A l'approche des présidentielles du 29 juillet, "l’État malien brille par son absence"

Le Mali se prépare aux élections de dimanche 29 juillet, alors que le pays demeure divisé.André Bourgeot, spécialiste de la bande saharo-sahélienne analyse les enjeux de ce scrutin.

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Le Mali se prépare aux élections de dimanche 29 juillet, alors que le pays demeure divisé.André Bourgeot, spécialiste de la bande saharo-sahélienne analyse les enjeux de ce scrutin.

 Le Mali, pays submergé en 2012 par les rebelles touaregs et les factions djihadistes venus du Nord du pays, s’apprête 6 ans après la crise, à connaitre de nouvelles élections présidentielles le 29 juillet, sur un territoire divisé et qui échappe partiellement à Bamako. Le Président sortant, élu en 2013, Ibrahim Boubacar Keïta présente un bilan contrasté. Analyse du chercheur français, André Bourgeot, directeur de recherche au CNRS, spécialiste des pays de la bande saharo-sahélienne.

Telquel.ma : Quel est le bilan d’Ibrahim Boubacar Keïta, son mandat terminé ? En termes sécuritaires, certains observateurs affirment que l’Etat malien contrôlerait encore moins de territoire qu’à l’accès au pouvoir de celui qu’on surnomme « IBK ».

André Bourgeot : Globalement le bilan politique du président sortant est négatif dans bien des domaines : la corruption s’est généralisée et l’’impunité a connu et connait de beaux jours. Sur le plan sécuritaire, les groupes  armés salafistes djihadistes se sont ramifiés sur l’ensemble du territoire national, débordant même sur les États voisins tels que le Niger et le Burkina Faso. L’intégrité du territoire national est mise à mal au profit de multiples et nouvelles territorialités incarnées par les groupes djihadistes, les groupes d’auto-défense et autres milices qui résultent de l’absence de l’État dans ces « zones  de non-droit » (septentrion malien et Mali central, le « Macina ») au sein desquelles émergent de nouveaux pouvoirs auto-proclamés à caractère religieux et/ou tribal selon les endroits.

Que représente la naissance de troubles inter-communautaires au centre, et notamment d’un djihadisme peul, nouveau au Mali ?

Ces troubles sont réels et révèlent l’influence théologique et politique du prêcheur peul Amadou Kouffa dans le Macina (centre du pays, autour de la ville de Mopti, NDLR) et au delà. Ils s’inscrivent dans un contexte où l’État brille par son absence et où certains militaires de l’armée malienne commettent des exactions à l’encontre de Peuls qu’ils amalgament à des djihadistes du MUJAO (Mouvement  pour l’Unité du Djihad en Afrique de l’Ouest au sein duquel des Peuls sont très actifs). L’État n’exerçant plus ses fonctions régaliennes, cela ouvre la porte à toutes sortes de délinquance qui relèvent du droit commun (banditisme,  règlements de comptes divers, compétition pour l’accès aux ressources naturelles qui débouchent sur des antagonismes entre des agriculteurs Dogons et chasseurs Dozos et éleveurs peuls). En temps normal cette compétition existait sans pour autant prendre un caractère antagonique meurtrier. En période de graves crises politiques, climatiques et économiques cette compétition prend un caractère identitaire et quelque fois « ethnique ».

Les élections peuvent-elles se tenir de façon libre, transparente ? L’opposition dénonce déjà un fichier parallèle des électeurs et « une vaste tentative de fraude » comme le rapporte le média Le Monde…

Par delà le fichier parallèle que vous évoquez et que dénonce l’opposition organisée autour du candidat Soumeyla Cissé, les conditions sécuritaires sont loin d’être réunies pour que ces élections puissent se dérouler dans des conditions transparentes et en toute liberté. Quoiqu’il en soit et quelque soit le candidat élu il faudra beaucoup de temps pour restaurer l’autorité, la souveraineté de L’État , la lutte contre la corruption et le clientélisme sur l’ensemble du territoire national.

L’attitude de l’opposition évoluera lors du deuxième tour (s’il y en a un) à propos du report des voix sur le candidat le mieux placé : un nouveau « deal » émergera . De probables et discrètes tractations seraient actuellement en oeuvre. À cet égard la composition du futur gouvernement issu des ces élections concernera probablement la place et le nombre de ministres d’origine touarègue incluant celui des combattants de la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA) qui pour un certain nombre d’entre eux adoptent, encore une attitude autonomiste. Cet aspect concerne directement les conditions d’application des Accords de paix qui connaissent de significatifs retards. Ce sujet particulier fera l’objet, n’en doutons pas, de nouvelles négociations informelles.

Quelle profondeur stratégique donner à la situation malienne ? Atteint-elle le Maghreb ? 

La situation politico-militaire malienne se répercute essentiellement dans l’espace saharo-sahélien composé par les États concernés, à savoir la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Burkina Faso et le Tchad qui composent le G5 Sahel dont un des objectifs est de lutter avec les armées nationales de ces pays contre le «terrorisme transfrontalier ».

Le Maroc est, géographiquement  éloigné de ces zones de turbulences et, ce Royaume développe une politique de coopération avec l’Afrique sub-saharienne , notamment avec le Mali, qui pourrait contenir d’éventuelles forces djihadistes. Par ailleurs, le Maroc, soucieux de la prolifération de « l’islam politique » qui tend à se développer sensiblement, assure officiellement une fonction de formation religieuse et théologique auprès d’ imams nationaux confrontés aux affres des groupes armés salafistes djihadistes. Toutefois, l’arrivée d’éléments de Daech issus de la situation en Syrie, dans l’espace saharien-sahélien pourrait aussi avoir des conséquences sur les pays du Maghreb et, singulièrement sur le Maroc : vigilance oblige…

En revanche, l’Algérie, frontalière du Mali et médiatrice dans les Accords de paix signés entre les autorités politiques maliennes et les groupes armés rebelles , indépendantistes pour certains d’entre eux, connait notamment en Kabylie la présence de groupes djihadistes. Elle pourrait subir les contre-coups de la situation malienne d’autant qu’elle ne participe pas au G5 Sahel. De surcroît environ 1 500 kilomètres de frontières communes séparent le Mali de l’Algérie : il « suffira » d’établir un contrôle stricte sur les conditions d’acheminement de la fraude (produits alimentaires, carburant, etc.) pour faire taire ou alimenter des turbulences de différentes nature. Enfin, l’importance des trafics d’armes et de drogues illicites (canabis et cocaïne) sur l’ensemble de l’espace saharo-sahéiein et ses relations avec les pays du Maghreb, compliquent sérieusement la tâche du futur gouvernement malien. Sur le plan international, de nouvelles modifications concernant la communauté internationale (notamment la MINUSMA), la politique française et le rôle de l’Algérie devront s’adapter à la nouvelle donne politique.

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