Nasser Larguet : "Mes successeurs hériteront d'une direction technique digne de ce nom"

Santé du football marocain, centres de formation, académie Mohammed VI, joueurs locaux… quatre ans après sa nomination, le directeur technique national, Nasser Larguet revient sur son bilan et détaille son plan de formation ambitieux. Entretien.

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crédit : Rachid Tniouni

Nasser Larguet, est un technicien de renom, un pilier stratégique de la FRMF qui agit en coulisses. Entraîneur, puis directeur de centres français de formation (AS Cannes, SM Caen, Have AC, RC Strasbourg), il s’est vu attribuer la direction de l’académie Mohammed VI de football depuis sa création jusqu’en 2014. Quelques semaines après l’élection de Fouzi Lekjaa à la tête de la FRMF, le technicien est nommé à la tête de la direction technique nationale pour insuffler un nouveau souffle dans le football national, notamment d’un point de vue technique.

Objectif ? « Pouvoir organiser une direction technique nationale (DTN) digne de ce nom, comme ce qui se fait en Afrique du Nord, en Afrique et en Europe », explique Nasser Larguet. Quatre ans après sa nomination, et quelques jours avant l’expiration de son contrat avec la FRMF (le 30 juin), il revient sur son bilan, son plan de formation ambitieux, sa contribution à l’académie Mohammed VI de football, ses relations avec Hervé Renard et ses projets.

Telquel.ma : Quel bilan faites-vous de votre activité, après quatre ans passés à la tête de la direction technique nationale ?

Nasser Larguet : Il faut d’abord savoir pour quelle raison j’ai été engagé : celle de pouvoir organiser une direction technique nationale (DTN) digne de ce nom, comme ce qui se fait en Afrique du Nord, en Afrique et en Europe. On avait depuis quelques années une direction technique nationale au Maroc qui se focalisait sur les équipes nationales, particulièrement l’équipe nationale A. J’ai proposé un plan sur huit ans, voire dix ans, en essayant de mettre en place une structure où tout serait lié.

Nous ne pouvons avoir des équipes nationales performantes sans une formation des cadres de haut niveau et sans que les jeunes soient formés dès le début à tous les niveaux : c’est-à-dire au niveau amateur, à celui des ligues régionales et au niveau des centres de formation. Au bout de quatre ans, on peut aujourd’hui dire qu’on dispose d’une direction technique nationale qui est fonctionnelle et prête à aller chercher les résultats qu’on désirait depuis un certain nombre d’années. Cela que ce soit au niveau des jeunes comme au niveau des seniors. En résumé, sur tout ce qui est structurel, le bilan est positif. Quant à celui des résultats, est à moitié satisfaisant.

Durant votre mandat à la tête de la DTN, vous avez lancé un plan de formation. Parlez-nous de ce plan…

Aujourd’hui, on a un département qui s’appelle « Développement des pratiques ». C’est une relation entre la DTN et les ligues régionales, au sein desquelles on a nommé des directeurs techniques régionaux qui mettent en place la politique régionale de la FRMF (fédération royale marocaine de football) à l’échelle régionale et ainsi qu’à l’échelle nationale. Sur les onze ligues régionales dont on dispose, il y a un très bon travail de fond qui se fait : tous les weekends, il y a beaucoup de jeunes qui jouent et qui s’entraînent toute la semaine. En plus, on forme des éducateurs de base pour s’occuper des jeunes.

Ensuite, nous avons le département « Formation des cadres ». On est passé de six à treize niveaux de formation. Bien sûr, il y a cinq niveaux de diplômes de la Confédération africaine de football (diplôme CAF) : D, C, B, A et, pour la première fois sur le continent africain, grâce à la confiance que nous accorde la CAF, nous sommes aujourd’hui sur le troisième module de la licence CAF pro, un diplôme qui sera nécessaire pour entraîner les équipes de la première et la deuxième division marocaine. On ne forme pas seulement des entraîneurs, on dispense également des formations extra-sportives. Nous avons fait venir des cadres de l’université de Limoges, qui est une grande université disposant d’un centre DES (droit et économie de sport), qui ont formé des cadres, des « stadium managers », des responsables administratifs et financiers ainsi que des managers généraux.

Vous avez évoqué la formation de directeurs techniques régionaux. D’autres mesures ont-elles également été mises en place sur le plan régional ? 

