Anne Queffélec, pianiste : "La musique classique s'adresse à la meilleure part de chacun d'entre nous"

Anne Queffélec © Yassine Toumi/TELQUEL

Dans le cadre d’un cycle dédié aux grands interprètes organisé par l’Institut français de Rabat, la pianiste Anne Queffeléc était en représentation au Maroc. L’occasion pour elle de revenir sur sa vision de la musique classique, une culture élitiste certes, mais ouverte à tous. Interview.

Il se peut que le nom d’Anne Queffélec ne vous évoque pas grand-chose. Il faut pourtant savoir qu’elle est considérée comme l’une des meilleures pianistes de son époque. La virtuose française était au Maroc pour deux dates, les 20 et 21 mars respectivement à Rabat et à Tanger. Elle inaugurait ainsi le cycle des grands interprètes organisé par l’Institut français, dont la programmation a pour fil rouge l’impressionnisme musical. Souriante et détendue , elle répond à nos questions dans sa loge du théâtre national Mohammed V de Rabat quelques heures avant son concert du soir.

TelQuel.ma : L’impressionnisme est davantage associé à la peinture plutôt qu’à la musique. Pensez-vous qu’il y ait correspondance entre les arts, comme ce que décrivait Baudelaire dans Les Fleurs du mal ?

Anne Queffélec : Vous avez tout à fait raison. Je pense après que c’est à chacun de le vivre, car comme l’écrivait Baudelaire « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». C’est l’un des grands mystères de l’art en général et de la musique en particulier.

Dans une salle de concert et à l’écoute d’une œuvre, des images différentes vont se déclencher dans l’imaginaire des uns des autres suite à leurs propres expériences. Cette chimie propre à chacun fait la beauté de ces oeuvres.

Il y a de grands compositeurs – je pense notamment à Olivier Messiaen – qui possédaient cette caractéristique qu’on appelle la synesthésie. Cela consiste à, quand on entend les sons, voir les couleurs qui correspondent. Il paraît que c’est un phénomène organique rare.

Par ailleurs une autre grande force de la musique c’est qu’elle exprime nos sentiments les plus profonds et qu’elle va encore plus loin dans l’indicible, car par définition elle n’essaye pas de dire quelque chose de spécifique, elle va bien au-delà des mots.

Par exemple on peut avoir des réactions physiques, comme la chair de poule sur certains passages, certains accords et c’est très mystérieux. Pourquoi y a-t-il cette réponse organique et bien concrète ? Je pense que c’est parce qu’à ce moment précis, il y a quelque chose de soi qui passe, que l’on reconnaît et avec lequel on peut s’identifier.

C’est l’une des idées de l’impressionnisme par définition. « Impression », cela veut dire que l’on reçoit une sensation. Ce n’est pas un contour précis à l’image de la peinture impressionniste. On était plus dans le flou, dans une incertitude de la lumière. Donc finalement le mot même d’impressionnisme peut être associé à la musique.

Cette analyse peut paraître technique au regard de beaucoup. Pourtant vous vous battez pour la démocratisation de la musique classique et refusez cette étiquette élitiste qu’on lui colle…

Disons que je lui donne un autre sens. Je suis d’accord pour dire que cette musique est élitiste, non pas parce qu’elle est destinée à une classe sociale privilégiée, mais plutôt qu’elle s’adresse à la meilleure part de chacun d’entre nous, à l’élite de chaque personne.

Cette aspiration vers le beau, vers ce qui vous grandit, vers ce qui vous élève, la rend dans un certain sens élitiste. J’aime beaucoup la formule de Jean Vilard, le fondateur du Festival d’Avignon, qui réclamait l’élitisme pour tous.

Vous pensez donc que la musique classique s’adresse à tous ?

Absolument, je pense qu’elle s’adresse à tout être humain. On peut être saisi par un Choral de Bach de la même manière que devant la beauté d’un coucher de soleil. On ne demande pas si c’est beau. On regarde et on est tous éblouis devant certains paysages. On est plongés dans l’émerveillement sans avoir besoin de mode d’emploi, comme pour la musique.

