Siré Sy, économiste: “Ce n’est pas demain que le Maroc va intégrer la CEDEAO”

Après cinq années passées au Maroc, Siré Sy est rentré à Dakar en 2014, pour y fonder le think tank Africa worldwide group (AWG). TelQuel a profité de son passage au 2e Sommet africain des think tanks, organisé à Rabat par l’OCP Policy center, pour en savoir plus sur sa structure et l’interroger sur le rôle du Royaume en Afrique.

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Siré Sy (à gauche), en discussion avec l'ex-président nigérian Olusegun Obasanjo. Crédit: DR

L’Afrique n’est pas en crise. Elle est en mutation, en train de cuisiner un modèle de développement qu’on ne connaît pas encore”, lâche l’afro-optimiste fervent, sourire aux lèvres. Cet économiste de formation estime que pendant quarante ans, les Occidentaux ont expérimenté dans les pays africains nouvellement indépendants « énormément de politiques qui n’ont pas marché ». Quand ils en ont pris conscience, les gouvernements ont voulu élaborer des plans de développement économique et social à long terme, et se sont tournés vers des grands cabinets européens ou américains.

C’est pour que ces feuilles de route ne soient plus pensées « hors sol », dans des bureaux à Paris ou New York, que Siré Sy a décidé de « prendre ses responsabilités » et d’injecter plus de 12 millions de francs CFA (200.000 dirhams) pour fonder l’Africa worldwide group, un cercle de réflexion en géostratégie à vocation panafricaine. Avec quatre salariés permanents ainsi qu’une soixantaine de chercheurs et praticiens associés, l’ONG parvient à s’autofinancer en apportant son expertise à divers programmes de développement au Sénégal et au Mali.

TelQuel.ma: Quelles sont les idées qu’AWG défend?

Siré Sy: Nous promouvons des politiques endogènes, de terroir, pratiques. Au sud du Sahara, l’écrasante majorité de la population est jeune et sans aucune formation. Or, nos hommes politiques se dédouanent en disant: « Comment voulez-vous qu’on vous donne du travail, alors que vous n’avez pas de formation? » Nous nous attaquons à ce faux alibi, parce qu’aujourd’hui, grâce aux nouvelles technologies, on peut s’orienter vers des métiers pour lesquels on n’a pas nécessairement besoin d’être instruits. Il faut sortir de ce cadre de raisonnement occidental, qui veut que sans formation académique, tu n’es pas profitable à la société. On a maintenant la possibilité de recycler tous nos paysans, nos éleveurs, nos passeurs, nos pêcheurs, tous ceux qui ne sont pas allés loin dans les études, pour les orienter vers les nouveaux métiers de l’économie numérique. On n’a pas besoin d’aller jusqu’à Princeton ou Oxford pour faire du codage informatique. Le fait que nous ne soyons pas formés n’est pas une contrainte, mais une opportunité qu’il faut savoir traduire.

Avez-vous des exemples de recommandations que vous avez formulées et qui ont marché?

Il y a quelques années, nous avions constaté que 80 à 85% de notre consommation de riz, l’aliment de base de notre alimentation, était importé des pays asiatiques. Quand ils ont connu une crise, en 2007-2008, on a eu des émeutes de la faim au Sénégal. Nous avons alors réfléchi à des moyens d’assurer notre auto-suffisance alimentaire, ne serait-ce qu’en riz. Le potentiel était là, puisque tout pousse chez nous. Le secteur était juste désorganisé. Les cultivateurs avaient principalement deux soucis: le financement et la commercialisation. On a donc préconisé de s’organiser en filière et en chaînes de valeur. Il fallait regrouper les producteurs, organiser les semenciers, choisir les produits agricoles, les agriculteurs, etc. On avait déjà une banque agricole, mais elle fonctionnait comme une banque classique. Le paysan n’a pas de garantie, donc c’est à l’État de le prendre en charge. Il doit lui donner l’assurance qu’il va lui acheter toute sa production, peu importe la quantité. On a élaboré un projet avec l’USAID. En cinq ans, nous sommes passés d’une dépendance à 80% à une indépendance à 70%. On a réussi à faire comprendre aux gens que le riz local, ce n’est pas le riz du pauvre. Et que l’agriculteur, ce n’est pas un pauvre type, mais que ça peut être un entrepreneur agricole qui va réussir tout en restant au village. Ça a tellement bien marché que nous étudions aujourd’hui la possibilité de dupliquer ce modèle pour le sorgho et le mil.

Les enjeux sont-ils différents pour les think tanks marocains et le reste des africains?

