Les périples de Brahim Kermaoui, enfant volé au Maroc, pour retrouver ses vrais parents

Les périples de Brahim Kermaoui, enfant volé au Maroc, pour retrouver ses vrais parents

Dans le Maroc des années 70 et 80, un trafic de nourrisson s’opérait dans le nord du pays. L’un d’eux devenu grand, Brahim Kermaoui, revient pour TelQuel, sur son parcours de vie, ses combats pour retrouver ses vrais parents et sa volonté de faire entendre sa voix auprès du roi Mohammed VI. Récit.

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Brahim Kermaoui lutte pour la création d'une banque d'ADN au Maroc. Crédit: DR / Facebook

Le téléphone à peine raccroché avec notre interlocuteur, qu’il s’allume à nouveau. Deux notifications de messages vocaux déposées dans la foulée. La voix reste cristalline, légèrement chantante, mais le timbre a pris une tournure plus saccadée, davantage émue. « Une autre sœur vient de m’envoyer un message parce que son mari a eu la même histoire, identique à la mienne. Il a fait des recherches sur ses parents et n’a pas pu supporter ». L’homme marque un temps. Et reprend : «Il l’a su et s’est donné la mort. Beaucoup de gens souffrent, des personnes dans le même cas que le mien, orphelins, et qui en viennent à se donner la mort, car ils n’arrivent plus à le vivre. »

Brahim Kermaoui cherche ses parents et donc une partie de lui-même. Lui, comme d’autres Marocains de naissance sont des enfants volés, victimes d’un trafic de nourrissons entre les années 1970 et le milieu des années 1980. Il l’a su sur le tard, avant de se lancer dans des recherches entre la banlieue parisienne où il a grandi, et son Maroc natal — d’où sont également originaires ses parents adoptifs. Son témoignage traduit l’exaspération de beaucoup d’autres, partis en quête d’identité, mais qui se sont confrontés à des portes fermées, à des langues liées. Ce quadragénaire médiatise sa cause, réalise des coups d’éclat et suit un objectif affirmé : porter sa situation à la connaissance du roi Mohammed VI.

Entre 1200 et 6000 euros

Depuis 2009 et le début de ses recherches, Brahim fait part de ses difficultés à remonter la trace de ses parents biologiques. « C’est compliqué », regrette-t-il, sèchement. « Je voulais prendre un avocat, entamer des démarches au Maroc, mais on m’a vite dit qu’aucun juge ne sortirait le dossier ». En ce sens, ce Francilien de 40 ans souhaite s’organiser en association l’année prochaine pour mobiliser plus de personnes dans son cas et enfin porter cette question devant les autorités. « On aimerait qu’avec cette structure, des gens puissent y déposer leurs noms, engager des avocats et porter juridiquement cette affaire », détaille Brahim Kermaoui, désormais pompiste à domicile pour une start-up. L’objectif : constituer un bureau administratif pour aider aux démarches et créer une banque d’ADN. 

« Cette recherche est un travail laborieux qui nécessite du temps, du travail. On aimerait avec cette association pouvoir se mobiliser, nous rendre plus fréquemment au Maroc pour aller dans les hôpitaux, consulter les archives ». Il explique avoir reçu « des centaines d’appels depuis la sortie de L’enfant égaré », son livre autoédité en 2015, alors qu’il exerçait comme chauffeur de VTC. « On pense que cette situation d’enfants volés n’a concerné que le nord du pays, mais j’ai reçu de nombreux appels de personnes dans la même situation à Tiznit, Agadir, Casablanca, Salé voire Tanger ».

En 2013 déjà, les autorités espagnoles avaient ouvert une enquête et procédé à des arrestations concernant ce trafic de nourrissons en provenance du nord du Maroc, particulièrement touché par la précarité. Des familles marocaines, en situation de pauvreté, acceptaient de vendre les nouveau-nés pour quelques milliers d’euros. Les filles étaient vendues plus cher que les garçons à cause « d’une plus forte demande de la part des acheteurs ». En échange d’une somme pouvant aller de l’équivalent de 1200 à 6000 euros, des familles étrangères ou originaires du Maroc obtenaient alors de faux certificats de naissance, pouvant enregistrer les nourrissons comme étant leurs enfants biologiques. On parle alors de 100.000 bébés concernés. Brahim pense « qu’il y en a bien plus ». 

Alors chauffeur Uber, Brahim Kermaoui a autoédité son autobiographie intitulée « L’enfant égaré ».Crédit: AFP

Selon le ministère de l’Intérieur espagnol, trente-et-une personnes impliquées dans ce réseau ont été identifiées et arrêtées en 2013. Elles étaient alors « soupçonnées de divers délits, dont fausse déclaration de paternité, détention illégale ou falsification de documents publics ». Quatorze mères biologiques avaient également été retrouvées et auraient expliqué avoir accepté ces ventes dans l’espoir de donner « une vie meilleure » à leur bébé.

Sans père et sans repères

« Je compris enfin que cette indifférence parentale avait une cause : j’avais été adopté »

Brahim Kermaoui

Une vie meilleure, Brahim ne semble pas avoir eu cette chance. Son parcours a été celui d’une vie sinueuse, entre l’abandon de ses parents adoptifs, les services sociaux, la prison aussi, un temps. « Je me suis souvent demandé comment faire pour retrouver mes parents biologiques, j’ai pris contact avec les autorités, avec des artistes pour faire quelque chose, détaille celui qui est désormais père de deux petites filles. Avant d’ajouter : Il s’agit de vies volées, ce n’est pas normal ».

