La carte de presse, révélatrice d’une situation « kafkaïenne » pour les médias électroniques

Certains sites d'information opèrent dans une zone de non-droit car leur directeur de publication se voit refuser l'obtention d'une carte de presse. Un document obligatoire pour obtenir un certificat de conformité leur permettant de poursuivre leurs activités... et vice versa. Cas d'espèce avec Ledesk.ma et Yabiladi.com.

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Mohammed Ezzouak, à gauche, et Ali Amar, à droite, respectivement directeurs de publication de Yabiladi et Le Desk. Crédit: DR

Saad Eddine El Othmani, en défenseur du quatrième pouvoir ? Dans un tweet publié le dimanche 6 mai, le Chef du gouvernement a indiqué qu’il se pencherait sur la non-attribution de la carte de presse aux directeurs de publications des sites d’information Yabiladi.com et Ledesk.ma dont les demandes sont restées sans réponse pendant près de cinq mois.

Dans la foulée du tweet du chef de l’Exécutif, les deux médias annoncent avoir été contactés par le ministère de la Communication afin de régulariser leur situation. Le cas des deux pure-players met en évidence une zone grise dans l’actuel Code de la presse, mettant en péril les médias électroniques.

L’œuf et la poule

C’est pour se conformer au nouveau Code de la presse, publié en août 2016 au Bulletin officiel, que Mohamed Ezzouak et Ali Amar notamment, respectivement directeurs de publication de Yabiladi et du Desk, ont déposé leur demande de carte de presse. Le texte de loi dispose en effet que tout « journal électronique ou autre support électronique […] doit avoir un directeur de publication ». En vertu de l’article 16 du Code de la presse, la fonction doit être occupée par une personne ayant « le statut de journaliste professionnel conformément aux dispositions prévues par la législation relative aux journalistes professionnels ». Un statut qui ne peut être acquis qu’à travers l’obtention d’une carte de presse.

Pour Mohamed Ezzouak, la lutte pour l’obtention du précieux sésame a débuté il y’a près d’un an. « Dans le but de nous conformer à la loi avant la deadline du 15 août 2017 (fin de la période de grâce d’un an accordée suite à la publication de la loi au Bulletin officiel), nous avons déposé cinq dossiers, parmi lesquels le mien, à travers une mesure dérogatoire, » se souvient le directeur de publication de Yabiladi.

Pour continuer à opérer, les médias électroniques doivent obtenir un certificat de mise en conformité auprès du tribunal. Un document délivré suite à la présentation de la carte de presse du directeur de publication d’un média. Pour le patron de Yabiladi, qui fait alors sa première demande de carte de presse, l’incompréhension est totale : « C’est le paradoxe de l’œuf et de la poule ». Ou du serpent qui se mord la queue.

Demande rejetée

Durant le dernier trimestre de l’année 2017, Mohamed Ezzouak enchaine les rencontres avec les responsables du ministère de la Communication. Selon notre confrère, lors de l’une d’entre elles, le responsable de la commission d’attribution des cartes de presse au ministère assure que des « cartes de presse dérogatoires seront remises dans un délai de deux jours ». Elles ne parviendront finalement pas à la rédaction de Yabiladi.

Qu’à cela ne tienne. Alors que 2017 touche à sa fin, Mohamed Ezzouak dépose 10 dossiers de carte de presse en vue d’obtenir un statut de journaliste professionnel pour l’année 2018. Le directeur de publication reste sans nouvelle quant à sa demande pendant trois mois.

Alors que les cartes de presse sont progressivement délivrées à ses confrères, le patron de Yabiladi parvient, grâce à l’entremise d’un proche, à obtenir une réponse du département de Mohamed Laaraj. Ce haut fonctionnaire du ministère de la Communication l’informe du rejet des 10 demandes de carte de presse déposées par Yabiladi, mais suggère une alternative à Mohamed Ezzouak : le recours à un prête-nom pour occuper le poste de directeur de publication, nous explique-t-il.

Zone grise

« Nous sommes dans l’infra-droit, » estime Ali Amar, en référence à cette zone grise située entre le droit et le non-droit. Pour le directeur de publication du Desk, la situation est légèrement différente de celle de son confrère de Yabiladi, car il a déjà par le passé, été titulaire d’une carte de presse.

« Ce qui est inquiétant c’est d’avoir une épée de Damoclès alors que nous avons toujours tout fait pour être en conformité avec la loi, » déplore le fondateur du site d’information lancé à l’été 2015. S’il ne parvient pas à s’extraire de cette zone grise, le journaliste envisage « une procédure institutionnelle à travers une action entamée devant un tribunal administratif en référé ».

Dans le cas de Mohamed Ezzouak, c’est une mesure beaucoup plus radicale qui est envisagée en cas de refus de sa demande d’attribution de carte de presse. Pour ne pas mettre en péril son média, le journaliste envisage, dans un premier temps, de fermer l’accès à Yabiladi aux adresses IP marocaines en vue de se conformer à la loi. Une première mesure qui pourrait être suivie du déplacement du siège social de l’entreprise en France, afin de devenir un « média de droit français traitant de l’actualité marocaine ».

Paradoxes

Les dispositions du nouveau Code de la presse ont comme autre inconvénient de cloisonner le marché de la presse selon le fondateur de Yabiladi. « Par exemple si un docteur en économie souhaite créer un site d’information économique, il n’a pas la possibilité de le faire. On ne peut exiger d’un fondateur d’un site d’information d’avoir une carte de presse. C’est une restriction à la liberté d’expression. C’est paradoxal à un moment où le capital des cliniques est ouvert aux acteurs privés, » analyse le journaliste.

La position du ministère de la Communication concernant Le Desk et Yabiladi étonne d’autant plus Ali Amar, lorsqu’il regarde la liste des sites accrédités par le département de Mohamed Laaraj. « Il y’a certes une volonté de ‘nettoyer’ le secteur, mais le problème c’est qu’ un blogpost qui n’a pas été mis à jour depuis 2016 figure parmi les médias accrédités, » s’indigne-t-il.

Le directeur de la publication du Desk se veut toutefois optimiste suite au tweet du Chef du gouvernement : « On salue l’initiative du Chef du gouvernement. Il s’est engagé devant l’opinion publique on espère donc qu’il va faire quelque chose. Comme il l’a fait pour d’autres dossier, il peut changer les choses ». Du côté de Yabiladi, on se réjouit de la perspective d’un rendez-vous fixé par le ministère de la Communication « pour dénouer cette situation kafkaïenne ». D’autant que Mohamed Ezzouak a été contacté par un membre du cabinet de Saad Eddine El Othmani qui lui a assuré qu’il suivrait son « dossier de près ».

Durant le week-end, la situation de nos deux confrères a fait réagir leur lecteurs qui, convaincus de leur sérieux, de la pertinence de leur contenu et de leur apport important au secteur de la presse au Maroc, se sont mobilisés sur les réseaux sociaux, notamment à l’aide des hashtags #JeLisLeDesk et #JeLisYabiladi. Si grâce à ce soutien, les deux médias ont pu voir leur situation évoluer, d’autres sont toujours dans une situation de non-droit. « Malheureusement je ne suis pas seul. H24, mais aussi des sites d’informations locales ou régionales sont dans une situation similaire, » déplore Mohamed Ezzouak.

Contacté par Telquel.ma, le ministre de la Communication, Mohamed Laarej affirme qu’il « suivra de près » les demandes du Desk et de Yabiladi tout en précisant que l’attribution des cartes de presse « se fera en conformité avec la législation ».

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