs itinérants

L’anthologie rassemblée par Brahim El Mazned est un vibrant hommage à l’art des poètes et chanteurs amazighs.

Par

Disques Rrways
Brahim El Mazned a produit un coffret de dix CD, accompagné d’un livre d’une riche iconographie, qui retrace aussi l’aventure de l’industrie du disque au Maroc. Crédit: DR

Lhaj Belaïd, le virtuose et père fondateur. Rkia Talbensirt, la légende vivante. Lahcen Belmouden, meilleur joueur de ribab de sa génération. El Houssin El Baz, poète de la beauté et de l’amour. Brahim Bihtti, le Rrays de Paris. Fatima Tabaamrant et son engagement pour la culture amazighe. Fatima Tihihit Titrit, qui chante l’actualité sociale…

Rrways, voyage dans l’univers des poètes-chanteurs itinérants amazighs, par Brahim El Mazned
Rrways, voyage dans l’univers des poètes-chanteurs itinérants amazighs, Brahim El Mazned, Anthologie avec 10 CD, 126 pages en français et 126 pages en arabe, 700 DH

Tous illustrent, par leurs poèmes et leurs chants, l’art de la tirruysa. Brahim El Mazned ne craint pas les travaux d’envergure. Après son anthologie de la aïta, le directeur artistique du festival Timitar et initiateur de la plateforme Visa For Music pour les musiques du Maroc, d’Afrique et du Moyen-Orient s’est lancé dans l’étude de ce pan majeur et de la musique marocaine et de la culture amazighe.

Deux ans et demi de recherche et d’entretiens, trois mois d’enregistrement en studio avec quarante artistes, quatre mois de mixage et de mastering, pour produire un coffret de dix CD accompagné d’un livre en français et en arabe. Aboulkacem-Afoulay El Khatir, directeur de recherche au Centre des études anthropologiques et sociologiques à l’IRCAM, salue la richesse et la qualité des documents sonores et iconographiques rassemblés et applaudit “la synthèse intelligente, dans un style clair et limpide, des connaissances scientifiques accumulées.”

«Anthologie des Rrways: « Rrways, Voyage dans l’univers des poètes-chanteurs itinérants amazighes »»

Brahim El Mazned

700 DH

Livraison à domicile partout au Maroc

Quant à Lahoucine Bouyaakoubi, professeur d’anthropologie à l’université Ibnou Zohr d’Agadir, il salue un travail nécessaire, qui vient combler un manque : “La culture amazighe n’était pas au centre de l’intérêt des pouvoirs publics, ni même de l’université et, à part des travaux coloniaux, un chercheur américain et quelques musicologues marocains comme Houssine Benyahia ou Abdellah Mountassir, la tirruysa a été très peu étudiée. Ce travail va tirer vers le haut la recherche.”

“La tirruysa a été très peu étudiée. Ce travail va tirer vers le haut la recherche”

Lahoucine Bouyaakoubi, professeur d’anthropologie

Le résultat constitue un double hommage, aux femmes et aux hommes qui portent cet art, les tarrwaysin et rrways, mais aussi “à tous ceux qui l’écoutent”. Brahim El Mazned salue ainsi “les petites gens, les marins qui l’écoutent en mer et les ouvriers sur les chantiers”, tout comme “les gens des classes moyennes et bourgeoises qui l’écoutent aussi sans le montrer, car c’est perçu comme folklorisant”.

Or, loin de l’étiquette péjorative de folklore, la tirruysa est un art complexe, une “combinaison de danses, de musiques non écrites et de chants profanes ou religieux, portés par des poèmes d’une extraordinaire diversité et d’une rare qualité”.

Bab n Umarg

“Un rrays est un poète désigné par l’expression bab n-umarg (litt. propriétaire de la poésie), possédant une grande éloquence, awal ism3nan”, note le chercheur Abdellah El Mountassir. L’anthologie retrace l’histoire de ce mouvement né vers la fin du XIXe siècle, codifié par Lhaj Belaïd et qui a connu son âge d’or dans les années 1960 à 1980, avec l’essor des vinyles.

Raiss Lhaj Belaid
Le virtuose Lhaj Belaïd est considéré comme un père fondateur pour avoir codifié le genre.

