Leçon de cinéma abrégée par le cinéaste roumain Cristian Mungiu

En marge du FIFM, rencontre avec le talentueux cinéaste roumain Cristian Mungiu qui nous parle "d'une partie" de ses films favoris.

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Cristian Mungiu. © Yassine Toumi

Aujourd’hui Cristian Mungiu n’a plus besoin de se présenter, ses films parlent pour lui. Anxiogènes, noirs, tragiques et oniriques, ses long-métrages sont toujours ancrés dans la réalité, contemporaine ou historique, d’une Roumanie qui se remet difficilement du régime totalitaire de Ceaușescu. Le cinéaste de 50 ans a le don du regard juste et d’une esthétique sobre, ce qui lui réussit particulièrement bien auprès du festival de Cannes. Son film 4 mois, 3 semaines, 2 jours, qui revient sur le problème de l’avortement sous la dictature de Ceaușescu, a raflé la Palme d’or en 2007. Librement inspiré de la mort d’une femme au cours d’une séance d’exorcisme dans un monastère, Au-delà des collines a eu le prix du scénario et le prix d’interprétation féminine pour les deux actrices principales du film Cosmina Stratan et Cristina Flutur en 2012. Et Baccalauréat, où Mungiu met en scène la descente aux enfers d’un brave médecin qui souhaite, à tout prix, que sa fille décroche son bac, a décroché le prix de la mise en scène en 2016.

C’est un homme sobre, éloquent et d’une grande courtoisie que nous rencontrons en marge de la 11e édition du festival international du film de Marrakech où il a discuté 7e art dans la section « Conversation with… ». Avant de parler des films qui l’ont happés, bouleversés et marqués à tout jamais et qu’on devrait nous aussi voir avant de mourir, le cinéaste roumain tient, par souci de justesse, à préciser une chose : « Je pense qu’il y a des choses plus importantes à faire avant de mourir que de regarder des films ». Il ajoute : « je suis aussi assez tracasser à l’idée de réduire mon rapport au cinéma à quelques films, mais je vais jouer le jeu en vous parlant de films, qui ne sont pas des piliers de l’histoire du cinéma, mais que j’ai regardé à plusieurs reprises avec un grand plaisir ». Cristian Mungiu parle de ces films avec passion mais il nous précise qu’ils ne lui ont certainement pas donné envie de faire du cinéma. « Je n’ai pas décidé de devenir un réalisateur en regardant les grands films de l’histoire du cinéma. C’est plutôt le fait de regarder de mauvais films qui m’a conforté dans l’idée que je pouvais faire mieux sans trop faire d’effort ».

Les temps modernes, Charlie Chaplin, 1936

© DR

Le cinéaste roumain a tant à dire sur le film culte de Charlie Chaplin. « Il y a d’abord une scène que je trouve divine dans ce film, celle de la machine à faire manger, sensé augmenter la productivité. C’est à mon sens, une des meilleures leçons de rythme dans le cinéma, » nous confie-t-il. Pour lui, « Les temps modernes a réussi à être à la fois drôle et significatif. Le film est sans dialogue et sans effets réalistes mais il dégage une énergie très humaine. C’est le meilleur film muet à montrer aux enfants comme introduction à l’histoire du cinéma »

Le Voleur de bicyclette, Vittorio de Sica, 1948

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Au chômage et sans le sou, un homme réussit à décrocher un boulot d’afficheur à Rome. Alors qu’il travaille, il se fait voler sa bicyclette et part aux trousses du voleur non sans déconvenue. Christian Mungiu résume son propos en disant : « C’est un film qui m’a appris à comment parler de la condition humaine en mettant une scène un incident plutôt banal »

Au feu, les pompiers !, Miloš Forman, 1967

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Milos Forman signe un film chaotique et drôle autour d’une fête de pompiers en Tchécoslovaquie qui tourne au vinaigre. « Oh mon dieu que ce film est drôle ! Il y a cette très belle scène où un pompier essaie de placer le propriétaire d’une maison en feu tout près des flammes afin qu’il n’ait soi-disant pas froid car il faisait froid dehors. Je trouve que cette scène est peut-être la meilleure métaphore du système communiste. D’autant plus que le film a été réalisé précisément sous ce régime et pas après sa chute ».

Stalker, Andrei Tarkovsky, 1979.

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Le stalker, le professeur et l’écrivain s’aventurent clandestinement dans la Zone, espace indéfini et hautement gardé par militaires, à la quête d’une pièce où les désirs deviennent réalité. Asphyxié par les combines du régime et les problèmes techniques, Andrei Tarkovski termine avec beaucoup de difficulté ce chef-d’œuvre qui traversera les siècles. Le cinéaste russe « a cette incroyable capacité à créer un monde inexistant en tournant des scènes qui existent. J’irai même jusqu’à dire que ce film parle de non-existence mieux que tous les films réalisés avec des effets spéciaux numériques, » analyse Cristian Mungiu.

In the mood for love, Wong Kar-Wai, 2000.

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Si la sensualité et la mélancolie était un film, ça serait certainement In the mood for love du cinéaste hongkongais Wong Kar-Wai. D’une histoire banale de trahison et d’adultère dans la promiscuité du Hong Kong des années 60, le cinéaste épate par son sens délicat et soignée de la mise en scène et la justesse de ses personnages. « Je pense que c’est le film le plus érotique que je n’ai jamais vu. In the mood for love montre aussi que dans une scène, la musique peut être la véritable situation plutôt que d’être l’illustration de la situation, » nous indique notre interlocuteur.

Rosetta, Jean-Pierre et Luc Dardenne, 1999

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Rosetta met en scène la quête et le combat quotidien d’une jeune fille du même nom pour vivre dignement. Ce film a permis aux frères Dardenne d’accéder à une notoriété internationale et a poussé Cristian Mungiu à se poser beaucoup de questions sur sa pratique de cinéaste. « J’ai vu ce film sur le tard, en le regardant, j’ai commencé à méditer sur l’éthique au cinéma. Le documentaire est-il plus vrai et honnête qu’une fiction ? Est-ce que la fiction peut documenter la réalité ? Et de quelles réalités parle-t-on ? La fiction est-elle une simple manipulation ? Peut-on faire des films sans être manipulateur ? Est-ce important de l’être ? Est-ce que je suis le seul à m’en soucier ? » se demande-t-il.

Roma, Federico Fellini, 1972

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Un des plus bel hommage à la ville éternel a été signé par le grand Federico Fellini. Une traversée délirante, fantasmée et nostalgique de Rome, et c’est l’écriture étriquée du film qui a particulièrement marqué le cinéaste roumain. « Roma m’a fait comprendre que les films non-narratifs peuvent être aussi intéressants que ceux qui ont une structure narrative et je pense que c’est là où réside la liberté infinie dans le cinéma, » nous explique Cristian Mungiu.

L’ensemble des documentaires d’observation dans le monde.

The White Diamond, Werner Herzog, 2004. © DR

Alors qu’on lui a demandé de choisir sept films, Cristian Mungiu a tenu à rajouter un huitième choix : les documentaires. « Je commence à me sentir vraiment reconnaissant à l’ensemble des documentaristes qui m’introduisent dans des univers que je ne connais et qui me font découvrir des personnes que je ne serai jamais amené à rencontrer. Pour moi regarder un documentaire de la sorte est plus regardable que la majorité des films d’actions, » détaille-t-il.

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