Quand le ministère de l'Economie distribue les bons et mauvais points des stratégies sectorielles

Dans un récent rapport, la Direction des études du ministère de l’Economie et des Finances dresse un état des lieux de plusieurs secteurs clés de l'économie marocaine. Panorama.

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Photo d'illustration Crédit: Yassine Toumi

Quelles évolutions l’économie marocaine a-t-elle connues au cours des neuf dernières années ? C’est la question à laquelle tente de répondre le ministère de l’Economie dans un rapport retraçant l’ensemble des tendances sectorielles de l’économie nationale. Focus sur les indicateurs de ce rapport récemment finalisé par la Direction des études et de la planification (DEPF).

Une agriculture plus inclusive

Aziz Akhannouch, guide de Mohammed VI lors de la visite du souverain dans une ferme-pilote à Sefrou, le 15 avril 2013Crédit: MAP

A fin 2017, l’agriculture employait près de 4 millions de Marocains, soit un peu plus du tiers de la force de travail du Royaume, tandis que le secteur pèse pour près de 13,8% du PIB. En un peu moins d’une décennie, l’investissement public dans l’agriculture a plus que triplé. Il est ainsi passé de 3,1 à 9,9 milliards de dirhams entre 2008 et 2016. En moyenne, le secteur a connu une croissance annuelle moyenne de 14,4%.

Une évolution que le département de Mohamed Benchaâboun attribue notamment au Plan Maroc Vert (PMV) qui, affirme le rapport, “a enclenché une transformation structurelle du secteur”. Le document indique également que le PMV permettra “de réussir le défi de renforcer la résilience de la valeur ajoutée agricole en renforçant le poids des filières à forte valeur ajoutée et en améliorant la productivité de la filière céréalière”.

Néanmoins, précise la même source, la stratégie mise en place par le département de l’Agriculture doit également “apporter des réponses appropriées à un certain nombre de défis de taille” pour le secteur agricole. Parmi eux, la consolidation de la vocation inclusive de l’agriculture qui passe notamment par la poursuite des actions engagées dans le cadre du pilier II du PMV qui vise à améliorer les revenus des petits agriculteurs. Pour rappel, l’une des principales critiques adressées au Plan Maroc Vert est le fait qu’il ait davantage profité aux grands agriculteurs qu’aux petits exploitants qui constituent la majorité du plan rural.

Autre défi évoqué par la DEPF, celui de la “durabilité du modèle de développement agricole” qui devra s’adapter “au phénomène irréversible du changement climatique” et à “ses effets dévastateurs”. Dans ce sens, elle  suggère une réforme “devant refléter la rareté de l’eau et le coût réel de sa mobilisation” et qui “contribuerait à orienter les agriculteurs vers les spéculations agricoles alliant compétitivité et valorisation optimale des ressources en eau”.

Le  rapport recommande  également une valorisation de la production agricole à travers une intégration du secteur de l’agro-industrie aux autres sphères de l’économie nationale. Pour ce faire, le ministère de l’Economie suggère une redynamisation de “l’agrégation agricole” en vue  “d’assurer une meilleure adéquation entre l’offre agricole et la demande agroindustrielle”.

Pour la DEPF, le Maroc devra également relever le défi de la concurrence internationale en ciblant “en priorité les marchés de l’Afrique, de l’Europe et de la Russie et potentiellement ceux de l’Amérique du Nord”. Il faudra pour ce faire, miser sur “l’agrégation autour des grands opérateurs agroindustriels” qui selon le département de l’Economie permettrait “de mieux relever les pressions concurrentielles qui caractérisent ce secteur”.

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L’industrie a le vent en poupe

Tout sourire, Moulay Hafid Elalamy et Ad Huang, directeur général de BYD, célébrant l’accord signé, le 9 décembre 2017 à Casablanca, entre les deux parties.

En 2017, l’industrie manufacturière marocaine employait près d’un Marocain actif sur 10. Le secteur contribue à hauteur de 17,5% du PIB et 60,2% de la production réalisée par le secteur secondaire entre 2008 et 2017. Pour la DEPF, le secteur a également – avec la mise en place du Plan d’accélération industrielle (PAI) qui promet 500.000 emplois à l’horizon 2020 – contribué à la création de 288.000 emplois entre 2014 et 2017 alors que sa contribution au PIB s’est améliorée de 10 points. L’automobile (29% des emplois créés), l’agroalimentaire (16% des emplois créés) et le textile/habillement sont les industries manufacturières ayant créé le plus d’emplois. Mais selon le HCP, sur la même période, l’industrie (en incluant l’artisanat) a créé 161.000 emplois et en a détruit 118.000, soit une création nette de seulement 43.000 emplois.

Durant cette même période, le secteur industriel a attiré plus d’investissements directs étrangers (IDE) qui ont atteint 13 milliards de dirhams (soit 1,3 milliard de dirhams de plus que durant la période 2010-2013) tout en exportant davantage. En 2017, les exportations ont enregistré une croissance annuelle moyenne de près de 10% pour atteindre 149,4 milliards de dirhams.

Celles-ci sont notamment soutenues par la production annuelle du secteur automobile qui a atteint 376.826 véhicules faisant du Maroc le deuxième producteur africain de véhicules derrière l’Afrique du Sud. Cette production pourrait être soutenue par l’entrée en production de l’usine PSA de Kenitra dont la production initiale devrait atteindre les 100.000 véhicules avant d’arriver, à terme, à 200.000 véhicules.

Pour la DEPF, le secteur industriel est amené à se “repositionner pour mieux capter les opportunités qui s’offrent aussi bien à l’échelle nationale qu’internationale”. Dans ce sens, le rapport recommande une spécialisation des industries au profit de créneaux à plus forte valeur ajoutée.

