Selon Oxfam, le Maroc est le pays le plus inégalitaire d'Afrique du Nord

L’organisation non gouvernementale Oxfam a publié ce 20 janvier “Celles qui comptent”, son rapport 2020 sur les inégalités mondiales.

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Au niveau de l’indice mondial de disparité entre les sexes, le Maroc est à la 143e position, sur un classement de 153 pays. Crédit: Rachid Tniouni/TELQUEL

Oxfam, confédération internationale regroupant 20 organisations non gouvernementales (ONG) luttant contre la pauvreté, a publié lundi 20 janvier son rapport annuel intitulé Celles qui comptent, et portant sur l’état des inégalités de richesses dans le monde. La date de publication n’est pas anodine : du 21 au 24 janvier se tiendra le Forum économique mondial en Suisse, dans la ville de Davos. Une opportunité pour Oxfam d’alerter sur la croissance des inégalités mondiales, d’autant plus que les femmes et les filles les plus pauvres sont les principales lésées.

Selon la section Maroc d’Oxfam, le royaume est directement concerné par cette problématique puisqu’il est “le pays le plus inégalitaire du nord de l’Afrique, et dans la moitié la plus inégalitaire des pays de la planète”.

De l’argent en masse, pour une minorité

Une des phrases choc de ce rapport — “Les 22 hommes les plus fortunés au monde possèdent plus que l’ensemble de la population féminine de l’Afrique” — s’efforce de donner la pleine mesure de ces inégalités.

Pour les données sur la répartition des richesses dans le monde, Oxfam s’est appuyé sur le Global Wealth Databook 2019 du Credit Suisse Research Institute. Les données sur les personnes les plus fortunées de la société sont quant à elles tirées du classement des milliardaires 2019 de Forbes.

Infographies tirées du rapport “Celles qui comptent” d’Oxfam

Pointant un modèle néolibéral dysfonctionnel, le rapport cite la tribune du New York Times “Abolir les milliardaires”, et insiste sur la position dominante d’une poignée de personnes, dont la fortune est alimentée par notre modèle économique défaillant” qui “renforce toujours plus cette concentration extrême”. Le nombre de milliardaires dans le monde a en effet doublé en une décennie.

“On estime qu’un tiers de la fortune des milliardaires est imputable à un héritage ou entaché de rapports de connivence avec le gouvernement”

Oxfam

En clair, les plus riches auront tendance à le rester, à s’enrichir, et à transmettre ce pouvoir économique à leurs descendants. “On estime qu’un tiers de la fortune des milliardaires est imputable à un héritage ou entaché de rapports de connivence avec le gouvernement”, souligne le rapport, qui note que ces fortunes “s’alimentent par elles-mêmes grâce à des “comptables chèrement rémunérés qui leur ont concocté une rentabilité annuelle moyenne de 7,4 % sur leur fortune au cours des dix dernières années”.

À rebours des politiques publiques de certains pays qui tendent à réduire les dépenses publiques, ce rapport montre très clairement que l’argent n’a pas disparu, il est en fait non redistribué. L’un des principaux facteurs explicatifs : “Une baisse de la fiscalité pour les grandes fortunes et multinationales, avec des taxes d’imposition en baisse et une volonté tenace d’échapper à l’impôt”, sachant que l’impôt sur la fortune ne représente que 4 % de la fiscalité dans le monde.

L’organisation explique en effet qu’à l’échelle du monde, une imposition de 0,5 % supplémentaire sur la fortune des 1 % les plus riches pendant dix ans “permettrait de collecter autant que les investissements requis pour créer 117 millions d’emplois dans l’éducation, la santé et l’accompagnement des seniors, entre autres secteurs, et comblerait la carence dans ces domaines”.

Royaume des inégalités

Le magazine américain Forbes vient de publier le classement de l’année 2020 des milliardaires africains. Deux Marocains y figurent : le ministre de l’Agriculture Aziz Akhannouch, 15e au classement avec une fortune de 1,7 milliard de dollars, et le PDG de BMCE Bank of Africa, Othman Benjelloun, qui arrive à la 17e place avec une fortune de 1,4 milliard de dollars.

