Sahara: Les raisons d'un blocage russe au projet de résolution de l'ONU

Le vote de la résolution sur le mandat de la MINURSO, initialement prévu ce mercredi 25 avril, a été reporté. Motif: Moscou userait de son poids pour faire modifier le texte sur fond de tensions avec les puissances occidentales au sujet du conflit syrien.

Par

Lors de la récéption officielle de Mohammed VI par Vladimir Poutine. Crédit: AFP

L’adoption par le Conseil de sécurité de la résolution qui devrait selon toute vraisemblance proroger le mandat de la MINURSO était initialement prévue pour ce mercredi 25 février, mais le vote a été reporté. Selon des diplomates cités par l’agence de presse AFP, ce sont les Etats-Unis, pen-holder du groupe chargé de la rédaction du texte, qui ont demandé ce report, requérant plus de temps pour les négociations. Certaines sources aux Nations-Unies nous parlent d’un « report sine die« , tandis que d’autres estiment que le vote pourrait avoir lieu entre le 26 et 27 avril.

Techniquement, le texte devra dans tous les cas être voté avant le 30 avril, date de la fin du mandat pendant de la MINURSO. Si au soir du 30 avril, les négociations devaient se poursuivre, les responsables onusiens auraient la possibilité de « bloquer la montre » au 30 avril, c’est-à-dire d’adopter la résolution au début du mois de mai, mais de la dater du dernier jour du mois précédent.

Alors qu’un brouillon de la résolution a été diffusé dans la journée du 23 avril à l’issue de discussions qualifiées de « longues et tendues » par des diplomates à l’ONU, des voix se sont élevées au sein du Conseil de sécurité pour dénoncer un texte « manquant d’équilibre« . Les mêmes sources estiment que l’actuel projet de résolution donne « plus d’importance à la position marocaine« .

Il s’agit, selon les sources diplomatiques citées par l’AFP confirmées par Telquel.ma, des représentants de l’Ethiopie d’une part, et de la Russie d’autre part. Même si le Maroc a entamé un rapprochement diplomatique avec le l’Ethiopie, la proximité d’Addis-Abeba avec le Polisario était connue.

La position de Moscou, en revanche, surprend davantage, étant donné ses relations avec Rabat au cours des dernières années. Elle s’explique néanmoins par les récents développements à l’échelle internationale, hors Sahara, ainsi qu’un jeu d’alliance sur des questions d’ordre régional.

Des bombes à Damas, un impact à Bir Lahlou

Des sources concordantes nous confient que la crainte des Marocains est que le traitement du dossier du Sahara fasse les frais des tensions entre les puissances occidentales et Moscou.

Depuis mi-avril et les bombardements du P3 (Etats-Unis, France, Royaume-Uni) en Syrie, en réponse aux supposées attaques chimiques du régime de Bachar El Assad en Ghouta orientale, le chef de la diplomatie russe a affirmé que son pays se tenait prêt en cas de nouvelles frappes de la coalition occidentale.

Moscou a en effet condamné les bombardements menés par le P3 et a tenté de les faire condamner par le Conseil de sécurité en dénonçant une « agression » contre un Etat souverain et une violation du droit international et de la Charte des Nations unies.

Or, deux des trois pays condamnés par la Russie jouent un rôle important dans la rédaction de la résolution sur le mandat de la MINURSO au sein du Groupe des Amis du Sahara dans lequel Moscou figure également. Les Etats-Unis, en tant que pen-holder de ce groupe, sont chargés de l’écriture du texte.

Selon LeDesk.ma, la France a également joué un rôle important dans la formulation de la résolution en pesant « sur l’insertion de passages exigés en coulisses par le Maroc ».

Des hauts et des bas

Ces tensions entre l’alliance atlantique et la Russie autour de la Syrie pourraient ressurgir sur le dossier du Sahara, nous déclarent des sources proches du dossier. D’autant que le Maroc, malgré sa condamnation des frappes menées par les puissances occidentales, a historiquement adopté une position proche de celle des puissances occidentales au sujet du conflit syrien.

C’est le cas d’un projet de résolution poussé par le Maroc en 2012, et dans lequel le Royaume condamne  « toutes les violences » en Syrie, et exige du gouvernement syrien « qu’il mette fin immédiatement à toutes les violations des droits de l’Homme ».

Le texte, qui n’a jamais été adopté en raison d’un double veto de la Chine et de la Russie, a suscité de la « crispation » du côté de Moscou, selon un document que le corbeau Chris Coleman a fait fuiter. Le document en question est attribué au ministère marocain des Affaires étrangères, qui n’a jamais ni confirmé ni infirmé son authenticité.

