Tit Mellil: un mouroir aux portes de Casablanca

Tit Mellil: un mouroir aux portes de Casablanca

A Tit Mellil, le centre social Dar El Kheir affiche un taux de décès record. Entre trafic de drogues, prostitution, viols, situation sanitaire et hygiénique digne du Moyen-âge, l’établissement d’accueil porte très mal son nom.

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Deux bénéficiaires logées au pavillon des femmes atteintes de troubles psychiatriques. Toutes les deux sont schizophrènes, “elles refusent de mettre leur sandales”, nous dit le directeur du centre. Crédit: YASSINE TOUMI/TELQUEL

C’est alerté par quelques titres de presse, faisant état d’un centre “mouroir” enregistrant des taux de décès alarmants, que nous avons décidé de mener notre propre enquête sur “Dar El Kheir”. Sis à Tit Mellil, à la sortie de Casablanca, le centre social, dont le nom peut se traduire par “La maison du bien”, a enregistré 19 décès de pensionnaires en moins de six mois.

“Nous avons noté 92 cas de décès en 14 mois seulement”

Rapport confidentiel de l'INDH

Base de notre enquête, un rapport confidentiel de l’Instance nationale des droits de l’homme (INDH), que nous avons pu nous procurer, décrit les conditions de vie des centaines de pensionnaires de ce centre social. Le document met les autorités compétentes en garde quant aux traitements “inhumains” que subissent des pensionnaires “délaissés par leurs familles, mais également par la société”. “Les cas de décès parmi les bénéficiaires du centre sont en perpétuelle évolution. Nous avons noté 92 cas de décès en 14 mois seulement”, alertent les membres de l’Instance. Depuis le début du mois de mars, date d’élaboration du rapport, 9 nouveaux cas de décès ont été rapportés, dont 6 qui n’ont jamais été suivis par les médecins du centre.

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En s’approchant du lieu, la première impression est celle d’une totale sérénité. Verdure à perte de vue, calme absolu, toutes les conditions semblent réunies pour faire de cet endroit une paisible retraite pour les damnés de la terre. Un grand portail en acier s’ouvre. Nous pénétrons dans cet espace de 12 hectares qui accueille 816 pensionnaires.

A l’intérieur, la sérénité présumée laisse tout de suite place au malaise. La beauté naturelle des lieux, nous l’apprenons immédiatement, n’est qu’un cache-misère. Jamal El Abbassi, nouvellement placé à la tête de l’administration du centre, nous fait faire le tour du propriétaire, mettant l’accent sur quelques bâtiments fraîchement rénovés. Le long des allées, nous croisons des bénéficiaires de tout âge, esquintés par la mal-vie.

“Ici, ce n’est pas un hôpital”

Nous accueillons les plus misérables des citoyens, des mendiants, des sans-abri, des malades mentaux, des femmes en situation difficile, des enfants handicapés et des hommes et femmes âgés et délaissés par leurs familles”, énumère Jamal El Abbassi. “Les bénéficiaires proviennent de la rue où ils vivaient des situations difficiles. Ils sont souvent atteints de plusieurs maladies avant d’intégrer le centre. C’est normal d’avoir autant de décès”, ajoute-t-il.

“Désormais, la commission en charge de l’admission des nouveaux cas rejette de plus en plus les personnes dont l’état de santé est dégradé. Ceux-là sont abandonnés à eux-mêmes”

Hasna Hajib El Idrissi, INDH

Avant les 19 cas de décès qui sont à déplorer depuis le 1er janvier 2019, l’année précédente avait enregistré un pic avec 83 cas de décès, 62 en 2017 et 230 entre 2011 et 2016, nous apprend Hasna Hajib El Idrissi, membre de l’Instance nationale des droits de l’homme, qui suit de près le dossier. “Si le nombre de décès a baissé cette année, c’est en partie à cause des nouveaux critères d’admission au centre, plus restrictifs.” Elle ajoute : “Désormais, la commission en charge de l’admission des nouveaux cas rejette de plus en plus les personnes dont l’état de santé est dégradé. Ceux-là sont abandonnés à eux-mêmes.