On a commencé la construction des centres de la fédération, qui sont des centres régionaux, qu’on appelle « centres fédéraux ». Le premier, dont la construction a déjà été entamée, est à Saidia dans l’Oriental. On aura des centres fédéraux à Ifrane, à Beni Mellal, à Agadir. Celui de Saidia sera le premier à ouvrir : en principe, la construction sera terminée vers novembre-décembre 2018. La première promotion sera accueillie en janvier.

Un autre volet est celui de l’accompagnement des centres de formation. La FRMF s’est aperçue que certains centres de formation ne sont pas des locomotives pour former des joueurs de haut niveau. Pour y remédier, on a choisi d’accompagner ces centres de formation (16 clubs de première division et deux autres clubs de la deuxième division), avec les directeurs des centres, les éducateurs et les préparateurs physiques pour former des joueurs avec le contenu que la DTN met en place. Ce programme a commencé il y à peine un an et demi, on espère qu’à l’avenir il portera ses fruits.

Quelle relation entretient la DTN avec les équipes nationales, en particulier avec l’équipe nationale A ?

La DTN œuvre en étroite collaboration avec le sélectionneur national, Hervé Renard. Il s’implique et a un œil sur tout ce qu’on fait. Il y a une énorme complicité avec lui, il nous apporte beaucoup. Nous sommes là en soutien : il a pu récupérer l’entraîneur de gardiens et l’analyste-vidéo que nous avions à la DTN.

En termes de résultats purs, il y a eu l’équipe du CHAN (championnat d’Afrique des nations). Nous avons remodelé et pensé cette équipe avec Hervé Renard, en nommant ensuite Jamal Sellami à sa tête. Au bout d’une année et demie de travail avec les centres de formation, nous avons pu sortir une équipe qui a gagné la médaille d’or lors des Jeux de la francophonie. Il y a trois ans, avec tout le travail qu’on a mené avec les ligues régionales, nous avons pu sortir l’équipe des natifs de 2003 qui a remporté la Danone Cup.

On a mis en valeur certaines disciplines, tel que le futsal : on a remporté la Coupe d’Afrique de cette discipline et décroché une qualification à la Coupe du monde en Colombie. Il y avait également le passage de quatre à douze équipes nationales. Bien sûr, les résultats tardent à venir, mais c’est tout à fait normal puisque des équipes nationales comme les U17 futsal, les U17 et U20 filles ont été créées récemment. Les résultats sont à chercher, notamment pour les U17 hommes qui sont toujours en course pour la Coupe d’Afrique 2019 et les U23 pour les Jeux olympiques 2020.

Quel sera le rôle de l’académie Mohammed VI dans la mise en œuvre de ce plan ?

Il faut savoir que l’académie Mohammed VI de football nous a beaucoup aidés, surtout dans la phase de lancement. Cela fait neuf ans que cette académie existe, on voit aujourd’hui tous les clubs et tous les centres de formation qui témoignent d’un engouement pour aller chercher des joueurs de plus en plus jeunes à l’âge de 12 ans et 13 ans alors qu’auparavant on allait recruter des joueurs à 16, 17 ans.

L’académie a aussi démontré que l’on peut à la fois former et faire des résultats. Pas plus tard que cette semaine, l’académie a remporté trois titres de champion du Maroc dans les trois catégories du championnat, à savoir les U15, les U17 et les U19. En neuf ans d’existence, l’académie a pu remporter neuf titres. Sur 57 jeunes ayant suivi le cursus de l’académie, 47 joueurs vivent du football en tant que professionnels, dont six ou sept à l’étranger.

Mendyl, En-Nesyri et Tagnaouti… trois joueurs formés par l’académie Mohammed VI font partie des 23 sélectionnés pour disputer la Coupe du monde en Russie. Quel regard portez-vous sur ces joueurs qui ont évolué sous votre supervision ?

Justement, c’est ce qui confirme que l’académie Mohammed VI a réellement montré la voie en alimentant l’équipe nationale A avec trois joueurs passés par l’académie et qui ont fait tout le cursus. Lors de l’épopée du CHAN, un autre joueur faisait partie de l’effectif. Hormis Reda Tagnaouti, il y avait également le défenseur Naif Aguerd qui a fait, lui aussi, tout le cursus avec l’académie. Je pense que notre football a été boosté par cette académie. A la DTN, nous la prenons comme modèle. Il y a également un autre club, le FUS de Rabat, qui suit le même chemin. Que ce soit l’académie, le FUS ou aussi les FAR, ce sont des entités sur lesquelles nous comptons pour développer notre football national, car il reste encore beaucoup de travail…

On a tendance à dire que si l’équipe nationale se porte bien, c’est une preuve de bonne santé du football national. Confirmez-vous cette théorie ?

