Coronavirus : quel impact sur l’emploi ?

L’arrêt quasi total des activités économiques à cause de la propagation du coronavirus menace les emplois de milliers de travailleurs qui se trouvent, du jour au lendemain pour certains, sans aucune protection sociale ni assurance chômage.

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Les employés de cafés et de restaurants sont au chômage technique. Beaucoup ne bénéficient d’aucune protection sociale. Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

Lundi 16 mars à 18 heures, tous les lieux publics considérés comme “non indispensables” ont été contraints de fermer sur décision du ministère de l’Intérieur. Cafés, restaurants, cinémas, hammams, lieux de fête et salles de sport ont baissé le rideau.

Alors que les Marocains se confinent chez eux suite à l’appel des autorités à se conformer à “l’isolement sanitaire”, l’arrêt d’une grande partie de l’activité économique du pays, déjà impactée par la fermeture des frontières aériennes et maritimes la semaine dernière, menace des milliers d’emplois directs et indirects.

Les services, dans lesquels travaillent plus de 40% des Marocains actifs, sont les premiers touchés. Des travailleurs se trouvent aujourd’hui au chômage technique, dans une situation de précarité dont l’issue reste imprévisible. Des ruptures des chaînes de valeur et de logistique risquent aussi de peser sur bon nombre d’entreprises qui pourraient réduire leurs effectifs ou mettre la clé sous la porte si des aides financières ne leur sont pas accordées rapidement.

L’emploi, baromètre de la santé économique

“C’est très difficile de faire une prévision de l’impact de cette crise sur l’emploi. Nous sommes en train de travailler sur cette question secteur par secteur”

Ahmed Lahlimi, Haut commissaire au plan

Alors que le taux de chômage a connu une baisse en 2019, passant à 9,2% contre 9,8% en 2018, la tendance pourrait s’inverser. “La situation économique sera troublée par ce double impact de la situation de l’économie internationale, qui est en récession avec une très aléatoire possibilité de rebond à court terme, et la situation intérieure, qui nécessite une lutte sans merci contre l’extension de la pandémie”, indique à TelQuel Ahmed Lahlimi, Haut commissaire au plan (HCP). “C’est très difficile de faire une prévision de l’impact de cette crise sur l’emploi. Nous sommes en train de travailler sur cette question secteur par secteur pour essayer de voir l’évolution possible des réalités économiques et sociales”, ajoute le patron de l’institution nationale de statistiques, qui table sur une croissance “plutôt en dessous de 2% en 2020. Espérons que ça ne descendra pas en dessous de 1%”.

“Les pays qui ont fait le choix d’une politique sociale minimaliste, où le marché de l’emploi est déstructuré, seront les plus affectés par cette crise. Le Maroc sera malheureusement dedans”

Youssef Sadik, président de l’Observatoire des transformations sociales

Couplée à la sécheresse qui frappe le pays, la crise économique liée à la pandémie pourrait porter un coup très dur au marché de l’emploi, tous secteurs confondus. “Le marché de l’emploi est le baromètre de la santé de l’économie nationale. Les pays qui ont fait le choix depuis des décennies d’une politique sociale minimaliste, favorisant plutôt le désengagement progressif de l’Etat des secteurs sociaux vitaux et où le marché de l’emploi est déstructuré, seront les plus affectés par cette crise. Le Maroc sera malheureusement dedans!”, prévoit le sociologue Youssef Sadik, président de l’Observatoire des transformations sociales (OTS).

“Les moins nantis seront les plus touchés”

Les catégories socioprofessionnelles qui pâtiront le plus de cette crise sont d’abord les chômeurs, mais aussi ceux qui risquent de perdre leur emploi ou qui seront obligés de travailler moins et d’avoir donc moins de revenus, souligne le Haut commissaire au plan: “Ce sont les plus fragiles, les moins nantis, qui seront les plus touchés”.

“L’informel reste la caractéristique majeure de notre économie, ce qui amplifiera sans doute cette crise”

Youssef Sadik

En première ligne, les milliers d’employés sans contrat et les citoyens qui vivent grâce au secteur informel, dont le gagne-pain quotidien se fait souvent dans la rue, au contact des autres. Pour le sociologue Youssef Sadik, “l’informel reste la caractéristique majeure de notre économie, ce qui amplifiera sans doute cette crise et frappera de plein fouet les tissus sociaux, notamment pour les couches sociales défavorisées”. L’initiative royale de création du fonds spécial dédié à la gestion de la pandémie de coronavirus devrait cependant servir à en “atténuer les effets dévastateurs”.

Les travailleurs bénéficiant d’un contrat de travail (4 actifs sur 10 selon le HCP) pourraient eux aussi connaître une période de vaches maigres. Les garanties de protection et d’assurance chômage restent aujourd’hui limitées. Les indemnités pour perte d’emploi (IPE) prévues par la CNSS sont uniquement versées aux salariés justifiant avoir travaillé 36 mois avant la perte de leur emploi et s’élèvent à 70% du salaire moyen perçu sur cette période, plafonnées au SMIG et limitées à six mois.

Jeudi 19 mars, le gouvernement, la CNSS et la CGEM ont cependant signé une convention de partenariat pour mettre en place deux mesures afin d’accompagner “les secteurs vulnérables aux chocs induits par la crise du coronavirus” et préserver les emplois.

La première mesure prévoit l’octroi d’une indemnité mensuelle nette de 2000 dirhams, en plus des allocations familiales, au profit des salariés déclarés à la CNSS au titre de février 2020, relevant des entreprises en situation d’arrêt total ou partiel, et ce du 15 mars au 30 juin 2020. Les salariés continueront de bénéficier de l’Assurance maladie obligatoire (AMO) pendant cette période.

La deuxième mesure prévoit la prise en charge, par l’Etat, de la part patronale des cotisations sociales et de la taxe de formation professionnelle pour les entreprises qui s’engagent à ne pas réduire leurs effectifs de plus de 20% pendant la même période. Ces mesures pourront être renouvelées en fonction de la situation épidémiologique du pays.

Le recrutement en stand by

“Il y a des reports, mais pas d’annulation ferme. Les grands employeurs maintiennent leurs commandes et programmes”

Abdelmounaïm Madani, directeur de l'Anapec

Qui dit gel des activités dit également gel des recrutements. Les compagnies aériennes comme Royal Air Maroc et Air Arabia, dont les avions sont désormais cloués au sol, ont annoncé la semaine dernière avoir stoppé leurs processus de recrutement. Interrogé sur la question des répercussions de la crise sur les offres d’emploi, le directeur général de l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (Anapec), Abdelmounaïm Madani, se veut rassurant : “Pour l’instant, nous n’avons pas d’indicateurs palpables de chute d’activité ni d’annulations d’offres d’emploi. Il y a des reports, mais pas d’annulation ferme. Les grands employeurs maintiennent leurs commandes et programmes”.

Et il ajoute : “Le flux de l’activité de recrutement n’est pas totalement affecté, mais certaines composantes sont en sursis, comme l’organisation d’ateliers, de formations ou les opérations de recrutement en présentiel qui sont pour l’instant proscrites”. La seule opération de recrutement suspendue par l’Anapec pour le moment est celle des milliers de travailleuses saisonnières envoyées chaque année en Espagne pour la récolte des fruits.

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