Artistes itinérants, les rrways ont été comparés par les fonctionnaires coloniaux aux rhapsodes de la Grèce antique ou aux trouvères et jongleurs du Moyen-Âge européen. Leur première formation, outre le msid comme école de la voix, était l’ahwach, où ils apprenaient la musique, l’art de la scène et la chorégraphie.

Parfois, les troupes d’ihiyyadden, acrobates et circassiens comme les Aït Sidi Ahmed Ou Moussa, complétaient cette formation, et du reste, les rrways accompagnaient celles-ci dans leurs tournées internationales.

Tradition chleuhe, caractérisée par une gamme pentatonique, la tirruysa est présente dans le Haut-Atlas, l’Anti-Atlas, le Souss, une partie de la vallée du Draâ et l’arrière-pays d’Essaouira, mais a essaimé avec l’exode rural vers les grandes villes, Agadir, Tiznit, Marrakech, Essaouira et Casablanca, ainsi que dans la diaspora européenne, notamment en France.

Jamaâ El Fna était un passage obligé. “C’était l’école. Les rrways y travaillaient le jour, et la nuit, ils jouaient chez les caïds. Mais on n’y allait pas comme ça : il fallait l’accord de l’amine de la place !”, rappelle Brahim El Mazned.

Aïcha Tachinwit a enchanté les publics japonais et thaïlandais

Il fait le portrait d’une soixantaine d’artistes, des figures tutélaires jusqu’aux espoirs de la nouvelle génération. Beaucoup ont en commun de venir de milieux pauvres et ont commencé très jeunes, vers 11-13 ans. C’est avec un bidon recyclé qu’à 12 ans, Mohamed Outhnnawt a fabriqué son premier lutar.

Certaines artistes ont fui des mariages précoces. Mais les œuvres sont prolifiques – El Houssin El Baz a composé 480 chansons et produit 70 albums – et le succès immense. Avec son style entre influences amazighes et indiennes, Aïcha Tachinwit a enchanté les publics japonais et thaïlandais.

Il décrit un art vivant, qui s’approprie constamment de nouveaux instruments : au ribab décoré de bijoux de Lhaj Belaïd, au lutar, à la flûte l3wwad ancienne de cinq millénaires, au naqqus métallique, et autres bendirs et cymbalettes, s’ajoutent le violon, introduit par Rrways Boubakr Azaâri et Boubaker Anchad, le banjo, la guitare et la batterie avec Mohamed Anddam.

Les thèmes aussi évoluent : on chante l’amour et les émois de la tasa, ou foie, le cheval, la nature, mais aussi des sujets sociétaux, comme l’émigration, l’arrivée des voitures, et plus récemment la cause amazighe.

“À la différence de la aïta, où on improvise sur la base d’un texte existant, chaque rrays a son propre répertoire”, insiste Brahim El Mazned qui s’intéresse aussi aux reprises d’éléments de tarruysa dans des musiques actuelles, comme celle de Hindi Zahra ou du groupe Aza.

“Les tribulations de ces artistes traduisent l’histoire contemporaine de la culture amazighe”

Aboulkacem-Afoulay El Khatir, directeur de recherche à l’Ircam

Ce syncrétisme, analyse Aboulkacem-Afoulay El Khatir, tient au fait que la pratique est “détachée des contraintes des musiques rituelles et communautaires” : les rrways sont de “véritables passeurs culturels”.

“D’un point de vue social et politique, insiste-t-il, les tribulations de ces artistes traduisent l’histoire contemporaine de la culture amazighe” pendant un siècle, avec sa reconnaissance comme “art indigène” sous le protectorat puis son “déclassement sur le marché national” à l’indépendance, mais avec une capacité d’adaptation qui lui a permis “de résister et d’évoluer en marge des politiques culturelles officielles.”

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Brahim El Mazned

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Un art à patrimonialiser

L’anthologie retrace aussi l’aventure de l’industrie du disque au Maroc, depuis les premiers enregistrements faits par des maisons européennes, et le Musée de la Parole et du Geste réalisé grâce à l’industriel Émile Pathé, jusqu’aux labels marocains comme Baïdaphone, Koutoubia, Boussiphone, spécialisés dans le patrimoine marocain.

