Une journée de l'Afrique célébrée au Maroc pourquoi faire ?

La Journée de l’Afrique a été célébrée vendredi 25 mai par une série de conférences à la Bibliothèque nationale de Rabat. Pour l’occasion, TelQuel a interrogé Christian Adda, le directeur et co-fondateur du Centre culturel africain du Maroc.

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Christian Adda, directeur et cofondateur du Centre culturel africain du Maroc. Crédit: Thibault Bluy/TelQuel

Alors que le Béninois fait ses études au Maroc, un camarade de classe lui demande où se trouve son pays, et quelle langue on y parle. La question choque tant le jeune Christian qu’il décide quelques années plus tard, en 2010, de s’associer à un Camerounais et une Française pour lancer une maison dédiée aux cultures africaines.

Aujourd’hui nichée au cœur du quartier Agdal, cette charmante bâtisse multicolore accueille notamment des artistes en résidence. Financée par le mécénat et la participation à des programmes internationaux, elle propose des spectacles, ateliers, rencontres ou conférences, pour apprendre à se connaître et « repousser l’ignorance ».

Les locaux du Centre culturel africain du Maroc, dans le quartier Agdal à Rabat.Crédit: Thibault Bluy/TelQuel

55 ans après la création de l’Organisation de l’Unité africaine (devenue Union africaine en 2002), le Béninois, installé depuis 22 ans au Maroc et propriétaire de plusieurs cabinets d’étude au Maroc et dans le « Quartier latin de l’Afrique », nous livre son évaluation des chantiers accomplis et partage sa vision d’un continent intégré.

Telquel.ma: Quel est l’intérêt d’avoir une Journée de l’Afrique?

Christian Adda: Pour moi, il s’agit d’abord de commémorer la création de l’Organisation de l’unité africaine. Mais au-delà de cette commémoration, il faut qu’on se projette, parce que c’est ce qui nous manque. Il faut que nos dirigeants se demandent quelle est la place de l’Afrique dans le concert mondial. Les choses évoluent à toute vitesse mais qu’est-ce qu’on fait, nous les Africains? Aujourd’hui, on est enfermés dans nos frontières, nos différences, dans beaucoup de choses. Il faut qu’on se donne des lignes directrices pour pouvoir résoudre nos problèmes.

En 55 ans d’existence, quel est le bilan de l’organisation panafricaine?

Plutôt que de parler de réussites, je préfère évoquer les choses sur lesquelles on peut s’appuyer pour faire mieux, notamment dans les domaines de la communication et de la culture. Aujourd’hui, on a des artistes qui créent beaucoup, mais qui assure leur promotion? Est-ce que l’Union africaine a une structure pour pouvoir accompagner leur mobilité et les aider à se vendre? Rien n’est encore clair, bien listé, avec des procédures, une plateforme pour savoir où trouver les aides, etc. Je pense que ce sont des sujets sur lesquels on doit se pencher.

Quelle connotation particulière revêt cette célébration, ici au Maroc, en 2018?

Le cercle diplomatique a toujours fêté la Journée de l’Afrique. Mais c’est vrai que depuis deux ans, elle a pris une connotation spéciale, avec le retour du Maroc dans sa maison mère. Il faut que le Royaume se fasse une place, qu’il nous dynamise en apportant de nouvelles idées, de nouvelles façons de voir. Il n’a toutefois pas attendu de réintégrer l’Union africaine pour se mobiliser. Moi par exemple, je suis un fruit du Maroc. J’ai fait ma classe prépa et mon école d’ingénieur à Rabat, grâce à une bourse du gouvernement marocain. Je possède un bureau d’études et pas mal de projets ici. Mais j’ai aussi une filiale de ma boîte au Bénin, donc je sais ce qui se fait là-bas et je peux comparer. Pour moi, l’énergie et le dynamisme des autorités marocaines doivent inciter et titiller les nôtres, pour qu’on aille un peu plus vite.

Quels peuvent être les grands axes de la politique africaine du Royaume?

D’après moi, ce qui devrait fédérer l’action du Maroc, c’est d’abord l’humain. Le plus important aujourd’hui, c’est de réduire le chômage. Si on arrive à offrir du travail aux gens, on aura résolu au moins la moitié du problème de la migration, parce que les Africains se sentiront mieux chez eux et chercheront moins à bouger. Le Maroc doit partager son expérience dans l’industrialisation, dans le développement humain, les études, et ainsi de suite. Les réalités que le pays a pu vivre ces dernières années sont beaucoup plus proches de nos contextes que de ceux des États européens qui nous aident.

La relation maroco-africaine n’est-elle pas déséquilibrée avec, par exemple, beaucoup plus d’investisseurs marocains en Afrique que l’inverse?

Il ne faut pas se leurrer. Des hommes d’affaires qui peuvent investir sur des projets structurants, ce n’est pas ce qui courent les rues aujourd’hui. Mais ce n’est pas le nombre d’investisseurs qu’il faut regarder. Il faut évaluer leur capacité à prendre des risques, qui sont beaucoup plus grands chez nous à cause de l’instabilité et d’un certain nombre de facteurs. Le Maroc a envie de prendre ces risques, et c’est une excellente chose pour le continent. Dans le schéma de coopération avec nos pays, il faut des directives claires pour qu’il y ait beaucoup plus de pépinières, d’accompagnement et de partenariat gagnant-gagnant, afin que les autres ne viennent plus s’accaparer nos richesses. On a besoin de l’expérience du Maroc pour former les porte-drapeaux des économies de demain, qui permettront à nos secteurs industriels de devenir forts.

Comment améliorer la perception que les Africains ont du Maroc?

C’est justement là où nous croyons que la culture a toute sa place. Il faut savoir ce que l’autre cherche. Dès qu’on connait sa culture, on répond plus essentiellement et plus efficacement à ses besoins. C’est pour ça qu’il faut que l’Union africaine facilite la mobilité des artistes, car c’est ce qui encourage l’intégration. Il faut qu’on laisse la possibilité à la société civile et aux artistes de s’exprimer, sans que la politique s’en mêle.

Selon vous, le Maroc peut-il intégrer la CEDEAO et, si oui, à quelles conditions?

Je crois que la demande d’adhésion marocaine a surpris les chefs d’État de la CEDEAO. Pour moi, la concurrence est une chance avec cette locomotive qui peut nous tirer vers le haut. Mais il faudra que cela se fasse de façon progressive, afin que les opérateurs économiques de nos pays puissent suivre, mais aussi que nos États mettent en place des mesures incitatives pour que l’échange se fasse dans les deux sens. C’est pourquoi il faut mener des études participatives par secteur, en interrogeant les acteurs pour savoir ce qu’ils recherchent et ce que les autres peuvent apporter. Il faut y aller étape par étape. Au lieu de faire de la résistance, voyons donc comment on peut s’adapter. Que tout le monde gagne, et que le Béninois ou le Nigérien de demain se sente bien chez lui et ne parte plus à l’aventure.

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