“Les Misérables” de Ladj Ly ou les promesses non tenues de la République française

Le film “Les Misérables” de Ladj Ly dépeint la misère qui lie ses protagonistes et analyse les manquements de l’État français envers ses citoyens les plus vulnérables.

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Une scène des Misérables. Crédit : UniFrance

Encensé par la critique, Les Misérables de Ladj Ly (qui a reçu le grand prix du jury au Festival de Cannes, été nommé aux Golden Globes et représentait la France dans la catégorie meilleur film étranger aux Oscars) s’ouvre sur l’image de jeunes des cités, entourés de drapeaux bleu-blanc-rouge, qui franchissent joyeusement le périphérique pour aller regarder la finale de la Coupe du Monde. Le film se termine par une séquence de ces mêmes jeunes sur des barricades, dans un geste qui résonne profondément dans l’histoire du pays, en train de brandir des armes de fortune contre des policiers, seuls représentants de l’État français qu’ils sont habitués à voir.

Ladj Ly dit de son film qu’il parle de la misère qui lie ses protagonistes ; plus profondément, le film évoque des manquements de la République française à ses obligations envers ses citoyens les plus vulnérables.

“Ladj Ly, naissance d’un réalisateur majeur” (Canal+, 2019).

Tourné à Clichy-Montfermeil, la banlieue où le réalisateur a grandi et où ont éclaté les émeutes de novembre 2005, Les Misérables montre un territoire abandonné par l’État. On y voit des enfants, livrés à eux-mêmes, qui jouent dans un club de vacances improvisé, des filles qui attendent un bus qui ne vient jamais, des frères musulmans, et un “maire” et ses acolytes qui, même s’ils sont inefficaces, ont un contact plus étroit avec les habitants que le maire officiellement élu, mais largement absent.

Le quartier est délabré, mais pas à l’abandon, et si le film utilise les nombreux clichés qui définissent le genre du film de banlieue, il a le mérite de montrer une ville où un groupe hétérogène d’habitants fait ce qu’il peut pour s’en sortir.

Racines documentaires

Comme l’un des personnages qui utilise son drone-caméra pour enregistrer silencieusement ce qui se passe dans les rues, Ladj Ly filme son quartier depuis son adolescence. Comme l’ont écrit plusieurs critiques, le film est inspiré d’un événement décrit dans le documentaire sur les violences policières qu’il a réalisé en 2008. Cependant, il est plus judicieux de comparer Les Misérables à son documentaire de 2006, 365 jours à Clichy-Montfermeil, tourné un an après les émeutes.

Le premier documentaire de Ladj Ly, 365 jours à Clichy-Montfermeil, a été tourné à la suite des émeutes de 2005.

365 Jours à Clichy-Montformeil se démarque par sa vision multiforme de la vie en banlieue. Il montre la colère et la violence qui y ont éclaté suite à la mort tragique de deux adolescents, Zyed et Bouna, à Clichy-sous-Bois. Il met également en lumière les efforts des adultes du quartier pour mettre fin à la violence, et la rupture du dialogue avec les autorités locales et nationales qui ont réagi aux violences en des termes durs et condescendants.

Arrêtez d’aboyer, je vais vous apprendre la politesse”, avait ainsi lancé Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, aux habitants du quartier. Ladj Ly nous montre aussi le président de la République s’exprimer sur les événements depuis le palais de l’Élysée. Jacques Chirac estime alors que ces révoltes populaires témoignent d’“une crise de sens, une crise de repères”, mais qu’il ne faut pas oublier que c’est “une chance d’appartenir à la communauté française”.

Un vent de renouveau

Le documentaire commence par des images d’archives montrant l’optimisme qui accompagnait le développement des grands ensembles au début des années 1960. À l’époque, ces immeubles de taille moyenne étaient présentés comme la solution “moderne” apportée par l’État aux problèmes de surpeuplement et d’insalubrité des logements dans les grands centres urbains. Les émeutes qui ont eu lieu fin 2005 dans plus de 250 villes françaises sont aujourd’hui l’emblème de ce que sont devenus ces quartiers, ainsi que de l’échec de l’État, qui n’a pas respecté ses obligations pendant une longue période de transformation économique.

Cependant, Ladj Ly ne s’attarde pas sur la violence. Au contraire, 365 jours se termine sur la promesse d’un vent de renouveau. Le cinéaste montre des habitants d’horizons divers se mobiliser, fonder un mouvement, imaginer une France renouvelée qui ne les ignore plus et écoute leurs revendications. “Il y a la France blanche, la France arabe, la France ratatouille”, déclare un homme d’origine africaine lors d’une manifestation locale. “Il n’y a que la France mélangée.

On y voir les membres d’une association créée à Clichy-sous-Bois à la suite des émeutes se rend au Sénat pour y déposer les “cahiers des doléances” rédigés par les habitants de 120 villes du pays. Des “cahiers” hautement symboliques puisque réunis pour la première fois en 1789 pour les États généraux convoqués par Louis XVI.

“Ce qui est sûr, c’est que le modèle français est cassé, et que c’est à nous de le réparer”, dit le vice-président de l’association en remettant les cahiers aux sénateurs. Des mots qui font écho à ceux du président Chirac, qui dans son adresse solennelle, s’engage à déployer des projets ambitieux pour corriger les inégalités qui sous-tendent les émeutes.

Treize ans plus tard

Dans Les Misérables, Ladj Ly se demande, treize ans plus tard, où est passée cette vision. Pour lui, les deux protagonistes du film, le gentil flic et le méchant flic, incarnent notre choix. Pento, le jeune flic fraîchement débarqué de sa Normandie, veut respecter les règles et, d’une certaine manière, honorer la promesse de la République. Chris, flic corrompu et cynique, essaie de le convaincre que cela ne sert à rien, que l’engagement social n’est plus que le vestige d’une époque révolue.

Dans son dénouement dramatique, Les Misérables met en garde contre les conséquences d’une telle désaffection et sur l’importance de renouveler, par des actes sociaux forts, la promesse du pacte républicain.

Bande-annonce des Misérables.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Voici l’article original, signé Beth Epstein, Academic director, anthropologist, New York University et traduit de l’anglais par Karine Degliame-O’Keeffe pour Fast ForWordThe Conversation

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