La surprenante dégringolade du cobalt

Utilisé dans les batteries au lithium, le cobalt avait acquis la réputation du minerai du futur. Mais contre toute attente, son prix s'est effondré de 58% au cours des six derniers mois, plombant au passage les comptes de MANAGEM, filiale minière de la holding royale Al Mada. 

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L’effondrement récent du cours du minerai bleu a surpris tout le monde. Étiqueté comme matière première stratégique par les États-Unis, le cobalt est un composant essentiel des batteries lithium-ion, notamment utilisées dans les smartphones et les véhicules électriques, à l’heure où l’industrie automobile bascule vers les énergies non polluantes. Une réputation de métal du futur qui a fait décoller son prix. Entre 2016 et 2018, la valeur du minerai bleu s’était multipliée par trois sur le London Metal Exchange, la bourse mondiale des métaux, passant de 26.000$ la tonne en 2016 à plus de 90.000$ début 2018. Au Maroc, la compagnie minière Managem qui produit environ 2000 tonnes par an du minerai bleu dans ses mines de Bou-Azzer et Guemassa, en avait d’ailleurs fait une de ses priorités et tablait sur une hausse de la production de 30% en 2018.

Pourtant, contre toute attente, c’est à cette époque que le cours a commencé à dévisser. Entre janvier et juin 2019, l’ancien métal vedette a décroché de 58%. Il a entraîné dans sa chute Glencore, une société de trading suisse devenu extracteur de matière première, qui exploite le site d’extraction de cobalt le plus important du monde, la mine de Mutanda en République Démocratique du Congo (RDC). Le 8 août dernier, Glencore a prétexté que son exploitation congolaise n’était plus “rentable” et a annoncé suspendre ses activités sur place pour deux ans. Une décision stratégique pour booster la demande ? Quoi qu’il en soit, la mesure se révèle extrême et aurait été inimaginable il y a un an à peine, alors que la plupart des experts des matières premières affirmaient que l’offre de cobalt n’arriverait jamais à satisfaire la demande mondiale. Comment en est-on arrivé là ?

La voiture électrique rate son départ

Un premier facteur d’explication concerne l’explosion annoncée du véhicule électrique. Plusieurs pays avaient en effet annoncé vouloir abandonner les voitures essence et diesel et s’étaient préparés à une hausse de la demande en voitures électriques. De même, les prévisions des constructeurs automobiles ont poussé les producteurs de cobalt à intensifier leur production. Or les chiffres de ventes de véhicules électriques font aujourd’hui état d’un retard à l’allumage et il apparaît que les projections ont été trop “optimistes”. Un industriel s’était ainsi interrogé sur BBC News : “Tout le monde en parle, mais qui fabrique exactement des véhicules électriques à grande échelle ? Tesla ? Qui d’autre ? Et combien de points de recharge voyez-vous ?” De ce fait, les sociétés minières se retrouvent aujourd’hui avec des stocks de cobalt superflus, dont aucun constructeur n’a besoin.

De plus, des industriels chinois et africains, qui avaient accumulé du cobalt transformé pendant les périodes fastes pensant le revendre plus tard au prix fort, ont inondé le marché de leurs produits au moment même où les constructeurs se rendaient compte que leurs prévisions étaient surévaluées, ce qui a également créé un surplus des stocks. Pour ne rien arranger, le gouvernement chinois a récemment annoncé qu’il réduisait par deux le montant des subventions accordées sur l’achat de véhicules propres, pesant un peu plus la demande mondiale.

Des inquiétudes en RDC

Une autre raison tient à la provenance du minerai bleu. Décrite comme “l’Arabie Saoudite du cobalt”, la RDC détient le leadership mondial du cobalt avec une part de marché de 60% et une production de 66.000 tonnes par an, loin devant la Chine, seconde, avec 6.000 tonnes par an. Cette domination sans partage de Kinshasa, sur un secteur qui promet de devenir gigantesque, suscite de nombreuses inquiétudes depuis que les autorités ont réformé le code minier du pays, fin 2018. Alors qu’ils avaient précédemment promis de geler ces mêmes taxes pour une période dix ans, le gouvernement a décidé de relever la redevance que payent les sociétés minières, de 2% à 10%. Une hausse considérable que Glencore a citée comme l’une des raisons qui l’ont poussé à mettre en veille la mine géante de Mutanda.

Plus tôt la même année, Verisc Maplecroft, un influent consultant en matière de risques, a classé la RDC en tête de sa liste des pays les plus susceptibles de nationaliser leurs industries de base. Le climat d’imprévisibilité qui règne en RDC aurait eu tendance à décourager les sociétés à investir dans les mines de cobalt dans le pays, ce qui a eu pour effet de ralentir le secteur.

Clairement, le cobalt représente la plus grande source de préoccupation, et les utilisateurs devront investir sérieusement dans la recherche et le développement [R&D] pour identifier des technologies de diversification afin d’éviter les problèmes d’approvisionnement en matières premières”, avertissait à ce propos le cabinet de consulting McKinsey dans un récent rapport. D’autres acteurs ont pris les devants et cherchent actuellement des solutions alternatives. Selon Le Monde, CATL, le plus grand fabricant de batteries de la planète, travaille déjà à réduire sa dépendance au cobalt, et, dans ces laboratoires du sud-est de la Chine, s’efforce d’abaisser à 7% le taux de cobalt présent dans ses produits, qui en referment 20% aujourd’hui.

Bientôt le rebond ?

Tout à l’inverse, le cabinet d’études britannique CRU International estime qu’aucune nouvelle technologie n’a encore été en mesure de rivaliser avec la batterie nickel-cobalt et préconise l’achat de cobalt à grande échelle. Selon ses experts, une fois la crise passée, l’essor du marché des véhicules électriques va drainer une hausse de la demande de cobalt de 25% à 35% par an lors des cinq prochaines années. “Ce sera le moment critique pour la demande mondiale de cobalt, car les grands constructeurs automobiles, BMW, Volkswagen, Ford et Daimler sont prêts à augmenter leur production”, indique George Heppel, un expert du cabinet cité par BBC News.

Le rebond attendu du précieux métal conjugué à la méfiance des sociétés minières à l’égard de la RDC pourrait-il profiter dans le futur à Managem ? Pour l’heure, le groupe compte ses pertes. Suite à la dégringolade du cours du cobalt au premier semestre 2019, la filiale d’Al Mada a annoncé dans un communiqué que son chiffre d’affaires connaîtra “une baisse de l’ordre de 300 millions de dirhams” et un résultat net semestriel “en retrait de l’ordre de 370 millions de dirhams par rapport au 1er semestre 2018”.