“Nous ne pouvons pas admettre une personne en fin de vie, car il s’agit bien d’un centre social et non d’un hôpital”

L'infirmière-cheffe de Dar El Kheir

Un constat confirmé par l’infirmière-cheffe du centre, également membre de la commission des admissions. “Nous ne pouvons pas admettre une personne en fin de vie, car il s’agit bien d’un centre social et non d’un hôpital”, nous confie-t-elle. “Il nous arrive parfois d’admettre des personnes dont l’état de santé laisse à désirer. Ces derniers, lorsqu’ils décèdent, sont comptabilisés sur nos registres”, poursuit-elle en évoquant le cas d’un bénéficiaire ayant rendu l’âme dix jours après son admission au centre.

Une prise en charge bancale

“Des bénéficiaires meurent par négligence, d’autres à cause de la propagation au sein du centre de maladies graves”

Rapport confidentiel de l'INDH

Une fois admis, les pensionnaires du centre sont censés bénéficier d’une prise en charge sociale, médicale et psychologique, en vue de faciliter leur réinsertion, du moins pour les plus jeunes. Or, “des bénéficiaires meurent par négligence, d’autres à cause de la propagation au sein du centre de maladies graves, notamment des maladies respiratoires, le VIH, la tuberculose en plus des maladies dermatologiques”, pointe le rapport de l’Instance.

Durant mon séjour au centre, j’ai vu mourir plusieurs personnes en l’absence de toute assistance médicale”, nous confie l’un d’entre eux. “Cela fait des mois que je suis alité, mon état se dégrade jour après jour, et je ne cesse de réclamer secours, en vain”, se lamente un septuagénaire cadavérique, cloué au lit et souffrant d’escarres profondes.

Pour l’infirmière-cheffe du centre, le manque de prise en charge médicale s’explique en partie par la pénurie de personnel soignant. En plus d’elle, le centre ne dispose que de quatre infirmières à temps plein et de quatre médecins, dont un psychiatre à temps partiel. “Cet effectif est insuffisant pour prendre en charge des centaines de cas nécessitant un accompagnement spécifique, notamment des malades mentaux, des hypertendus et des diabétiques”, martèle l’infirmière-cheffe.

Les infirmières délèguent à des bénéficiaires analphabètes l’administration du traitement aux malades. Ces médicaments ne sont pas toujours administrés, ou alors sans respect des horaires ni de la posologie. En l’absence de médecins, si un patient manifeste un quelconque symptôme, un traitement peut lui être proposé par les infirmières sans ordonnance médicale”, nous raconte un bénéficiaire, fonctionnaire dans une vie antérieure.

Les médecins ne passent que deux heures par jour au centre. Ils ne sont présents ni la nuit ni les week-ends”, ajoute un autre. Plusieurs plaintes, dont TelQuel détient copie, ont été déposées auprès des autorités compétentes, mentionnant des cas de négligence de la part du personnel soignant.

Les bénéficiaires nécessitant une prise en charge particulière sont immédiatement transférés à l’hôpital de Médiouna ou au centre hospitalier et universitaire Ibn Rochd, pour les cas les plus compliqués”, se défend l’infirmière-cheffe en nous montrant une liste de rendez-vous pris dans ces établissements hospitaliers.

Pour leur transfert, ils ne peuvent compter sur l’unique ambulance disponible au centre. “Elle est non équipée et ne dispose même pas de brancard. Les patients, quel que soit leur état, sans transportés sur de simples chaises, ou, au meilleur des cas, sur des chaises roulantes boiteuses”, déplore Hasna Hajib El Idrissi de l’Instance nationale des droits de l’homme, photos à l’appui.

Des bénéficiaires malades se mettent à l’abri du soleil en attendant l’arrivée de la seule ambulance du centre pour les transporter à l’hôpital.Crédit: YASSINE TOUMI/TELQUEL

Des conditions de vie “inhumaines”

“Les 11 pavillons qui abritent les bénéficiaires ne disposent pas du minimum requis pour mener une vie saine”

Rapport confidentiel de l'INDH

Si le centre est implanté dans un environnement naturel paisible, “les 11 pavillons qui abritent les bénéficiaires ne disposent pas du minimum requis pour mener une vie saine”, souligne le rapport de l’Instance. “Chaque pavillon dispose d’un seul robinet d’eau potable. On souffre souvent de coupures d’eau, et quand l’eau coule, elle est brunâtre et donc impropre à la consommation”, nous raconte un occupant, dépité.

