Nour-Eddine Saïl, persona grata

Une institution faite homme nous tourne douloureusement le dos le 15 décembre à 73 ans. Une personne au regard perçant et au cœur fédérateur s’échappe au profit d’une pandémie sans foi ni loi. Aie une pensée pour nous pendant que nous te pleurons.

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Nour-Eddine Saïl par Khalil Nemmaoui, en novembre 2013. Crédit: Khalil Nemmaoui

Ainsi, même les immortels rendent l’âme. On le croyait bâti, pas enfanté, capable de traverser les générations et les âges jusqu’à ce qu’apocalypse s’ensuive. Mais l’indélicat virus a déployé sa houle, noyant celui qui n’a jamais baissé pavillon. Une machine à détruire aux prises avec une machine à construire est un combat déloyal. Pourtant, le cœur y était, jusqu’au bout de la souffrance, jusqu’à la délivrance. Et puis, rideau, noir.

Philosophe, écrivain, critique, cinéaste, penseur, agitateur, homme de culture(s), Nour-Eddine Saïl scintillait dans l’immensité. Avec sa disparition, ce n’est pas une lumière qui s’est éteinte, mais un disjoncteur qui a pris feu. Ses multiples éclairages éblouissaient même ceux qui le dénigraient jusqu’à le craindre… par aveuglement.

Curriculum vital

Venu sur Terre en 1947, c’est à Tanger que le petit Nour-Eddine écarquille les yeux. Bac en poche, il est téléporté à Rabat où il s’empare d’un DES en philosophie à la faculté des Lettres. Il enseigne ensuite cette matière au lycée Moulay Youssef où il diffuse systématiquement des films à ses étudiants à qui il impose débats après projections. Au milieu des années 1970, il est propulsé inspecteur général de philosophie du royaume.

Entre-temps, sa cinéphilie grandissante le pousse à la création de la Fédération nationale des ciné-clubs du Maroc qu’il dirige pendant plusieurs années avec le concours militant de la frange gauchisante du pays, institution dans le viseur des services. Boulimique incontrôlable, Nour-Eddine crée en 1977 les Rencontres des cinémas africains de Khouribga qui reçoivent plus tard le statut de fondation.

Son irruption dominicale en 1979 sur les ondes de RTM-Chaîne Inter fait de lui le philosophe de la cinématographie racontée au lambda. L’émission “Écran noir”, agrémentée d’un générique emprunté à la chanson “Cinéma” de Claude Nougaro sur une composition de Michel Legrand, fait de Nour-Eddine la voie incontournable pour la compréhension d’un art visuel.

Nour-Eddine Saïl scintillait dans l’immensité. Avec sa disparition, ce n’est pas une lumière qui s’est éteinte, mais un disjoncteur qui a pris feu

Pendant les fraîches années de la décennie suivante, l’État décrète la fin de la récréation de l’éducation philosophique et sociologique dans le pays. Écœuré, Saïl rend le tablier à son ministère de tutelle. En 1984, le voici nommé directeur des programmes au sein de TVM en gratifiant, au passage, le téléspectateur marocain d’une programmation cinéma inédite. Deux années plus tard, il fait partie en léger différé de l’opération de prestige “Ça bouge à la télé” voulue par Hassan II, pilotée par l’entrepreneur français André Paccard et le dramaturge Tayeb Saddiki.

Dans la foulée, le ministre de l’Intérieur Driss Basri hérite du portefeuille de l’Information. La débandade est alors sans nom. Si Nour-Eddine Saïl, à l’instar d’autres, n’est plus dans les parages, il est sur d’autres rivages. L’homme qui écrit en 1989 le roman L’Ombre du chroniqueur en donnant congé à la lettre A, est tout sauf un démissionnaire. Le cinéma est dans ses entrailles. Il s’y emploie sans retenue, le nourrit pour les siens, pour les Africains qui le vénèrent à Ouagadougou entre autres, le respectent à travers le monde.

L’ancien critique des publications Maghreb Information, Caméra 3 qu’il lance, du magazine français Les Cahiers du cinéma où il croise son futur ami Serge Toubiana, ne cesse de donner, d’être célébré, de se réinventer. Au lendemain de la naissance de la deuxième chaîne de télévision marocaine dite 2M International, son président Fouad Filali, alors gendre de Hassan II et patron de la holding royale ONA (Omnium nord-africain), fait appel à Nour-Eddine en tant que conseiller pour le développement de sa télévision. Pour des raisons d’éthique, il quitte rapidement le navire et nage vers Paris où l’attend feu Serge Adda, patron de Canal Horizons. Il lui offre le siège de directeur des achats de programmes, et ensuite celui de directeur général des programmes et de l’antenne. Sur Canal + France, Saïl installe une capsule traitant de philosophie.

L’éternel retour

En 2000, un séisme “éditorial” secoue la direction de 2M, renvoyant chez eux le directeur général Larbi Belarbi et ses proches collaborateurs. Le ministre de la Communication de l’époque, Larbi Messari, nomme Nour-Eddine Saïl patron de la chaîne. L’agitateur crée rapidement une matinale d’information, met en place un comité pour l’octroi d’aide à la production de téléfilms et met sur pied Radio 2M.

L’homme est remercié trois années plus tard, après avoir rencontré sa future femme Nadia Larguet, et hérite in extremis du poste de directeur général du Centre cinématographique marocain (CCM) où sa trace est à ce jour indélébile. Il y refond l’aide à la production, y instaure la production de trois courts métrages pour l’acquisition de la carte professionnelle, y met fin à l’informel et passe la production nationale de cinq films par an à vingt-cinq. Pendant son règne à la tête du CCM, Saïl est nommé vice-président délégué de la fondation du Festival international du film de Marrakech et décide d’installer dans sa ville (Tanger) l’itinérant Festival national du film.

Nour-Eddine Saïl, philosophe-cinéaste.Crédit: YASSINE TOUMI/TELQUEL

2014, année de la désillusion. Nour-Eddine est débarqué par le décontenançant ministre PJDiste de la Communication Mohamed Khalfi au profit d’un appel à candidatures qui mène aux commandes Sarim El Haq Fassi Fihri. Depuis, le multi linguiste Saïl est sur plusieurs fronts. Trésorier du réseau international pour la diffusion du cinéma européen dit Europa Cinemas, il est conseiller de plusieurs festivals internationaux et œuvre pour la transmission.

Au Maroc, il répond présent à toutes les manifestations qu’il juge bonnes à accompagner. Il y a quelques mois, il lance à des étudiants casablancais : “Si vous voulez déflorer ce métier, maîtrisez au moins trois langues. Quatre, c’est mieux.” L’homme à l’humour acerbe et à la franchise déconcertante ose ce qui l’intéresse avec le regard d’un vieux moderniste : “Nous marchons à reculons. Dans les années 1970, les ciné-clubs étaient notre raison d’exister en tant qu’agitateurs culturels. Tout passait par les films. Lorsqu’une copie arrivait, elle faisait dix projections dans autant de villes. Un record ! Elle voyageait au rythme de nos moyens et cela donnait lieu à des débats passionnés”, raconte, il y a moins de deux ans, le passionné devant un parterre de nouveaux responsables de ciné-clubs marocains.

Au contact de ce troublant érudit, on a droit à son émancipation intellectuelle, agrémentée par à-coups de citations de Kubrick, Spinoza, Eco, Nietzche, Morin ou Godard. Le bonheur sur terre et là-haut akbar.

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