Conférence-débat : Nour-Eddine Saïl, l’homme qui sème

Invité dans le sillage de la 2e édition du festival Ciné-ville de Casablanca (24-28 septembre), le philosophe-cinéaste s’est prêté à une séance conférencière dont il maîtrise l’essence. Résultat : deux heures d’un intéressant monologue et une autre d’un débat curieux. “Conte” rendu de mémoire.

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Nour-Eddine Saïl, philosophe-cinéaste. Crédit: YASSINE TOUMI/TELQUEL

S’armant d’un langage simple mais explicite, cet orateur tous terrains agit dans les profondeurs d’un discours lourd de messages. Il y a quelque temps, il entretient une fougueuse jeunesse lors du festival du cinéma casablancais dédié à l’étudiant, jouant le jeu du master class. Outre ses féconds conseils de grand frère, il insiste, le rictus voilé: “Si vous voulez déflorer ce métier, maîtrisez au moins trois langues, quatre c’est mieux.”

Bien entendu, dans ses pans d’accompagnement, il y a des références et de belles histoires à secouer l’assistance. On se demande, aujourd’hui, ce que ces aspirants deviennent après leur flirt avec l’intransigeance d’un routier pluriel. Samedi 28 septembre 2019, sa présence passe les habits de la rencontre-débat. Nour-Eddine Saïl est là, sur scène, flanqué du modérateur Hassan Narais, journaliste-écrivain-critique et gentil râleur aimé aussi par ses détracteurs.

Le conférencier ouvre le bal en mettant à l’aise la présence, nombreuse au fur de son affluence. Le tribun décide plus tard que son parterre s’évalue à une centaine de détraqués encore amoureux d’un art qui ne cesse de prendre l’eau de ce côté de la Méditerranée. Il tient aussi et sereinement un discours plus alarmant. Pour lui, l’Etat et un certain ministre ont tout fait, en leur temps, pour que la jeunesse vaque à l’ignorance.

Article intialement publié le 4 octobre 2019

Vieilles bobines

“Dans les années 1970, les ciné-clubs étaient notre raison d’exister en tant qu’agitateurs culturels. Tout passait par les films”

Nour-Eddine Saïl

Il déplore avec profondeur ce qui rythme le Maroc actuel : “Nous marchons à reculons. Dans les années 1970, les ciné-clubs étaient notre raison d’exister en tant qu’agitateurs culturels. Tout passait par les films. Lorsqu’une copie arrivait, elle faisait dix projections dans autant de villes. Un record ! Elle voyageait au rythme de nos moyens et cela donnait lieu à des débats passionnés après projection”, raconte celui qui préside plus tard aux destinées du Centre cinématographique marocain.

Son auditoire en cette matinée est jonché de représentants de différents ciné-clubs marocains dont l’action n’est plus ce qu’elle était quand un film pouvait révolutionner les esprits à travers des échanges houleux. Nour-Eddine Saïl, dans un élan soucieux, évoque à l’endroit de ces représentants le rôle qu’ils doivent camper dans un monde en constante évolution. Devant la gabegie technologique actuelle, explique-t-il, tout est à portée. Malheureusement, on enjambe des dunes désertiques, excepté de rares résistances cinéphiliques.

“Prenez chacun le DVD d’un film qui vous tient à cœur et que vous souhaitez partager. Invitez plusieurs personnes à le visionner avec vous”

Nour-Eddine Saïl

Et le voilà bifurquer sur l’audience large : “Vous êtes, allez, une centaine dans la salle. Prenez chacun le DVD d’un film qui vous tient à cœur et que vous souhaitez partager. Invitez plusieurs personnes à le visionner avec vous. Vous aurez au début des réticences, mais vous finirez bien par convaincre dix amis. Du coup, vous devenez mille personnes à discuter des multiples œuvres choisies. Enrichissant, non ? Car cette démarche, dès qu’elle prend, devient récurrente.

Pendant ses deux heures de palabre, Nour-Eddine épargne le cinéma marocain pour parler des cinéastes marocains. Il cite Mohamed Abderrahman Tazi, Mustapha Derkaoui dont il encense Titre provisoire (1984) et Mohamed Mouftakir qu’il aime pour le choix de ses thèmes.

Dans la foulée, le microphone est livré à des intervenants et autres donneurs de voix. Répondant à l’intervention d’un professeur de philosophie -en présence de Nour-Eddine Saïl, cela ne s’invente pas-, qui l’élève aux cieux, l’orateur réplique après une salve d’applaudissements : “Je ne détiens pas le grand savoir. J’ai eu moi aussi des prédécesseurs qui m’ont beaucoup appris et que je remercie.” L’homme serait-il un passeur ? Fatalement, même si sa nature loquace s’interdit de le dire.

Ses choix dans ce monde où le fluide ne l’engage pas, se résument en trois catégories : un film simpliste, il ne le boit pas ; un film simple et bien raconté, il l’applaudit ; un film pensé, et parfois difficile d’accès, l’intéresse parce qu’il le pousse à la réflexion. De solides références traversent son exposé : Spinoza, Stanley Kubrick, Edgar Morin, Jean-Luc Godard, Nietzche, Umberto Eco…

L’homme oublie sciemment d’autres, soulignant un trait de son fonctionnement intellectuel : “Je ne suis pas un historien. Je n’ai jamais rien répertorié par écrit : dates, évènements ou noms. Je fonctionne avec ma mémoire.” D’où ce renvoi au vestiaire (Saïl est sociétaire au Real Madrid) d’une voix dans la salle qui tente de le corriger sur une date. Le conférencier raconte un moche épisode vécu en 1976 à Meknès. La “voix” lui lance : “1973!” Nour-Eddine, placide, rétorque : “Non monsieur, c’était en 1976.” Rires et soupirs prennent l’enceinte après cette correction vite avortée.

“L’individualisme tue l’art et la culture. Travaillons ensemble !”

Nour-Eddine Saïl

Mais Saïl a d’autres préoccupations à partager : la fermeture inquiétante des salles de cinéma, une nouvelle stratégie pour améliorer le procédé de l’avance sur recettes par la commission d’aide cinématographique… Lui que l’Afrique habite avant l’actuelle mode, crée en 1977 le Festival du film africain de Khouribga ; lui qui crée Radio 2M avant l’avalanche des stations privées ; lui, lui et encore lui. L’histoire ne ment pas. Ce beau parcours, décliné ici en bribes, appelle à l’action qui tutoie le partage : “L’individualisme tue l’art et la culture. Travaillons ensemble !”, assène celui qui conseille de se vautrer dans la modernité, les lumières et la beauté, en combattant une société où règne de plus en plus l’obscurantisme. Mourons pour la vie !

 

 

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