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L’air à l’intérieur des pavillons est juste irrespirable. Le système des égouts, bouché, laisse dégager des odeurs nauséabondes”, indique encore le rapport. “Nous avons réparé ces égouts, cela nous a coûté 180.000 dirhams. Les résultats ne sont pas très satisfaisants, mais il faut voir à quoi ressemblait la situation auparavant”, se défend le directeur du centre. La situation est encore plus dramatique au niveau des pavillons abritant des personnes âgées, majoritairement grabataires.

Dans les chambres, l’odeur des selles et des urines rend l’air suffocant. “Ces personnes mettent des couches, et vu qu’elles souffrent souvent de diarrhée, leurs excréments débordent et dégagent cette odeur, devenue habituelle au pavillon”, nous explique un bénéficiaire.

Ce dernier les aide pour le changement des couches, sans contrepartie. Lors de notre visite, nous avons constaté que les personnes âgées dorment sur des lits rouillés, bancals. Les matelas ne sont pas couverts d’un drap, laissant les pensionnaires en contact direct avec la housse en plastique. Le sol est souillé par l’urine des incontinents, en plus des vomissures.

Hygiène et alimentation, deux tares

Pire, pour l’Instance, “les plats servis ne prennent pas en considération les besoins nutritionnels des personnes à besoins spécifiques, notamment les hypertendus, les diabétiques, les anémiques et les personnes âgées. Tout le monde mange la même chose”, relève le rapport. “En plus d’être insuffisante, la nourriture est de piètre qualité, ne parvenant pas à apaiser la faim des bénéficiaires”, hurle un pensionnaire. “On nous sert souvent des lentilles fades et pleines de cailloux. Il faut attendre les dons des bienfaiteurs pour manger à notre faim”, ajoute-t-il.

Le rapport mentionne également un “état d’hygiène déplorable”. Pour prendre leur douche, les personnes souffrant d’un handicap comptent sur l’assistance d’autres pensionnaires “volontaires”. “Mais en l’absence de motivation pécuniaire, ces bénéficiaires se désengagent petit à petit”, poursuit notre source.

Un bienfaiteur a déboursé 30.000 dirhams pour réparer les chaudières du hammam traditionnel du centre”, se félicite son directeur. Or, selon un occupant, ce hammam n’est ouvert qu’une fois tous les quinze jours: “Les bénéficiaires s’y rendent en groupe. Les plus jeunes aident les plus dépendants à prendre leur bain et perçoivent 20 dirhams chacun de la part d’une association de bienfaiteurs.”

En outre, on déplore l’absence d’une laverie. “Ceux qui ne peuvent pas laver leurs vêtements sont contraints de les remettre même sales. On demande toujours à l’administration de nous fournir en vêtements neufs, mais cette réclamation est rarement prise en considération”, se désole un autre pensionnaire.

Un bénéficiaire attend l’heure du déjeuner au pavillon réservé aux mendiants et sans-abri.Crédit: YASSINE TOUMI/TELQUEL

Drogue, prostitution et viol

Dar El Kheir est également un lieu où “la toxicomanie et la prostitution font des ravages”, rapportent les membres de l’Instance nationale des droits de l’homme. “Je suis accro au haschich, je ne peux pas m’arrêter, je consomme depuis toute petite”, nous confie une jeune femme. Pour se procurer du cannabis, elle compte sur les services de quelques dealers actifs à l’intérieur même du centre.

“Parfois, je propose aux femmes avec qui je partage le même pavillon de laver leurs vêtements contre quelques dirhams, mais quand je ne trouve pas, je me prostitue”

Une pensionnaire de Dar El Kheir

Trouver du haschich dans le centre ne m’a jamais posé problème, par contre, je galère pour trouver de quoi me payer ces quelques pétards. Parfois, je propose aux femmes avec qui je partage le même pavillon de laver leurs vêtements contre quelques dirhams, mais quand je ne trouve pas, je me prostitue”, poursuit-elle. Pour ce qui est des tarifs de la prostitution, cela va de “quelques cigarettes à un paquet, de quelques dirhams à 20 dirhams maximum. Les hommes profitent des femmes toxicomanes, des prostituées, et parfois même des enfants, faute de surveillance au sein du centre”, nous explique un pensionnaire.

