Larabi Jaïdi: «L'Afrique n’était pas prête pour un libre-échange réciproque avec l'Europe»

Publié le 21 mai par l'OCP Policy Center, un rapport d'étude appelle à une refonte des relations entre l’Union européenne et l'Afrique. Trois questions à l'expert Larabi Jaïdi, l'un des éditeurs de ce texte.

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Larbi jaidi
Larabi Jaidi Crédit: Capture d'écran YouTube

Les relations entre l’Afrique et l’Union européenne doivent entrer dans une nouvelle ère. C’est à une liaison plus juste entre les deux continents, et dans une perspective «win-win», que les chercheurs de l’OCP Policy Center appellent dans un rapport d’étude intitulé «Le Partenariat Afrique-Europe en quête de sens».

Larabi Jaïdi, senior fellow à l’OCP Policy Center, spécialisé dans l’économie internationale, le développement social, les relations internationales et les études méditerranéennes, est l’un des éditeurs de cette publication. Ancien professeur à l’université Mohamed V de Rabat-Agdal, il est membre fondateur du Centre marocain de conjoncture, du Groupement d’études et de recherches sur la Méditerranée, ainsi que membre du groupe de recherche au sein des réseaux d’universités euro-méditerranéens. Il a également été conseiller du Premier ministre ainsi que du ministre de l’Economie et des Finances. Larabi Jaïdi agit également en tant qu’expert indépendant auprès de l’Autorité marocaine de lutte contre la corruption. Interview.

Telquel : Dans ce rapport, les auteurs affirment qu’il est «urgent d’élargir le cadre des partenariats euro-afro-méditerranéens». Pourquoi ?

Larabi Jaïdi : Le cadre actuel n’a pas donné les résultats escomptés. Ce dernier découle de la stratégie conjointe telle qu’elle a été élaborée et mise en œuvre entre l’Union européenne et l’Union africaine au début des années 2000. Cette tactique (qui comprenait à la fois la question du commerce, la question sociale relative à l’emploi des jeunes, celle de la gestion de la migration et de la gouvernance), même s’il s’agissait d’une stratégie multidimensionnelle, n’a pas du tout atteint le but qu’elle s’était fixé. C’est-à-dire celui d’aller vers une relation plus harmonieuse entre le continent africain et l’Union européenne.

En d’autres termes, une relation plus équilibrée sur l’aspect des échanges commerciaux et du point de vue d’une meilleure convergence des niveaux de vie. Dans le sens où l’Afrique devrait améliorer, avec l’appui de l’Union européenne, la croissance et l’évolution du PIB par habitant africain. Mais, bien au contraire, on peut constater que ce différentiel s’élargit de plus en plus…

La question migratoire est d’une extrême importance aujourd’hui, elle prend même des dimensions quasi inhumaines. Mais, l’appui au secteur privé, à la croissance et à l’emploi n’a pas bénéficié d’une mobilisation de ressources suffisantes. L’idée était de sortir de l’aide classique pour aller vers des formules plus innovantes en termes de financement, notamment dans le domaine des infrastructures. Voilà certaines des raisons qui conduisent à s’interroger sur le bilan de ce partenariat. Je ne dis pas qu’il soit totalement négatif : il y a évidemment un certain nombre d’acquis, mais aussi certains blocages…

Dans ce texte, il est spécifié que «la sortie de la crise est une opportunité pour l’Europe. Elle doit s’ouvrir sur son environnement du sud : la Méditerranée et l’Afrique». Pourquoi l’Afrique est-elle essentielle à l’Europe pour sortir de la crise ?

L’Europe considère que l’Afrique est la nouvelle frontière de la croissance, tant sur le plan régional que sur le plan mondial. L’Afrique a un potentiel élevé d’un point de vue démographique et des compétences, mais elle a aussi des atouts en termes de ressources naturelles. Une nouvelle classe moyenne émerge aujourd’hui, et fait que l’Afrique peut désormais être considérée comme un grand marché continental, même s’il est encore un marché segmenté.

Si la pauvreté reste assez prégnante dans beaucoup de pays africains, la géopolitique internationale, quant à elle, évolue. Aujourd’hui, les rapports entre l’Union européenne et l’Union africaine ne peuvent plus être conduits selon le même modèle ou la même approche qu’au début des années 2000. Pour la simple et bonne raison que les grandes puissances comme la Russie et les Etats-Unis se tournent désormais davantage vers l’Afrique. Surtout qu’avec la montée en puissance des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), des pays d’Amérique latine, la Turquie et la Chine évidemment, qui se disputent des positions en Afrique et qui sont aussi porteurs d’une approche de la coopération différente de celle plus classique de l’Europe.

J’ajouterais que les accords de ce partenariat économique, qui ont suscité beaucoup d’espoirs, sont des accords qui ont été mis en place, non pas avec des pays, mais avec des communautés économiques régionales africaines et européennes. Ces partenariats, qui devaient conduire vers l’ouverture de marché, le libre-échange entre les communautés économiques régionales et l’Union européenne, ont davantage été considérés comme des vecteurs d’une nouvelle domination commerciale que d’un rééquilibrage des relations.

Cela, car l’Afrique n’était évidemment pas prête pour une ouverture vers l’Europe et un accès au libre-échange réciproque. La sortie de l’Angleterre de l’Union européenne a aussi engendré une relation nouvelle avec l’Europe. Le Royaume-Uni était un grand contributeur dans le budget de la communauté européenne et il avait des rapports historiques avec certains pays anglophones d’Afrique. Ce sont donc toutes ces données-là — montée des pays émergents, Brexit, contexte géopolitique international et questionnement du devenir de l’Europe —, qui sont entrées en jeu.

Quand on parle du devenir européen, il s’agit de son devenir institutionnel. L’Europe ne peut pas juste être un acteur économique international et régional, elle doit aussi être un acteur politique. Aussi, la montée des nationalismes en Europe pose la question des nouveaux défis à surmonter face à l’immigration. Voilà les questions qui amènent à repenser les schémas et les modalités de la coopération Europe-Afrique.

Quelle serait, selon vous, la principale priorité de ce nouveau partenariat ?

Les priorités ont été énoncées et il y a une limite de consensus entre l’Afrique et l’Union européenne. La première des priorités, c’est l’emploi des jeunes. Concernant ce volet, un modèle de développement africain beaucoup plus inclusif doit être recherché. Car l’emploi fait partie des vecteurs principaux de la régulation de l’immigration.

Au lieu de continuer à réguler la migration seulement à l’aide de procédés de contrôle sécuritaire, l’intérêt est d’appuyer la croissance en Afrique. Cela, pas uniquement dans la création de richesse, mais aussi dans sa distribution, laquelle permettrait de répondre à la question du chômage chez les jeunes. Ceci d’autant plus que le continent africain, comparativement à d’autres continents, est celui où la transition démographique n’est pas encore achevée. En effet, toutes les projections démographiques démontrent que l’Afrique sera, demain, l’une des plus grandes puissances en termes de population.

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