Le Maroc est très en avance par rapport à nous. Il a compris que la compétition mondiale, ce n’est pas seulement une affaire de biens, mais aussi de liens. L’OCP, par exemple, a eu l’intelligence de créer un think tank pour penser la perspective du domaine public et de l’économie domestique. Avec l’IRES (Institut royale des études stratégiques, ndlr), le Maroc réfléchit aussi en tant qu’acteur global, qui ne se résume plus à son espace national ni même sous-régional. Je crois que les autres grandes entreprises comme Palmeraie ou Addoha devraient elles aussi lancer de telles structures. Dans l’ouverture à l’Afrique, les think tanks sont très importants pour apporter de nouvelles idées, surtout dans un contexte de compétition avec des géants comme l’Inde, la Chine, l’Amérique, les Occidentaux, les pays du Golfe… Ce sont eux qui doivent comprendre des enjeux subtils et diffus, comme la proximité géographique ou religieuse du Maroc avec l’Afrique, pour les traduire en autant d’avantages compétitifs dans la conquête de nouvelles parts de marché.

Pensez-vous que cela passe également par l’adhésion du Royaume à la CEDEAO?

Le Maroc est dans son « bon droit » quand il demande à intégrer la CEDEAO, car ce serait une excellente chose pour lui. Mais il y a un obstacle d’abord géographique, car l’Union africaine est très attachée aux « zones » suivant lesquelles elle a découpé le continent. Si le Maroc rejoint la CEDEAO, de même que la Tunisie et la Mauritanie, c’en sera définitivement fini de l’Union du Maghreb arabe. Un deuxième obstacle, maintenant que le roi a dit qu’il était prêt à souscrire à une monnaie unique, c’est qu’en terme de production, l’économie marocaine est très en avance sur les nôtres. On a vu le problème que cela pose, dans le cas par exemple des mandarines marocaines importées au Sénégal. Avant, le kilo coûtait 800 francs. Quand les Marocains sont arrivés, ils ont cassé les prix pour l’établir à 500 FCFA, tuant la production locale. Dès qu’il a eu le monopole, le Royaume a eu les mains libres pour remonter le prix à 1000 FCFA. Si on ouvre les frontières, il risque de se passer la même chose avec le cuir. Le Maroc en est déjà à l’étape de production industrielle, alors que nous n’en sommes qu’au stade artisanal. Économiquement, nos structures ne sont pas encore prêtes pour affronter la concurrence marocaine.

Dans ces conditions, comment peut-on imaginer que sa demande aboutisse?

Le Maroc doit accepter des mesures compensatoires, ou bien différer son adhésion, le temps de permettre à nos industries de monter en gamme. Pour moi, ce n’est pas demain qu’il va intégrer la CEDEAO. Ça va prendre un peu de temps, parce que les États membres ont peur que le Maroc les massacre. Les Nigérians par exemple, qui sont en train de développer une industrie automobile, craignent d’être inondés par les Peugeot et les Dacia produites au Maroc – qu’ils soupçonnent en plus d’être le cheval de Troie des produits français. Si on lève toutes les barrières douanières, on est morts, parce que notre industrie manufacturière n’est pas encore assez mature. C’est pour toutes ces raisons que je pense que dans cinq ans, le Maroc n’aura toujours pas intégré la CEDEAO. À l’avenir, c’est irrémédiable, mais il devra avant tout gagner la bataille des cœurs.

Vous qui connaissez bien le Maroc, quels conseils lui donneriez-vous pour qu’il y parvienne?

En parallèle des entreprises qui viennent s’implanter, l’État doit développer la coopération artistique et culturelle, à la manière de ce qu’il fait déjà au niveau religieux avec la Tijaniyya. Il a les atouts pour le faire, car contrairement à l’Algérie, il jouit d’une bonne réputation en Afrique. De tous les pays maghrébins, même s’il y a des choses à dire, c’est celui qui traite le mieux nos ressortissants. Il doit simplement expliquer sa stratégie, pour ne pas que les gens pensent qu’il est là juste pour gagner des parts de marché, ou qu’il s’est rappelé de son africanité uniquement parce que la crise lui a fermé les portes des marchés européens. Pour cela, je pense qu’un excellent moyen est d’intégrer, dans chacune de ses délégations qui vient en Afrique, des Marocains de peau noire, ou bien des Africains qui ont longtemps séjourné ici et qui connaissent les enjeux. Des Abdou Diop (président de la Commission Afrique à la CGEM, ndlr), il en faut dans toutes les structures! Ça peut paraître anodin, mais sinon ça induit automatiquement un biais culturel, voire racial. Cette perception est une question extrêmement importante, surtout en Afrique centrale. Ce serait bête de laisser ces histoires gâcher tout le travail qui a été fait ici en matière de coopération, d’investissements ou encore de formation des jeunes Subsahariens.

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