“Trois plaintes ont été déposées auprès de la gendarmerie royale, dont une d’un jeune homme qui rapporte avoir été victime de plusieurs viols”

Hasna Hajib El Idrissi, INDH

Le rapport de l’Instance relève aussi des accusations de viol à l’intérieur du centre. “Nous avons reçu plusieurs témoignages de jeunes filles ayant subi agressions et harcèlements sexuels. Trois plaintes ont été déposées auprès de la gendarmerie royale, dont une d’un jeune homme qui rapporte avoir été victime de plusieurs viols dans le centre alors qu’il était enfant. Ces plaintes impliquent des membres du personnel mais également des bénéficiaires”, nous confie Hasna Hajib El Idrissi, indignée.

“Le centre s’étend sur 12 hectares, on ne peut pas tout surveiller, car on manque d’agents de sécurité”

Jamal El Abbassi, directeur du centre

“La plupart des gens ici ont passé des années dans la rue, ils n’ont aucune éducation. Et puis, ils ont des besoins et font n’importe quoi pour les satisfaire”, avance un bénéficiaire. Tout en reconnaissant l’existence du trafic de drogue et de la prostitution, Jamal El Abbassi fait part de son incapacité à y mettre un terme. “Le centre s’étend sur 12 hectares, on ne peut pas tout surveiller, car on manque d’agents de sécurité. Mais à chaque fois que nous interceptons des cas, on avise les autorités”, nous explique-t-il. “Un dealer récemment identifié sera bientôt interpellé par la gendarmerie royale”, poursuit-il, en pointant la personne en question du doigt.

Un groupe de bénéficiaires campent dans le hall du pavillon 5 destiné aux femmes en situation difficile. Silencieuse et rêveuse, l’une d’entre elles nous avoue être sous l’effet de psychotropes.Crédit: YASSINE TOUMI/TELQUEL

Mauvaise gestion

Selon le rapport de l’INDH, le centre, qui dégage un excédent budgétaire, “souffre d’une mauvaise gestion financière en plus des détournements”, nous explique Hasna Hajib El Idrissi. Pour elle, “les dépenses ne sont pas clairement détaillées, ne sont pas gérées par un plan prévisionnel et ne répondent pas aux vrais besoins des bénéficiaires”.

En plus, “Ibrahim Bayoud (le juge-commissaire en charge de la gestion des affaires courantes du centre, ndlr) détient le monopole décisionnel quant aux projets à financer”, poursuit notre interlocutrice. Il a été nommé l’année dernière par le Tribunal administratif de Casablanca à la suite d’un conflit judiciaire opposant les ex-membres du bureau de l’association Dar El Kheir au nouveau bureau.

Suite à des dysfonctionnements constatés lors d’une visite de la commission provinciale de contrôle des Etablissements de protection sociale, présidée par le gouverneur de la préfecture de Médiouna, le 2 avril 2018, la ministre de la Solidarité, Bassima Hakkaoui, en vertu de la loi 14.05, a demandé au Ministère public l’affectation d’un juge-commissaire pour gérer les affaires du centre de Tit Mellil. “La procédure inverse sera enclenchée dès que le dossier de la nouvelle association candidate à la gestion du Complexe nous parviendra et satisfera aux conditions prévues par la loi 14.05”, nous précise Bassima Hakkaoui.

“Il se peut qu’il y ait eu des surfacturations, par exemple, lorsque j’achète un truc qui coûte 100.000 dirhams je réclame une facture de 120.000 ou 140.000 dirhams, mais c’est justement pour garder du liquide au noir et sauver la situation”

Ibrahim Bayoud, juge-commissaire qui gère les affaires du centre

Contacté par TelQuel, le juge-commissaire Ibrahim Bayoud nous a donné tout d’abord deux rendez-vous qu’il n’a pas honorés, avant de répondre à nos questions au téléphone. Selon lui, les finances de l’association sont gérées en toute “transparence”. “Je défie quiconque m’accuse de vol d’en apporter les preuves. Qu’on soumette le centre à un audit, on ne trouvera pratiquement rien”, s’est-il insurgé. “Pratiquement”, un adverbe qui inscrit son propos dans une zone grise. “Il se peut qu’il y ait eu des surfacturations, par exemple, lorsque j’achète un truc qui coûte 100.000 dirhams je réclame une facture de 120.000 ou 140.000 dirhams, mais c’est justement pour garder du liquide au noir et sauver la situation”, précise-t-il pour sa défense, lors de l’entretien dont nous avons gardé un enregistrement.

