Association Anir : vent debout contre les violences sexuelles sur mineurs

L’année 2020 s’ouvre sous le signe du plaidoyer pour l’association Anir, avec une campagne de sensibilisation lancée le 24 décembre dernier pour lutter contre l’exploitation et les violences sexuelles sur mineurs.

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Image extraite d'une des vidéos de la campagne "Comprendre pour changer", visant à sensibiliser les parents. Crédit: Association Anir

L’association Anir, basée à Agadir, accompagne depuis sa création en 2006 des enfants de la région Souss-Massa en situation difficile, dont certains victimes de violences sexuelles. De cette expérience de terrain, l’association dresse un constat sans appel : le tabou persiste sur ces drames, les gens n’étant pas suffisamment informés et les procédures juridiques ne permettant pas d’assurer une protection optimale des victimes.

Des drames silenciés

Pour Meriam Erraoui, présidente de l’association Anir, il s’agit de mettre fin à un état généralisé de “déni sociétal et institutionnel de la situation”. Selon elle, les responsables politiques et les différentes franges de la société ont tendance à penser que les violences sexuelles perpétrées à l’encontre des moins de 18 ans sont “des cas isolés, des faits divers, que ce n’est pas forcément un phénomène de société, parce qu’il n’y a ni chiffres ni systèmes d’information dédiés”. Pas de données statistiques, mais des drames qui continuent pourtant de se dérouler sur l’ensemble du territoire, qui concernent toutes les classes sociales, et sont trop souvent passés sous silence.

L’idée de cette campagne est donc de faire comprendre que les cas d’exploitation et de violences sexuelles sur mineurs existent bel et bien, et en grand nombre, même s’ils ne sont pas toujours identifiés comme tels. L’objectif étant de “sensibiliser les parlementaires, les institutionnels et les décideurs”, explique la présidente d’Anir, et surtout d’“insister sur les défaillances dans la prévention et dans la prise en charge des victimes et de leurs familles”.

Ouvrir la voix

C’est dans le cadre du Projet d’alliance contre l’exploitation sexuelle (PAX) des enfants au Maroc, avec l’appui des ONG ECPAT France et ECPAT Luxembourg, membres du réseau ECPAT International œuvrant contre l’exploitation sexuelle des enfants, et de l’Agence française de développement, que l’association Anir a réalisé une série de vidéos de sensibilisation, en arabe ou amazigh sous-titrées en français, à destination des parents pour mieux protéger les enfants.

L’association a aussi publié un livret de sensibilisation (en arabe et en français, téléchargeable sur son site) recueillant, dans les alentours d’Agadir, douze témoignages anonymes d’adultes — assistantes sociales, psychologues, juristes ou membres de famille — ayant dû prendre en charge des enfants victimes de violences sexuelles. “Par souci d’éthique et d’obligation professionnelle, nous ne pouvions pas interroger les enfants directement”, explique la présidente d’Anir.

Dès la préface du livret, l’une des problématiques centrales est posée : “Les victimes et leurs familles se retrouvent en détresse, tiraillées entre des normes sociales peu, voire pas du tout protectrices de l’enfant (notions de honte, de culpabilité, etc.), et la multiplicité des interlocuteurs dans le circuit de prise en charge (police ou gendarmerie, associations, justice, santé, etc.)

Violences judiciaires : la double peine

Les témoignages évoquent la minimisation par la police ou les personnels éducatifs des violences subies, par méconnaissance du phénomène, ou face à la pression de certains établissements scolaires pour étouffer l’affaire, ou encore à l’absence de prise en charge psychologique des victimes et de leurs familles…

L’enfant n’est pas perçu comme victime, mais plutôt comme coupable

À chaque témoignage, son lot de conclusions : l’enfant n’est pas perçu comme victime, mais plutôt comme coupable ; les familles, honteuses, n’osent pas porter plainte quand l’agresseur est un proche ; les structures dédiées à leur prise en charge manquent ; les assistants sociaux sont “livrés à eux-mêmes”, n’ayant pas de procédure à suivre pour accompagner au mieux les personnes concernées…

Autant d’observations assorties de recommandations : faire évoluer les perceptions sociales stigmatisant les victimes, informer enfants, familles et professionnels pour mieux prévenir ce type d’actes, ou encore mobiliser davantage de moyens financiers pour une application plus efficace de la politique publique intégrée de protection de l’enfance développée par l’État.

