Bolewa Sabourin, le danseur militant qui reconstruit les femmes violées au Congo

Bolewa Sabourin, le danseur militant qui reconstruit les femmes violées au Congo

A 33 ans, Bolewa Sabourin fait de la danse un outil de reconstruction des femmes victimes de violences sexuelles au Congo. A travers son association Loba il monte un "social-business" innovant et militant. Portrait d'un artiste engagé.

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Le danseur militant Bolewa Sabourin. Crédit: Elsa Walter

A 33 ans, Bolewa Sabourin fait de la danse un outil de reconstruction des femmes victimes de violences sexuelles au Congo. A travers son association Loba il monte un « social-business » innovant et militant. Portrait d’un artiste engagé.

« Il y a cette femme qui a quitté chez elle pour tenter de sauver cet enfant né du viol, et il y a toutes les autres, ouvertes du vagin jusqu’aux seins, ou lorsque le canal de l’urètre et le rectum ne font qu’un », scande Bolewa Sabourin. Le danseur, à la voix puissante et impérieuse, déploie son corps dense dans des gestes à la fois sensibles et puissants.

C’est aussi de la puissance qu’il a ressentie lorsqu’il a rencontré les femmes congolaises victimes de violences sexuelles : « J’ai vu beaucoup de force chez ces femmes, qui sont brillantes de résilience. Elles nous font véritablement relativiser sur nos vies ». S’il a voulu s’engager pour ces femmes brisées, c’est que lui aussi il a souffert, tiraillé entre deux parents et deux identités. A Marrakech, où il s’est produit le 28 septembre dans le cadre du forum Woman In Africa, il s’est livré à TelQuel.

Une enfance de déchirures

Bolewa Sabourin est né à La Rochelle il y a 33 ans d’une mère française. Elle est l’élève de son père, danseur et professeur de danse traditionnelle congolaise. A un an, il est kidnappé par son père qui le ramène au Congo : « Mon père ne voulait pas que je grandisse comme un petit français ». A six ans, il rentre à Paris, baladé au gré des conquêtes de son père bohème. « J’ai retrouvé ma mère très tardivement, à 11 ans. Grandir sans sa mère, ça fait des petits garçons bizarres », confie-t-il.

Adolescent, Bolewa Sabourin se retrouve livré à lui même, abandonné par ses parents et sans diplôme en poche. C’est la danse qui lui permet de s’en sortir. « La danse est un outil de résilience, elle permet de se reconstruire un espace de sécurité, d’exprimer autrement qu’avec la parole les violences que l’on ressent à l’intérieur de nous-mêmes », explique-t-il.

A 17 ans, il commence à enseigner la danse congolaise, puis fonde, quelques années plus tard, l’association Loba avec son meilleur ami Wiliam Njaboum qui en est aujourd’hui le président. « Loba veut dire ‘parle, exprime-toi’ en lingala (la langue parlée en République démocratique du Congo, ndlr) », précise le danseur. A 26 ans, il voyage au Congo pour renouer avec ses racines, avant de faire une rencontre déterminante…

« La claque » avec le docteur Denis Mukwege

« Quand j’ai rencontré le gynécologue Denis Mukwege, j’ai pris une claque« , raconte Bolewa Sabourin. C’est le 8 mars 2016, Journée internationale des droits des femmes, qu’il assiste à une conférence donnée à Paris par le docteur. Il est bouleversé par le récit de ce médecin humaniste, qui « répare les femmes brisées à l’est du Congo depuis 20 ans dans l’hôpital qu’il a créé à Panzi ». Il découvre l’enfer de ces femmes, « détruites par des viols à la machette commis par des mercenaires, embauchées par des multinationales qui utilisent le viol comme arme de guerre pour prendre les matières premières du pays, et notamment le coltan – un composant essentiel à la fabrication de nombreux produits électroniques », explique-t-il. Il s’agit le plus souvent de jeunes femmes, entre 15 et 17 ans, qui « ont des quadruples peines : à la fois violées, rejetées par leur famille, souvent mères-célibataires, porteuses de maladies, analphabètes… ».

Le docteur Denis Mukwege les répare physiquement à l’hôpital, et psychologiquement avec la Fondation qu’il a créée pour elles. Mais, « la psychothérapie classique ne fonctionnait pas avec ces femmes ». C’est à ce moment-là que Bolewa Sabourin a le déclic : « Je me suis dit, voilà ce que je veux faire de ma vie : pouvoir être utile au Congo en utilisant ce que je sais faire, c’est-à-dire danser ». 

Un « social-business » pour reconstruire les femmes par la danse

A travers son association, le danseur décide alors de développer un nouveau projet : « Re-création by Loba », qui vise à développer un modèle de reconstruction thérapeutique grâce à la danse. Il en fait son activité professionnelle à part entière : « L’idée été de créer un modèle pérenne : on vend des prestations à des entreprises, en France ou ailleurs, qui nous rémunèrent pour pouvoir former au Congo des danseurs et des psychothérapeutes qui aident les femmes sur place ».

Car le danseur a le sens des réalités économiques. « Notre vocation est sociale, mais si on ne fait que du social on ne va pas réussir à tenir. Or, c’est la vie de ces femmes qui est en jeu », explique-t-il. L’objectif ultime : permettre à ces femmes de se réinsérer dans la société, notamment en devenant entrepreneuses.

Avec son ami Wiliam, Bolewa a posé les premiers jalons de son projet l’année dernière. « Nous sommes partis  au Congo pendant plusieurs semaines pour amorcer le travail avec les femmes. La prochaine étape est de former du personnel sur place et ensuite d’exporter notre modèle dans toutes les zones où le viol est utilisé comme arme de guerre ».

De son côté, Bolewa Sabourin poursuit sa thérapie personnelle à travers la danse, mais aussi avec l’écriture. L’artiste vient de publier une autobiographie coécrite avec le journaliste Balla Fofana intitulée La Rage de vivre (Faces cachées éditions), où il raconte son parcours de résilience.

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