Le juge-commissaire, le grand hic

L’une des plaintes déposées par l’Instance nationale des droits de l’homme contre le juge-commissaire soupçonné, entre autres, d’agressions physiques sur une bénéficiaire.

En moins d’un an, Ibrahim Bayoud a cristallisé les critiques. Selon le rapport de l’Instance, “le juge-commissaire manque de compétences en matière de communication et de gestion administrative, éducative et sociale. Faisant en sorte que le centre soit dans une situation catastrophique”. En outre, il aurait opté “pour une gestion basée sur le clientélisme. Ceux qui lui obéissent directement sont bien traités, alors que ceux qui défendent les intérêts des bénéficiaires sont toujours combattus, agressés ou expulsés”, accuse Hasna Hajib El Idrissi.

Elle nous affirme avoir été agressée par le juge-commissaire et un agent de sécurité alors qu’elle menait son enquête dans le centre. “J’ai déposé une plainte contre Ibrahim Bayoud auprès de la gendarmerie royale. Après plusieurs mois, aucune suite n’a été donnée à mon dossier. Mais je ne m’arrête pas là, et je compte saisir le tribunal pour avoir gain de cause”, affirme-t-elle.

Dans la même veine, un pensionnaire septuagénaire aurait émis plusieurs réclamations portant sur sa maltraitance. Il prétend qu’on a glissé du hachisch dans ses affaires personnelles avant de le dénoncer aux agents de la gendarmerie royale. Résultat, une courte peine de prison. Après sa libération, le juge-commissaire l’aurait exclu du centre. “Il suffit de revendiquer les droits les plus élémentaires pour être violenté verbalement par le juge-commissaire, ou physiquement par ses agents de sécurité”, accuse-t-il.

En conclusion de son rapport, l’Instance a sollicité l’intervention des instances compétentes, notamment le ministre d’Etat chargé des Droits de l’homme, El Mostafa Ramid, la ministre de la Solidarité, Bassima Hakkaoui, le gouverneur de Tit Mellil, ainsi que le président du Conseil national des droits de l’homme, pour mettre fin à la situation dramatique du centre social Dar El Kheir.

“Une fois votre enquête publiée, je prendrai les dispositions qui s’imposeront”

El Mostafa Ramid, ministre d’Etat chargé des Droits de l’homme

Contacté par TelQuel, Ramid nous explique avoir effectivement été informé des problèmes au sein du centre de Tit Mellil. “Aussitôt le rapport de l’Instance reçu, j’ai convoqué une réunion au sein du gouvernement à laquelle ont pris part le Chef du gouvernement, Saâd-Eddine El Othmani, la ministre de la Solidarité, Bassima Hakkaoui, et le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit”, énumère le ministre. Et d’ajouter: “Une série de mesures a été décidée au terme de cette réunion, mais je n’ai plus suivi le dossier.” Cependant, promet-il, “une fois votre enquête publiée, je prendrai les dispositions qui s’imposeront”. En attendant cette réaction officielle hypothétique, le supplice continue pour les pensionnaires.

Une tristesse palpable et un silence de cathédrale règnent dans le pavillon consacré aux femmes atteintes de troubles psychiatriques.Crédit: YASSINE TOUMI/TELQUEL

Parcours: vies brisées

A Dar El Kheir, quelques pensionnaires d’abord crispés ont fini par accepter de nous confier leurs récits de vie. “Je n’ai jamais connu mes parents, j’ai passé une partie de ma vie à Fès, ma ville d’origine, avant de m’installer ici. Cela fait des années que je passe mes journées à porter soutien aux personnes dépendantes, je change leurs couches, je les aide à se laver et je leur donne à manger. Tout cela bénévolement”, nous confie un trentenaire qui souffre de troubles psychiatriques.