Le fléau de la pédocriminalité 

Selon le guide de terminologie pour la protection des enfants contre l’exploitation et l’abus sexuel réalisé en 2016 à l’initiative d’ECPAT par un groupe de travail composé de plusieurs institutions internationales, dont le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF), l’expression “violence sexuelle” englobe des phénomènes multiples, dont les abus et l’exploitation sexuelle.

Si, généralement, l’agresseur est un proche de l’enfant (famille, voisin, enseignant, professeur de sport…), indique Meriam Erraoui, les violences peuvent avoir lieu dans d’autres types de situations. Dans les régions touristiques, “on va être confronté au tourisme sexuel, avec des adolescentes qui se prostituent”. Dans les zones rurales, “où le mariage des mineurs est plus présent, ce que nous considérons comme des violences sexuelles à l’égard d’enfants ne va pas être considéré comme tel, car ce sont des mariages légaux”.

“Les adolescents qui utilisent Internet sans supervision sont exposés à des prédateurs qui créent de faux comptes pour entrer en contact avec eux”

Internet occupe également une place grandissante dans les affaires de violences sexuelles sur mineurs. “Les adolescents qui utilisent Internet sans supervision sont exposés à des prédateurs qui créent de faux comptes pour entrer en contact avec eux”, observe la présidente d’Anir, évoquant justement l’un des témoignages recueillis. Selon elle, les parents ont un rôle central à jouer sur cette question : “Ils ont l’habitude d’exposer des photos de leurs enfants sur les réseaux sociaux, en indiquant la localisation, l’heure, ce qu’ils font… C’est très dangereux, car il n’y a pas de garde-fou sur Internet”, alerte la présidente d’Anir. L’association recommande d’ailleurs d’introduire les infractions relatives aux sollicitations sexuelles en ligne dans le Code pénal.

L’urgence des réformes

Parmi les acteurs ciblés par la campagne : les députés. L’association souhaite en effet organiser une rencontre au Parlement auprès de la commission sociale. Pour Meriam Erraoui, il est “important que les parlementaires aient une bonne connaissance du terrain et de cette problématique centrale, car nous sommes en pleine révision du Code et de la procédure pénale”. Mais le grand défi “se situe surtout au niveau de la procédure pénale, car il n’y a pas de procédure spécifique pour l’écoute d’enfant”, souligne la présidente.

Le traitement judiciaire ne doit pas être réalisé indépendamment du processus de réparation morale, psychosociale et médicosociale

Elle explique qu’à l’heure actuelle, le témoignage de l’enfant est entendu à trop de reprises, “à la commune, à l’hôpital, par le juge, le procureur, durant le procès devant tout le monde…”, ce qui peut s’avérer traumatisant alors que “dans certains pays, l’enfant est écouté une seule fois par les professionnels, pour ensuite rédiger un rapport”. Il est important, selon elle, que le traitement judiciaire ne soit pas réalisé indépendamment du processus de réparation morale, psychosociale et médicosociale : “La prise en charge doit être intégrée.

Cette campagne est un premier pas, car des thématiques telles que les violences sexuelles sur des “enfants handicapés moteurs ou mentaux, sur ceux issus des migrations ou d’autres régions du Maroc” n’ont pas été traitées dans le livret, conclut Meriam Erraoui qui invite les différents acteurs de la société civile à se saisir à leur manière de ce problème de société, en espérant que la parole se libère, et que des réformes suivent.

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