Un secteur touristique qui doit voir ailleurs

La station balnéaire de la Plage blanche, l’un des piliers du Plan Azure, a été abandonnée.

Le tourisme est traditionnellement l’un des secteurs qui contribuent le plus au développement de l’économie nationale. En 2016, le secteur représentait 6,6% du PIB national selon la DEPF. L’année suivante, il continuait à drainer une part importante des recettes au niveau national avec 69,7  milliards. Des chiffres qui s’expliquent notamment par le passage de 11,35 millions de touristes ayant passé plus de 22 millions de nuitées dans les hôtels classés.

Malgré ces performances, les experts de la DEPF estiment néanmoins que le tourisme fait face à “des défaillances structurelles” qui augurent d’une non-réalisation des objectifs fixés par la Vision 2020. Parmi eux, le manque à gagner du PIB touristique qui devrait atteindre les 72,1 milliards de dirhams à l’horizon 2020 et qui devrait engendrer un cumul d’emplois non créés de 335.272 postes. La Vision 2020 avait été, entre autres, minée par le Plan Azure et les pertes générées dans l’investissement sur les stations balnéaires faisant partie de ce plan.

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En vue de s’adapter aux “mutations socioéconomiques” qui affecteront le marché du tourisme à l’horizon 2030, la DEPF préconise d’élargir le périmètre de concurrence à des pays situés au-delà du pourtour méditerranéen, en raison notamment de la multiplication des vols long-courriers, ainsi que l’ouverture vers de nouveaux marchés comme l’Amérique latine, l’Asie du Sud-Est et de l’Afrique Subsaharienne.

Le BTP, un secteur en crise

Le chantier du Green Mall de Rabat.Crédit: Rachid Tniouni

Le BTP représentait près de 6,2% du PIB en 2017. Durant les six années précédentes, le secteur a été miné par une baisse de la production de l’ordre de 51% ainsi qu’une baisse des mises en chantiers (seule exception, l’année 2015). L’impact de la production dans ce secteur s’est également répercuté sur les prix du ciment dont le prix a continué à baisser au gré des années .

Mais pour la DEPF, certains indicateurs laissent présager d’un regain de santé du secteur. Les experts du ministère de l’Economie évoquent notamment les bonnes performances du crédit à l’habitat auxquels la population pourrait avoir de plus en plus recours en raison de l’apparition des banques participatives. Autre signe de bon augure pour le secteur du BTP, la création des villes de Tamnsourt et Tamesna ainsi que la construction de deux autres villes à savoir Chrafate et Lakyayta.

Néanmoins, la Cour des comptes avait émis, dans un rapport présenté en 2016, de nombreuses critiques au sujet de la création de Tamesna. L’institution dirigée par Driss Jettou avait notamment pointé le manque d’accessibilité de la ville, l’absence de cadre juridique approprié et l’existence d’un important stock d’invendus. Pour les auteurs du rapport du ministère de l’Economie, la création de la cité Mohammed VI Tanger Tech pourrait également contribuer au développement du BTP. Sauf que le chantier du projet n’a toujours pas été initié.

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Hormis ces deux exemples, la DEPF liste une batterie de mesures visant à redynamiser le secteur du BTP. Les experts du ministère de l’Economie recommandent notamment de réduire le poids de l’informel et de faire converger les actions publiques dans les villes nouvelles et les zones amenées à être urbanisées. Enfin, les auteurs du rapport recommandent de recourir à une main-d’œuvre plus qualifiée qui serait mieux encadrée dans la construction de bâtiments prenant en compte les nouvelles normes de construction (parasismiques, efficacité énergétique, lutte contre les incendies, etc.) et adaptée aux changements climatiques à venir.

Un secteur halieutique en besoin de transformation

Actuellement, la pêche maritime représente près de 1% du PIB national. Employant, de manière directe et indirecte, près de 700.000 personnes, la production totale du secteur a atteint 1,4 million de tonnes. Un chiffre qui représente près de 84% de l’objectif fixé par le plan Halieutis à l’horizon 2020. Une production qui a contribué aux 22,1 milliards de dirhams d’exportation réalisée par le secteur en 2017, soit 70,5% de l’objectif fixé par le plan Halieutis à l’horizon 2020. Actuellement, la pêche pèse pour 58% des exportations agroalimentaires et plus de 16% des exportations totales des biens.

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Malgré la bonne santé commerciale affichée par le secteur, la DEPF estime que ses performances demeurent “insuffisantes eu égard au potentiel réellement mobilisable”. Le rapport pointe notamment une faiblesse du Maroc dans la transformation des produits halieutiques puisqu’il relève qu’une grande partie des exportations du Royaume, 41%, est constituée de produits frais n’ayant fait l’objet d’aucune transformation. Pour les auteurs du rapport, ce chiffre témoigne d’un “important manque à gagner en termes de création d’emplois et de valeur ajoutée au niveau national et local”.

A noter également que plus de la moitié des exportations (60%) est absorbée par l’Union européenne. Pour le ministère de l’Economie, une diversification de la clientèle est nécessaire. Dans ce sens, la DEPF suggère une ouverture vers de nouveaux marchés notamment en Afrique qui, accompagnée d’une meilleure valorisation des produits de la pêche, pourrait contribuer au développement du secteur.

A cette diversification, doit également s’ajouter, selon la DEPF, le développement d’une flotte nationale similaire à celle de pays étrangers ainsi qu’une qualification de la main-d’œuvre qui permettrait aux opérateurs du Royaume de répondre à la “demande mondiale accrue de produits à base de poissons”.