André Azoulay : « Le parcours historique de Ssi Abderrahmane restera dans les annales du Maroc »

Pétrie de proximité et de complexité, une relation de plus de soixante ans unissait le Conseiller royal et l’ex-Premier ministre. André Azoulay se souvient de feu Youssoufi. Verbatims.

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André Azoulay à Bayt Dakira. Crédit: Fadel Senna/AFP

Je l’ai appris à huit heures du matin par un ami en commun, qui m’a réveillé avec cette triste nouvelle que nous étions très nombreux à redouter étant donné l’admission en soins intensifs de Ssi Abderrahmane. Ma réaction au décès de Ssi Abderrahmane n’est pas une réaction de circonstance. Car entre nous deux, il s’agit d’un compagnonnage de plus de 60 ans qui m’a profondément marqué et qui était singulier à bien des égards. Je suis bien évidemment profondément attristé par sa disparition mais en même temps tellement fier, avec ce sentiment un peu égoïste d’avoir été privilégié d’entretenir cette relation dans la durée et dans ce qu’elle a pu avoir de spécial.

Je me rappelle d’un épisode qui nous a marqué tous les deux et qui date du 16 juillet 1963. Jeune rédacteur en chef du quotidien Maroc information, je venais juste de prendre mes fonctions. Je suis arrivé au bureau à 4 heures de l’après-midi pour être arrêté trois heures plus tard. Comme moi, Ssi Abderhhmane avait été interpellé et emmené au commissariat du Maârif, à Casablanca. Je me suis retrouvé juste derrière lui dans cette longue file de militants à l’intérieur du commissariat, puis, un peu plus tard, nous partagions la même cellule. Cette proximité dans des conditions particulières a marqué nos relations.

Notre relation à travers le temps fut marquée par une grande proximité et une certaine complexité, mais elle fut toujours empreinte de sérénité. J’ai toujours porté un regard particulier pour les hommes d’Etat qui ont été de grands militants. Car être l’un sans l’autre n’est pas pareil. Cette dualité militantisme/gouvernance a marqué toutes les étapes de la vie de Ssi Abderrahmane et faisait partie de son ADN. Ssi Abderrahmane possédait une grande force et une grande légitimité. Mais non pas une légitimité « business as usual », plutôt une légitimité assise sur des fondamentaux inamovibles. Cet enracinement dans les valeurs était de nature à changer l’équation. La capillarité entre le militantisme et l’exercice des plus hautes responsabilités, deux périodes qui ont émaillé son parcours historique, fera date dans les annales du royaume.

Notre conversation durant ces soixante dernières années était singulière car nos engagements réciproques n’étaient nullement fondés sur le dogme idéologique mais forgés dans une pratique du réel, de la vie, du terrain. J’ai gardé des souvenirs très précis de la relation de Ssi Abderrahmane avec feu Sa majesté le roi Hassan II et Sa majesté le roi Mohammed VI. Les sourires et les regards qu’ils s’échangeaient ne correspondaient pas à une posture ou à de la simple convenance. En réalité, la fusion entre un passé militant et un présent aux responsabilités avait trouvé-là tout son épanouissement et sa force. Cette force justement symbolise une sorte d’exception marocaine dans l’exercice même des responsabilités au plus haut niveau. Lorsque le moment vient d’occuper des positions importantes, la proximité se mue en complicité en dépit des aléas de l’histoire. Dès lors qu’il faut honorer le contrat suprême de la responsabilité et servir les intérêts de l’Etat et de la nation, tout redevient possible.

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