Rkia Talbensirt
Une des plus grandes voix de la tirruysa, Rkia Talbensirt, a débuté sa carrière à 13 ans. Elle a interprété plus de 400 chansons en 50 ans.Crédit: Hicham El Abed

Si l’enregistrement a permis d’étendre l’auditoire des rrways au-delà des cercles des caïds, leurs mécènes, des moussems et des fêtes, cela a en revanche fait régresser la part de l’improvisation, liée à un rapport direct des artistes avec leur auditoire. Plus tard, le piratage a réduit leurs sources de revenus.

Autre menace : la montée du conservatisme, voire de l’extrémisme religieux, qui voit d’un mauvais œil la mixité inhérente à la tirruysa, où les femmes se sont imposées en public dès les années 1930.

Aujourd’hui, celle-ci fait face à un autre défi : celui de sa transmission. En effet, la relation maître-disciple était centrale dans l’apprentissage. “Le premier, généralement mineur, [devait] vénération et obéissance au second qui lui garanti[ssai]t en échange protection et assistance.” Or le contexte social qui acceptait cette relation – malgré ses dérives – n’existe plus, mais les pouvoirs publics n’ont pas créé d’établissement pour son enseignement.

“Aujourd’hui, il y a une génération qui apprend sur Youtube, en autodidacte”

Brahim El Mazned

“On ne l’apprend pas au conservatoire. Aujourd’hui, il y a une génération qui apprend sur Youtube, en autodidacte”, relève Brahim El Mazned. “On a enregistré la majorité de ceux qui sont encore vivants pour fixer ces sons. Mais il y a de moins en moins d’artistes : une centaine de rrways, dont une dizaine de femmes – les danseuses sont de moins en moins nombreuses – 200 avec les instrumentistes. Ce sont des trésors vivants et si on ne fait rien, on verra un pan de notre identité disparaître.”

Pour Lahoucine Bouyaakoubi, cette anthologie attire l’attention sur une situation générale à l’ensemble du patrimoine oral, menacé par la disparition du monde rural auquel il était lié. Cependant, note-t-il, optimiste, “on investit les nouvelles technologies pour faire connaître cet art à un public plus large”.

Brahim El Mazned espère que ce travail “sera une source d’inspiration pour des jeunes, pour qu’ils l’utilisent dans des sonorités nouvelles”. Au-delà, il appelle à une réflexion plus large sur le patrimoine immatériel et la manière de le mettre au service des artistes et des communautés.

Rrays Moulay Ali
Né dans la région de Demnat, Lahcen El Fetwaki a débuté à l’âge de 13 ans aux côtés du Rrays Moulay Ali, et sa carrière a couvert le règne de trois rois.Crédit: Chadi Ilyass

Lhaj Belaïd, le maître

Figure tutélaire de l’art des rrways, il serait né vers 1872 à Anou n Addou, vers Tiznit. Orphelin très jeune, il quitte l’école coranique et se fait berger.

Il bricole une flûte, s’initie à la musique, ce qui lui permet d’intégrer la troupe d’acrobates Rma n Tzeroualt de Mohamed Oussaleh. Là, dans le sanctuaire de Sidi Hmad Ou Moussa, il se forme au ribab et au lutar et apprend chansons et art de la scène.

La troupe qu’il fonde avec Mohamed Boudraâ, Moulay Ali Souiri et M’barek Boulahcen jette les bases de la tirruysa. Le succès est immédiat, d’abord chez les notables, puis au-delà, quand il enregistre chez Pathé Marconi et Baïdaphone dans les années 1930.

Décédé en 1945, ses chansons, comme Atbirumlil, Bniy3koub ou Taleb, continuent d’être reprises et font le bonheur des collectionneurs de vinyles et des musicologues.

Extrait

“Si mes pas me mènent encore quelque part, je ne les suivrai pas :

J’ai perdu le désir d’errer à l’aventure

Allons ! Reprenons la charrue

Attelons les bœufs

Et labourons notre champ

Si celle qui m’accompagnait, celle qui fut ma bien-aimée

Si elle était là, à mes côtés, nous partagerions la prospérité

Qui cherche les disputes

A perdu la raison

Ô ma bien aimée ! C’est Dieu qui t’a envoyée jusqu’à moi

Ô ma belle, mon soleil, ma fleur de juin !

Tu éblouiras toujours mon cœur

Si mes pas me mènent encore quelque part, je ne les suivrai pas”

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Brahim El Mazned

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