Dans son livre, il retrace une enfance compliquée au milieu de ses parents adoptifs, Safia et Ali Kermaoui. Tous deux sont originaires d’Aklim, petite bourgade nichée près de Berkane. Brahim, lui, naît dans la région le 22 août 1978. Du moins, c’est ce qu’indiquent ces papiers d’identité. À ses cinq ans, son père adoptif quitte le domicile familial, à Gennevilliers, dans la banlieue parisienne où ses parents sont installés depuis le début des années 70. Brahim vit alors avec sa mère, et un oncle constamment ivre qui le bat. Dépassée, sa mère est convoquée par la DDASS (Direction départementale des affaires sanitaires et sociales, NDLR) alors que Brahim n’a que 13 ans. Là, elle révèle à l’agent social qu’il n’est pas son fils biologique. « Pour elle, la DDASS n’avait qu’à me garder. C’était trop. Je quittais la pièce et sus que je ne l’appellerai plus ‘maman’. Je compris enfin que cette indifférence parentale avait une cause : j’avais été adopté », explique-t-il, dans une tribune publiée sur le Bondy Blog en mai dernier. 

Brahim file la jeunesse d’un ado déboussolé en banlieue parisienne. Au foyer, s’en suit la petite délinquance, la fumette, l’alcool, la vente d’héroïne. Après un passage derrière les barreaux de « plusieurs mois », c’est le décès de son père adoptif, en 2010, qui le convainc réellement de remonter à ses origines. La nouvelle famille de son père adoptif prend contact avec lui et cherche à s’assurer qu’il ne demandera rien sur l’héritage. « Ce qui m’a fait mal au cœur, c’est qu’entre-temps, il ne m’a jamais contacté. Il avait peur que je prenne l’héritage qu’il a légué à ses filles ».

Brahim a alors 32 ans. Il se rend à Berkane, apprend d’un oncle qu’il a été acheté en échange d’un premier enfant qui n’a vécu que quinze jours. « Je porte l’identité d’un enfant mort à la naissance », écrira-t-il sur le Bondy Blog. En prime, il reçoit un document en arabe mentionnant que Ali et Safia n’ont jamais eu d’enfant. « Le notaire m’a signifié que je n’avais pas le droit d’hériter, mes parents adoptifs devaient faire une kafala (procédure d’adoption spécifique au droit musulman). Or, ils ont témoigné que j’étais orphelin. Dans ce cas, pourquoi je porte leur nom ? », détaille-t-il à TelQuel.

Pari fou

Il explique avoir envoyé trois courriers au Palais royal marocain, par le biais du consulat. En retour, on lui indique de prendre un avocat à Oujda et de porter plainte. « Même l’avocat avait peur. Il m’a dit que c’était complexe, qu’on allait étouffer l’affaire et que seul le roi Mohammed VI pouvait m’aider ». Brahim Kermaoui et son épouse croient dur comme fer que c’est du roi Mohammed VI que viendra leur apaisement. « Je sais que notre souverain est très porté sur la société, il n’y a que lui qui peut faire quelque chose pour moi, » explique-t-il. Entre chance et culot, le doléant croise à plusieurs reprises Mohammed VI. Une première fois après avoir campé quatre heures devant le château picard de la famille royale, à Betz. Le roi lui répond qu’il ne l’écoutera pas ce jour-là, affirme-t-il. Une seconde fois, après qu’un ami chauffeur de VTC lui dit avoir aperçu le souverain en compagnie du judoka Teddy Riner et du chanteur Maître Gims, Brahim Kermaoui part à sa rencontre à Paris. Là encore, le roi aurait dit se souvenir de lui, mais aurait reporté la discussion. Quelques mois après, il le rencontre à nouveau pour la même réponse.

Brahim Kermaoui décide, à l’été 2018, de rallier Paris à Rabat pour faire valoir son combat.Crédit: DR

Amateur de cyclisme, il se lance à l’été 2018 dans un pari fou : rallier le palais de l’Élysée au Palais royal de Rabat en vélo. « J’avais déjà fait une action similaire en ralliant Bourges à l’île de Groix, en Bretagne. Là, je voulais montrer ma souffrance, mon sacrifice en faisant ce périple à vélo ». Pull et vélo flanqués des drapeaux français, espagnols et marocains, il traverse trois pays en moins d’un mois, tout en partageant son périple sur sa page Facebook. Arrivent alors des témoignages d’enfants vendus en Amérique latine, en Inde, au Vietnam. Mais une fois à Rabat, personne pour l’accueillir. « J’ai été déçu qu’aucun officiel marocain ne m’ait vu après ces 2400 kilomètres parcourus. C’était aussi une mauvaise période… » philosophe-t-il.

Pas de quoi décourager le quarantenaire qui dispose uniquement de la nationalité marocaine. « Depuis toutes ces années, j’ai pu constater que ces ventes de nourrissons ont touché tout le Maroc. Les langues commencent à se délier, des gens veulent se rencontrer. Je pense que cette affaire ira loin », confie-t-il, optimiste. Brahim Kermaoui est convaincu que son salut viendra du Maroc : « il faut régler ce problème à la source. Les banques d’ADN existent en Espagne, pourquoi pas au Maroc ? Il en va de l’image de notre pays ». Brahim Kermaoui ne désespère pas, il prépare un projet encore plus osé : gravir l’Everest, en octobre 2019, « avec Dounia et Mohammed, deux autres Marocains vendus à la naissance, pour lire, face caméra, un courrier appelant le roi à nous aider ». Et peut-être trouver les repères manquants sur le toit du monde. 

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