Imane, une autre bénéficiaire du même âge, nous a souhaité la bienvenue dans un anglais sans accent: “Welcome to my world.” Cette jeune Casablancaise a été abandonnée par ses parents alors qu’elle vivait aux États-Unis. “Refoulée vers le Maroc, j’avais néanmoins assez d’argent pour acheter un appartement, dans lequel j’ai vécu avec ma cousine. Malheureusement, nous ne nous sommes pas entendues, j’ai donc décidé de vendre ma demeure. Alcoolique, j’ai dépensé tout ce que j’avais dans des bars et des hôtels. Sans toit et fauchée, on m’a placée au centre”, nous raconte la jeune femme qui souffre, elle aussi, de troubles mentaux. Avant de se quitter, elle nous interprète “Umbrella” de Rihanna et demande 20 dirhams au directeur, de quoi se procurer quelques cigarettes.

Historique: une longue déchéance

Le Centre social Dar El Kheir de Tit Mellil est créé le 3 avril 1999 dans la commune de Sidi Hajjaj par décision du wali de Casablanca pour accueillir les pensionnaires du Centre social d’El Hank. Il s’agit, selon le ministère de la Solidarité, d’un établissement de protection sociale (EPS) de droit privé dont la gestion est assurée par l’association “Dar El Kheir”.

Le centre s’étend sur une superficie de 12 ha dont 3 ha de superficie construite. Il est composé de 10 pavillons d’accueil des bénéficiaires répartis selon leur état (mendiants, sans-abri, personnes âgées et handicapées, malades mentaux et enfants délaissés), un département administratif, des ateliers de coiffure et de couture, une cuisine et un dispensaire.

Le 5 décembre 2004, l’association a signé une convention de partenariat et de coopération avec le ministère de la Solidarité, la wilaya de Casablanca, la commune urbaine de Casablanca et l’Entraide nationale pour fournir les conditions financières et logistiques idéales à la gestion du centre. Après l’adoption de la loi 14.05 relative aux conditions d’ouverture et de gestion des établissements de protection sociale, en novembre 2006, l’association en charge de la gestion du centre a reçu une autorisation d’ouverture délivrée par le ministère de la Solidarité. “Cette autorisation permet à l’association d’ouvrir et de gérer le centre social et au ministère d’exercer les contrôles nécessaires”, nous explique Bassima Hakkaoui.

En 2009, le président de l’Association Dar El Kheir, Ahmed Brija, est élu adjoint du maire de la métropole. Il s’est donc trouvé en situation de conflit d’intérêts étant donné que la ville de Casablanca est le principal bailleur de fonds de l’association. En 2014, la Cour des comptes publie un rapport accablant sur la gestion de l’association et pointe du doigt ce conflit d’intérêts, contraignant Ahmed Brija à quitter son siège de président.

Une assemblée générale est tenue et un nouveau président est désigné par les 17 membres de l’association. En mars 2018, une nouvelle assemblée générale est programmée et le président sortant refuse de quitter son poste, provoquant un conflit judiciaire entre les membres du bureau de l’association et l’autorité locale. À partir de juillet 2018, un juge-commissaire est nommé par le Tribunal administratif de Casablanca pour gérer l’association.

Finances dans le vert et pourtant…

Pour financer l’ensemble de ses activités, le centre social Dar El Kheir compte essentiellement sur les subventions des établissements publics. Selon le dernier rapport financier du centre, qui date de 2017, et dont TelQuel détient copie, le centre a généré des recettes à hauteur de 12,5 millions de dirhams, dont 5,5 millions provenant du conseil de la ville de Casablanca, 3 millions du conseil de la région Casablanca- Settat et 500.000 de l’Entraide nationale. En plus des dons des bienfaiteurs qui s’élèvent à 395.250 dirhams, dont un don royal de 250.000 dirhams et d’autres revenus, notamment le solde transféré du budget de gestion de l’année 2016, chiffré à 1,7 million de dirhams.

Durant la même année, le centre a déboursé 10,4 millions de dirhams. Les salaires (4 millions), les charges directes (alimentation, traitement et produits d’hygiène, 3,6 millions), et les dépenses de maintenance (1,4 million) constituent 90% des charges du centre. Et pourtant, le centre n’est pas déficitaire. Paradoxe inexplicable.

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