Témoignages de policiers blessés ou menacés pendant le hirak du Rif

Le procès des 54 détenus du Hirak à Casablanca se poursuivait ce 17 mai à la Cour d'appel de Casablanca. A l'ordre du jour, l'audition de quatre policiers, témoins et victimes des événements de violence dans la province d'Al Hoceïma.

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Affrontement entre manifestants et forces de l'ordre, le 2 juin 2017 à Imzouren. Crédit: Yassine Toumi/TELQUEL

Il faut revenir plusieurs semaines en arrière pour retrouver une audience aussi houleuse que celle du jeudi 17 mai. Si les audiences des membres du noyau dur du Hirak – Nasser Zafzafi, Nabil Ahamjik et Mohamed Jelloul notamment – se sont déroulés dans une ambiance plutôt sereine, l’accalmie entre le procureur et les avocats de la défense a brutalement pris fin ce jeudi à la salle 7 de la Cour d’appel de Casablanca, où se poursuivait l’audition des 34 témoins du dossier. Ce jour-là, quatre d’entre eux – tous des policiers – ont été appelés à la barre par le président Ali Torchi.

Message codé

N. est le premier témoin à se présenter. Ce grand gaillard, vêtu d’un survêtement de sport rouge et bleu, a été dépêché à Al Hoceïma pour assister les équipes chargées d’arrêter Nasser Zafzafi à la suite de son irruption le vendredi 26 mai dans la mosquée Mohammed V d’Al Hoceima. Lorsqu’il arrive sur les lieux de l’attroupement devant la maison du leader du Hirak, dans le quartier populaire de Diour Lmalik, il est confronté à une horde de « 300 personnes, qui empêchaient les forces de l’ordre de s’approcher de la maison de Zafzafi« , raconte-t-il. « Le caillassage et les coups de bâtons ont débuté directement après que les manifestants ont scandé le slogan « Silmya, Silmya (pacifique, pacifique, ndlr)« , précise-t-il, ajoutant qu’il a été blessé à l’épaule lors des affrontements.

Hakim El Ouardi s’attarde justement sur ce slogan et la possibilité qu’il soit en réalité un message codé, annonçant l’agression groupée par les manifestants des forces de l’ordre. La question irrite la défense et semble amuser l’assistance, composée en majeure partie des familles des détenus. Pour les avocats, le procureur cherche à orienter les réponses du témoin. « Une nouvelle preuve que le Parquet est partial dans cette affaire !« , vocifèrent certains. Les voix s’élèvent, on ne s’entend plus. Dans le tumulte, le procureur s’indigne de « cette accusation infondée« . Les antagonistes sont rappelés au calme par le juge.

« J’ai peur pour ma famille »

Le procès peine à avancer lorsqu’un autre témoin fait son entrée. Il s’agit de R. B., officier supérieur des Renseignements généraux. A peine entre-t-il dans la salle que Mohamed Aghnaj, avocat de la défense, prend le micro pour demander la révocation du témoin. « Le témoin a une relation professionnelle avec la partie civile, en l’occurrence avec la Direction générale de la sûreté nationale, il ne peut donc pas témoigner« , soutient-il.  Abdelkabir Tabih, avocat en chef de la partie civile, n’est pas du même avis. « L’Etat marocain s’est constitué partie civile, pas la DGSN. Celle-ci ne possède pas le statut de personne morale, contrairement à l’Etat, elle ne peut pas être partie civile dans un procès« , rétorque-t-il.

La demande de la défense est rejetée et R.B. peut rapporter sa version des événements du 26 mai 2017. « Les manifestants ont fait barrage aux policiers au niveau du rond point menant au quartier de Sidi Abed. Les insultes fusaient, les bouteilles de verre aussi. On criait des slogans en rifain que je ne peux comprendre. J’ai quitté les lieux à cause d’une entorse à la cheville, » témoigne l’officier des Renseignements généraux.

C’est ensuite au tour d’A. F., officier de police à Beni Bouayach de prêter serment devant le juge. Comme son prédécesseur à la barre, son témoignage est indésirable du côté des avocats des 54 détenus. Tout sourire, Hakim El Ouardi s’exclame : « C’est une première ! La défense demande la convocation de témoins puis exige de les écarter une fois au tribunal« . A. F. affirme avoir reçu des menaces de mort sur Facebook, depuis que sa photo et celles de certains de ses collègues ont été publiées sur une page très populaire sur le réseau social. A l’origine de ces menaces, l’accusé Jamal Bouhaddou, poursuivi pour « atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat« , un crime passible de peine de mort, selon les dispositions de l’article 201 du Code pénal. A la barre, A. F. tient un discours haché et semble perturbé. « J’ai peur pour ma famille, mes enfants, mon état psychologique est lamentable« , ressasse-t-il à plusieurs reprises.

A l’issue de ce témoignage, A.T., un policier de Fès passe à la barre. Lui aussi a été appelé en renfort dans la province d’Al Hoceïma, le 2 mai 2017. A Boukidar, des heurts éclatent entre forces de l’ordre et des individus qui, selon les accusés, ont été empêchés de se rendre à une manifestation à Al Hoceïma. « J’ai reçu un gros caillou sur la tête, assez gros pour casser mon casque. Je me suis écroulé et un groupe d’agresseur m’a roué de coups. Je suis tombé dans le coma et à mon réveil, j’étais sur un lit à l’hôpital militaire de Rabat« , narre-t-il avant que l’annonce du report du procès au 18 mai soit faite par le juge.

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