“Il faudrait 154 ans à une personne salariée au SMIG pour gagner ce que reçoit en 12 mois l’un des milliardaires du Maroc”

Oxfam

L’année dernière, Oxfam a montré qu’il faudrait 154 ans à une personne salariée au SMIG pour gagner ce que reçoit en 12 mois l’un des milliardaires du Maroc. Ce rapport de 2019 rappelait aussi qu’un·e Marocain·e sur huit est en situation de vulnérabilité, c’est-à-dire susceptible de basculer dans la pauvreté à tout moment”, peut-on lire dans le communiqué de Oxfam Maroc. Malgré une croissance économique continue et une réduction de la pauvreté observée dans le royaume, les inégalités demeurent criantes.

Cité dans le communiqué, Abdeljalil Laroussi, responsable de plaidoyer et de campagne à Oxfam Maroc, explique que ces inégalités n’ont rien de naturel, mais sont le résultat des choix politiques et d’un modèle de développement injuste et sexiste. Un modèle qui a été remis en cause par le roi après son discours au Parlement en octobre 2018, ce qui a permis de lancer le débat et la réflexion autour du modèle de développement du Maroc, attestant le fait de ses limites marquées par une prédominance de l’économie de rente et le recours à des pratiques exclusives et non transparentes”.

Selon lui, “il est impossible de combler le fossé entre les riches et les pauvres sans adopter des politiques visant expressément à lutter contre les inégalités, et trop peu de gouvernements mettent en œuvre de telles politiques”.

Les femmes en première ligne

Les femmes réalisent plus des trois quarts du travail non rémunéré dans le monde”, relève le rapport qui focalise particulièrement sur les inégalités de genre. 42 % des femmes en âge de travailler n’occupent pas d’emploi rémunéré, contre 6 % des hommes. Elles sont surreprésentées dans les métiers du soin alors que “les emplois de puéricultrice, de travailleuse domestique et d’aide-soignante sont souvent mal payés, offrent peu d’avantages sociaux, imposent des horaires irréguliers et peuvent avoir un fort impact physique et émotionnel”.

Fortement mobilisées sur des activités non rémunérées, les femmes sont “piégées au bas de l’échelle économique”

Les femmes sont également fortement mobilisées sur des activités non rémunérées — tâches ménagères, soin des enfants ou des personnes âgées — et “manquent souvent de temps pour s’instruire, gagner un salaire décent ou participer à la gestion de la société”, elles sont donc “piégées au bas de l’échelle économique”.

Pourtant, toutes ces activités contribuent au fonctionnement économique : “Les femmes et les filles assument chaque jour l’équivalent de 12,5 milliards d’heures de travail de soin non rémunéré, un travail dont la valeur serait d’au moins 10800 milliards de dollars chaque année, soit plus de trois fois la valeur du secteur des technologies à l’échelle mondiale”.

Au niveau de l’indice mondial de disparité entre les sexes, le Maroc est à la 143e position, sur un classement de 153 pays, apprend-on dans le communiqué qui cite le rapport du Forum économique mondial.

Responsabilité de l’État

Les gouvernements sont à l’origine de la crise des inégalités, ils doivent agir de toute urgence pour y mettre fin. Ils doivent veiller à ce que les grandes entreprises et les particuliers fortunés s’acquittent de leur juste part d’impôts, tout en investissant davantage dans les services publics et les infrastructures pour réduire la charge de travail des femmes et des filles”, relève Abdeljalil Laroussi dans le communiqué.

Produire des données statistiques mises à jour régulièrement et disponibles gratuitement, mettre en place un plan de formalisation de l’activité économique et adopter une “politique discale juste et ferme” pour empêcher l’évasion et la fraude fiscales figurent parmi les recommandations d’Oxfam.

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À cet égard, Oxfam Maroc renvoie à l’une de ses publications d’avril 2019, Un Maroc égalitaire, une taxation plus juste, qui s’attache à montrer comment la fiscalité peut devenir un véritable instrument de lutte contre les inégalités. Un des grands défis, depuis janvier, de la Commission pour le nouveau modèle de développement.

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