De prime abord pourtant, la position adoptée par le Maroc au sujet du conflit syrien n’a pas eu d’effet sur le traitement russe du dossier du Sahara. A trois reprises, entre 2012 et 2014, les diplomates venus de Moscou se sont opposés à l’ajout de l’observation des droits de l’Homme au mandat de la MINURSO.

Une position qui rejoint celle du Maroc et qui date d’avant le déclenchement du conflit syrien. En 2008 par exemple, Moscou s’était opposé à l’extension du mandat de la MINURSO au grand dam du représentant du Costa Rica qui avait alors déclaré que « le représentant de la Fédération de Russie a menacé d’exercer son veto technique à toute mention des droits de l’homme, alors que les deux parties se lancent des accusations mutuelles sur la question des droits de l’homme ».

On notera toutefois qu’en 2017, Moscou avait usé de son poids pour nuancer une résolution du Conseil de sécurité dans laquelle certains membres voulaient « condamner« , voire « sévèrement condamner » les incursions du Polisario dans la zone tampon située au niveau de Guergarat.

Lire aussi: Guergarat: Mohammed VI l’a bien pensée, Bourita l’a bien expliquée… récit d’une stratégie diplomatique

La Russie avait alors adopté une position similaire à celle du Royaume-Uni, l’Uruguay, la Bolivie, le Kazakhstan ainsi que la Suède qui craignaient que l’utilisation du terme « condamner » n’engendre un durcissement de la position du Polisario.

Alger-Moscou, la belle histoire

Si les visites du roi Mohammed VI à Moscou et de Dimitri Medved à Rabat ont envoyé un message de réchauffement, il ne faut toutefois pas oublier que la Russie a des liens historiques avec un autre pays jouant un rôle important dans le conflit du Sahara: l’Algérie. La relation Moscou-Alger trouve ses attaches dans la Guerre froide et se poursuit à ce jour.

Témoignage de l’estime existant entre les deux pays, un article publié sur le site de l’agence de presse russe Sputnik, en janvier 2018 à quelques semaines d’une visite du chef de la diplomatie algérienne, Abdelkader Messahel à Moscou.

La politique étrangère algérienne y est décrite en termes élogieux et semble s’aligner avec les constantes russes: « S’il fallait décrire en un mot la politique internationale algérienne, elle se résumerait certainement par: indépendance. En effet, la République algérienne se démarque très clairement de plusieurs pays arabes de par son indépendance de l’influence politique occidentale ». Parmi les dossiers où les deux pays partagent une position similaire, celui de la Syrie.

Alger et Moscou ont également une longue relation client-fournisseur en termes d’armement. Depuis la Guerre froide, et du fait d’une proximité idéologique, notre voisin de l’Est s’est régulièrement fourni en armes du côté des locataires du Kremlin. En 2017, l’Algérie était encore le premier client africain de la Russie en termes d’armement.

Plus récemment, au début du mois d’avril, le chef d’état-major de l’armée algérienne s’est rendu à la frontière ouest du pays pour y inspecter de nouveaux systèmes de défense antiaérienne mobiles de fabrication russe, récemment acquis par Alger selon le site spécialisé menadefense.net.

« Jeu géopolitique »

La responsabilité d’Alger dans le conflit du Sahara est d’ailleurs pointée dans le dernier draft de résolution sur la MINURSO. A quatre reprises, le texte invite l’Algérie à « faciliter les négociations« ,  à « coopérer plus pleinement avec les Nations unies (et les parties au conflit, NDLR), à renforcer leur implication afin de parvenir à une solution politique« , ou encore à « augmenter leur engagement dans le processus de négociation et de remplir leur rôle spécial et essentiel dans le soutien du processus politique« .

Une implication plus forte réclamée de longue date par Rabat, mais qu’Alger refuse. Au vu du contexte actuel, il ne serait donc pas étonnant de voir Moscou user de son poids pour nuancer les parties de la résolution onusienne qui concernent Alger.

Une implication de la Russie est d’autant plus probable que, comme l’indique une fiche technique attribuée à la diplomatie marocaine et publiée par le corbeau Chris Coleman, la « question du Sahara a toujours fait partie du jeu géopolitique sur la scène internationale » pour la Russie. Autant dire que la partie d’échecs entre Moscou et le  P3 est amenée encore à durer. Le Maroc doit protéger ses pions, au moins jusqu’au 30 avril.

article suivant

Supervision bancaire: Chiffres clés du 17ème rapport de BAM