Entre craintes et opportunités pour l’économie marocaine

La propagation du Covid-19 (coronavirus) à travers le monde n’est pas sans répercussions sur l’économie marocaine. La Chine, plus grand atelier du monde et centre de l’épidémie, est en effet le troisième partenaire commercial du Maroc.

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Hector Retamal/AFP

L’usine du monde est à l’arrêt. Deux mois après l’apparition du coronavirus, la Chine subit un sévère ralentissement de son économie. Une crise qui touche directement les pays ayant des relations commerciales soutenues avec le géant asiatique.

“L’économie mondiale est en danger”, a indiqué l’OCDE dans un rapport publié lundi 2 mars, alors que l’épidémie a “déjà engendré des souffrances humaines considérables (plus de 3000 morts, ndlr), ainsi qu’un grand chambardement économique”.

Le Maroc n’est pas en reste. Gros importateur de produits chinois — la Chine est le troisième partenaire commercial du royaume —, il doit faire face à une crise qui pourrait s’éterniser. Certains acteurs économiques marocains pensent cependant qu’elle pourrait aussi être une opportunité pour le royaume.

“Un sale moment à passer”

Interrogé sur l’impact du coronavirus sur les échanges commerciaux entre le Maroc et la Chine, Mehdi Laraki, entrepreneur et président du Conseil d’affaires Maroc-Chine à la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), explique que la crise a provoqué un décalage de plusieurs mois au niveau des importations.

“Aujourd’hui, rien ne sort de Chine”

Reda Sekkat

“Les exportateurs, quant à eux, ont des soucis logistiques, car aujourd’hui, au niveau du fret et du transport maritime et aérien, tout est bloqué. C’est un sale moment à passer des deux côtés”, confie-t-il, se disant tout de même “confiant et optimiste” quant à l’issue de cette crise. “Aujourd’hui, le principal, c’est de se concentrer pour éviter la propagation du virus.”

Difficile pour le moment d’évaluer très précisément l’impact du coronavirus sur l’économie marocaine. “L’épidémie s’est propagée pendant le nouvel an chinois. Les usines et unités de production chinoises avaient pris leurs dispositions, comme chaque année à cette période, en matière de livraisons et de plan de production un mois auparavant. Toutes les livraisons sont faites, le plan de production est terminé”, souligne Nasser Bouchiba, président de l’Association de coopération Afrique-Chine pour le développement. “Ça a limité les effets sur l’économie mondiale. Les usines chinoises ne devaient de toute façon reprendre qu’en mars.

Industrie, agriculture, télécoms…

Les effets de la crise se font tout de même ressentir. Pour l’instant, les secteurs les plus touchés sont les matières premières et les éléments de production provenant de Chine, utilisés par exemple dans l’industrie ou l’agriculture.

“Certaines sociétés importatrices de matières premières chinoises au Maroc ont trouvé un plan B en se tournant vers l’Inde, mais c’est temporaire. Elles souhaitent reprendre les échanges avec leurs fournisseurs chinois après la crise”, indique Mehdi Laraki.

Le Maroc pourrait se retrouver rapidement en manque d’éléments de production essentiels pour son développement économique

“Aujourd’hui, rien ne sort de Chine”, témoigne de son côté Reda Sekkat, président de la Fédération nationale de l’électricité, de l’électronique et des énergies renouvelables. “Les trois secteurs sont touchés de plein fouet par cette crise. En effet, la quasi-totalité des produits électriques importés proviennent directement de Chine ou passent par d’autres pays qui leur incrémentent une certaine valeur ajoutée ou pas. De même, la Chine est le premier fournisseur au monde des cellules et panneaux photovoltaïques. Elle est aussi un grand approvisionneur d’intrants pour l’industrie électronique marocaine”, détaille-t-il.

Le Maroc pourrait ainsi se retrouver rapidement en manque d’éléments de production essentiels pour son développement économique, qu’il s’agisse de pièces détachées ou de nouveaux équipements pour les usines et les routes. “C’est à ce niveau-là qu’on a des craintes. Il est donc nécessaire de prendre des mesures de précaution”, estime Nasser Bouchiba.

D’autres secteurs sont touchés, comme le tourisme, l’industrie, la construction, les télécommunications ou encore… le thé. “Le principal fournisseur de thé vert au Maroc, c’est la Chine. Il y aura sûrement un impact sur les prix”, prévient le président de l’Association de coopération Afrique-Chine pour le développement.

De la crise à l’opportunité

Le Maroc pourrait cependant tirer profit de la crise économique. Selon Mehdi Laraki, plusieurs sociétés chinoises ont déjà fait part de leur volonté de délocaliser une partie de leur production à l’étranger, et notamment dans le royaume, au cas où la Chine devrait revivre ce genre de crise.

“Le Maroc pourrait accueillir des entreprises chinoises sur son sol”

Mehdi Laraki

“Le Maroc pourrait accueillir des entreprises chinoises sur son sol. On a un emplacement géographique idéal entre l’Europe et l’Afrique et des accords de libre échange avec une cinquantaine de pays dans le monde”, indique-t-il, soulignant que dans la langue chinoise, le mot “crise” s’écrit de la même manière que le mot “opportunité”.

Pour l’entrepreneur, qui travaille par ailleurs sur un projet d’implantation au Maroc du fabricant chinois Build Your Dreams (BYD), spécialiste de la voiture électrique, cette crise pourrait aussi être une opportunité pour développer le projet de cité industrielle Tanger Tech, lancé avec le conglomérat chinois China Communications Construction Company (CCCC), en chantier depuis trois ans. “Cela pourrait faire venir beaucoup de sociétés chinoises qui cherchent des partenaires locaux au Maroc”, explique-t-il.

Reda Sekkat y voit aussi une opportunité à saisir. “Les malheurs des uns peuvent faire le bonheur des autres : d’une part, les fabricants marocains concurrencés par les importations trouvent dans ce fléau l’opportunité de reconquérir les parts de marché qui leur échappaient. D’autre part, les opérateurs du secteur se tournent vers la rive nord de la Méditerranée pour importer, ne serait-ce que temporairement, les produits et les intrants qui ne sont pas fabriqués ou produits localement. Des fournisseurs d’autres pays asiatiques sont approchés aussi”, indique-t-il.

Revoir le plan

Encore faudrait-il, pour Nasser Bouchiba, que le plan d’accélération industrielle (PAI) suive la cadence. “Le problème, c’est que les PME marocaines, qui pourraient trouver des alternatives et saisir des opportunités dans certains secteurs, permettant au Maroc de créer de l’emploi et d’être moins dépendant des pays créditeurs, sont délaissées par les décideurs économiques”, déplore l’entrepreneur.

“La visite du roi Mohammed VI en Chine en 2016 avait ouvert toutes les voies, malheureusement, le travail n’a pas été bien fait après, et si le travail n’a pas été fait après la visite royale, il ne va pas être fait après le coronavirus”, estime-t-il.

Même son de cloche chez Reda Sekkat : “Cette épreuve ainsi que les nouvelles réglementations sur le contrôle d’importation mettent en cause plusieurs orientations économiques de nos opérateurs. Cela les pousse à réfléchir sérieusement à rapatrier la fabrication de certains produits sous-traités en Chine, ou à investir davantage en industrie localement.”

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