Je suis d’accord avec cette théorie. Nous avons quatre équipes en différentes compétitions continentales, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années. Il y a le Wydad qui a gagné la Champions league et la Super-Coupe, le parcours de Berkane et d’El Jadida, sans trop parler du Raja et du Wydad, habitués à ce genre de compétition. Des « petits clubs » comme la Renaissance sportive de Berkane (RSB) ou le Diffa Hassani d’El Jadida (DHJ) se frottent aujourd’hui au football continental. C’est le signe que notre football est sur le bon chemin. Je dis bien sûr le bon chemin, car il ne faut pas croire que l’objectif est atteint. Il ne faut pas pêcher par excès de confiance et nous sommes dans l’urgence de consolider tous nos acquis.

Justement, vous dites dans une récente interview que les centres de formation n’ont pas encore atteint la vitesse de croisière. Les centres de formation sont-ils encore incapables d’alimenter l’équipe nationale A ?

Oui, effectivement. Aujourd’hui, notre football est à deux vitesses. Sur le plan technique, malgré les difficultés, je pense qu’on a des directeurs techniques, des centres de formation, des préparateurs physiques, des entraîneurs que la FRMF prend en charge et qui font un très bon travail. Malheureusement, ils sont confrontés aux problèmes structurels des clubs. Certains n’ont pas de terrain pour s’entraîner. Par exemple, le Raja, qui est un très grand club – et qui pourrait prochainement ouvrir une académie – ne dispose que d’un seul terrain d’entrainement pour l’ensemble de ses équipes.

Des dirigeants de clubs se désintéressent malheureusement de la formation des jeunes malgré l’investissement de la FRMF. Ce sont des choses qui me poussent à dire que nous n’avons pas encore atteint la vitesse de croisière. Il faut absolument que la volonté de la Fédération, en termes de formation des jeunes, soit au diapason de la volonté des dirigeants de clubs. Le jour où on sera sur la même longueur d’onde, j’espère que notre football va décoller encore plus vite. Nous formons des cadres de haut niveau et la gouvernance doit être à la hauteur.

Vous avancez que le plan de formation sera inspiré à 80 % du modèle français, adapté à l’état d’esprit marocain. Quelles sont, pour vous, les spécificités marocaines et les caractéristiques de l’état d’esprit marocain ?

La formation est universelle, le football est universel. Bien sûr, dans chaque pays, il y a des spécificités. Pour ce qui est de la spécificité marocaine, nous avons beaucoup de potentialité à l’état brut. Il faut la travailler, la mettre dans des conditions idéales pour l’exercer. Pour les conditions idéales, bien sûr qu’on va s’inspirer de ce qui se fait le mieux, à savoir l’Europe : les infrastructures, la philosophie du travail… Mais pas forcément dans le contenu. Celui-ci consiste de toute façon à savoir contrôler, passer…etc. C’est le même travail que vous pouvez mener avec un Brésilien, un Chinois, un Français… Comme je l’ai dit, le contenu est universel. Reste à l’adapter à la conjoncture du pays.

Des joueurs comme Mendyl, En-Nesyri ou Tagnaouti ont été formés de la même manière que les joueurs ont été formés en France. A l’académie, nous disposons d’infrastructures similaires à celles des formations européennes. Pour la philosophie, chaque entraîneur en a une. Aujourd’hui, si vous voyez l’équipe de France avec des joueurs 100 % formés dans les clubs, une équipe jeune, on peut s’inspirer de ce qui se fait le mieux en France. On peut aller s’inspirer de ce qui se fait aussi le mieux en Allemagne. Mais le contenu sera toujours le même.

Votre contrat avec la FRMF expire le 30 juin 2018. Envisagez-vous de continuer ?

Je fais mon travail. J’ai, certes, signé un contrat pour quatre ans, mais le plan que j’ai proposé à la FRMF s’étale sur une dizaine d’années. Aujourd’hui nous avons posé les bases. Je serais heureux de continuer l’œuvre qui m’a été confiée et de franchir un palier avec des ressources humaines renforcées. Si la Fédération souhaite changer de cap, je peux assurer que mes successeurs hériteront d’une direction technique nationale digne de ce nom, qui est aujourd’hui prête à franchir un cap. Le contrat n’est pas quelque chose qui me perturbe.

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