En revanche certaines œuvres restent plus savantes que d’autres. Vous pouvez ne pas être touché tout de suite. Mais si on écoute l’œuvre plusieurs fois, que l’on explique l’architecture du morceau, votre avis pourrait changer. Je pense qu’il faut l’enseigner aux enfants dès leur jeune âge, notamment à l’école. Il faut vraiment l’envisager comme une matière sérieuse. Les enfants iraient par la suite aux concerts comme ils vont au cinéma.

Est-il trop tard alors si on n’a pas été éduqué avec cette culture musicale de s’y intéresser une fois arrivé l’âge adulte ?

Non pas du tout. Par exemple, il y a de très belles initiatives comme les Folles journées de Nantes. C’est un festival qui a un bel état d’esprit, avec des concerts courts, des tickets pas chers et un programme très varié. Finalement plus de la moitié du public qui s’y rend ne met pas les pieds dans les concerts traditionnels le reste de l’année.

Son créateur, René Martin, est venu tard à la musique classique. Il ne l’avait pas approché dans sa jeunesse ni dans son milieu social, mais il a eu un véritable coup de foudre à l’adolescence. Il s’est dit « si ça me fait cet effet là, ça peut le faire à beaucoup d’autres ». Il a tenu par la suite à créer cette manifestation pour transmettre sa passion.

Existe-t-il des exemples d’écoles ou d’initiatives qui ont formé des enfants à la musique classique dans des milieux défavorisés à travers le monde ?

Oui au Vénézuéla par exemple. Il y a une expérience fantastique qui s’appelle le Sistema avec un homme, José Antonio Abreu, qui a voulu démocratiser la musique classique dans les favelas. Le but est d’enseigner à de jeunes enfants la musique classique à travers la pratique collective : comment chanter ensemble, comment mettre la mesure par exemple.

Quand on voit qu’ils s’impliquent vraiment, ils ont le droit d’avoir leur propre instrument. À une certaine époque, il y a eu quelque chose comme 150 orchestres qui se sont créés dans tout le Vénézuéla.

Ils étaient composés de personnes très jeunes, qui n’étaient pas éduquées pour la musique classique à la base. Gustavo Dudamel, qui est l’un des plus grands chefs d’orchestre actuels, et qui est titulaire au Los Angeles Philharmonic, est issu du Sistema. C’est pour ça que je dis que l’éducation est primordiale.

Nous lui montrons le clip I Can du rappeur américain Nas. L’instrumentale de ce morceau reprend en boucle des notes de Lettre à Élise de Beethoven (voir ci-dessous).

Est-ce que selon vous la popularisation de la musique classique peut passer par de la réappropriation du genre par des courants considérés comme étant plus populaires ?

Oui, je le conçois tout à fait. En même temps ce n’est pas étonnant. Les grands compositeurs classiques avaient aussi le génie de trouver des thèmes qui se fixent dans la mémoire et qui deviennent presque un matériau de base. Ce que vous m’avez fait visionner montre bien cet aspect jubilatoire de la pratique rythmique. Les enfants que l’on voit danser dans la vidéo, si on les met à travailler en canon la musique classique, si on leur donne les clés, ils le feront très bien.

Est-ce que de votre côté vous vous inspirez de genres dits plus populaires ? Vous arrive-t-il même d’en jouer ?

Oui je pourrais tout à fait si j’avais le temps. Il y a des musiques extraordinaires dans le répertoire populaire comme Jacques Brel, Barbara, Gainsbourg notamment. Michel Legrand aussi avait par exemple une formation classique des plus sérieuses, comme ceux que je viens de vous citer.

De l’autre côté, un grand compositeur comme Ravel a été inspiré par le jazz qu’il aimait beaucoup et on le retrouve dans sa musique. Je pense aussi à Stravinski en Russie et bien d’autres encore. Il y a incontestablement des passerelles.

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