Hichem Djaït : "En islam, les confrontations sont inéluctables"

À 83 ans, noyé entre les rangées de livres dans son bureau d'un quartier calme de Tunis, l'intellectuel Hichem Djaït a accepté de s'entretenir avec TelQuel Arabi sur son domaine d'expertise: l'histoire des religions. 

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Crédit : Ghassan El Kechouri / TelQuel Arabi

Hichem Djaït est un historien tunisien dont les travaux ont bousculé la pensée arabo-musulmane. Il a notamment signé Al-Kūfa, naissance de la ville islamique, La grande discorde : religion et politique dans l’Islam des origines, La personnalité et le devenir arabo-islamiques, ainsi qu’une trilogie sur la vie du prophète, entre beaucoup d’autres travaux.

D’emblée, Hichem Djaït a refusé d’aborder la question de la révolution tunisienne. « Je suis fatigué de ce sujet« , a-t-il expliqué. Il préfère se concentrer pleinement à des problématiques telles que le démantèlement des structures des religions, la relation liant le prophète au message divin, le lien entre la religion et la violence, le rapport entre l’islam politique et le sous-développement, entre autres.

Telquel Arabi : Vous êtes historien, vous étudiez les évolutions des civilisations. À votre avis, pourquoi les peuples ont-ils besoin de la religion ?

Hichem Djaït : Depuis le début des temps, la religion a toujours joué un rôle central dans la vie des Hommes. Elle a permis à l’espèce humaine d’accéder à l’éthique, afin de vivre dans une certaine harmonie. Grâce à la religion, l’homme a pu, de plus, se forger une vision du monde, lui permettant d’expliquer son existence.

En outre, l’histoire nous a appris que l’Homme a anéanti la peur de la mort de son jargon, grâce à la religion. Et ce, de par sa capacité à expliquer et exposer ce qui va se passer après la mort.

À mon sens, en fonction des civilisations, les religions ont joué divers rôles, aussi importants les uns que les autres. À titre illustratif, la religion au Proche et Moyen-Orient a toujours été marquée par le monothéisme et l’éthique.

L’hindouisme a pour sa part contribué à la construction de l’identité de la société indienne. La mort, l’hindouisme l’a traitée sur le principe du samsara : le cycle des renaissances, les vies et morts qui se suivent, ou l’incarnation de l’esprit. L’hindouisme a procuré à ses adeptes une éthique rigoureuse, et a construit des sociétés conséquentes en Asie de l’Est, la Chine et le Japon.

Les grandes religions ont existé lors de la même période historique, entre 500 av. J.-C. et 500 après. À cette époque de l’histoire humaine, les religions ont joué un rôle déterminant pour inculquer aux Hommes le sens du civisme.

En revanche, l’importance des croyances, des us et coutumes, ne va pas au-delà d’une simple organisation de la vie quotidienne.  

Qu’en est-il de l’histoire moderne et actuelle ?

Au cours de l’époque moderne, c’est-à-dire depuis le XVIe siècle, le christianisme a connu une fragmentation et a évolué. Ensuite, au cours du XVIIIe siècle, celui des Lumières, les populations ont commencé à prendre de la distance par rapport à la religion. Entre le XVIIIe et le XXe siècle, beaucoup l’avaient alors abandonnée.

Tout le monde ne s’est pas éloigné de la religion, mais une grande partie de la population a adopté les idées des Lumières. C’est ce qui a permis aux pays occidentaux et à la Chine de mettre en pratique la laïcité.

En revanche, l’islam est resté inébranlable puisque ses adeptes croient que leur religion est la dernière que l’humanité ait connue. L’islam est une religion jeune, il n’a que 15 siècles au compteur.

Entre le IXe et le XIIe siècle, l’islam ressemblait à un empire. La culture et les idées pas très religieuses dominaient. Les musulmans ont assisté, à cette période de l’histoire, à une véritable effervescence intellectuelle. Ensuite, dès le XVe siècle, suite à diverses raisons, l’islam a connu une véritable dégringolade sur le plan scientifique, ce qui a conduit à la chute de la civilisation et de la culture musulmane.

Suite à l’arrivée du colonialisme vers la fin du XIXe siècle, la culture occidentale a influencé l’islam. De nouvelles idées ont été alors introduites, telles que le réformisme et le modernisme religieux. En islam, c’était une nouveauté, car l’Occident s’était habitué au modernisme et à la réforme de la pensée religieuse.

Jait Ok

Comment le réformisme religieux a-t-il influencé l’islam ?

Les musulmans ont tenté de moderniser la pensée islamique, mais dans la pratique rien n’a changé. De mon point de vue, l’islam est une religion solide, et il n’est pas aisé de la réformer. Tout ce qui s’est passé, c’est une prise de distance par rapport à l’islam : Atatürk en Turquie, en Tunisie sous la présidence de Bourguiba, en Égypte à l’époque de Taha Hussein…

Dans la pratique, et du point de vue du rapport de forces, il y a eu un retour à la religion, qui, dans le fond, s’explique par une régression politique et militaire plutôt qu’intellectuelle. Pour les musulmans, l’islam servait de bouclier contre la domination occidentale. Ainsi, l’enjeu est devenu plus géopolitique que religieux.

Qu’en est-il du réformisme du point de vue interne ? Le problème provient-il de la structure du texte ou de son interprétation ?

Si le texte contient des lois, il est en effet difficile de l’interpréter. Surtout lorsqu’on suppose que le texte est d’une nature divine. La société musulmane a été, pendant de longs siècles, absorbée par le texte.   

Ce qui peut se passer, de mon point de vue, c’est la réinterprétation du texte coranique et des habitudes religieuses, et ce qui relève de la pratique en particulier. C’est pourquoi le facteur externe (le monde occidental), grâce à son mode de vie et ses influences intellectuelles, a contribué à éloigner les populations de la pratique et des habitudes religieuses, notamment le jeûne, la prière, après l’indépendance. Une phase après laquelle les mosquées étaient vides.

Nous sommes à présent dans une période d’un retour à l’origine, considérant la religion comme une identité plutôt qu’une pensée métaphysique. De ce fait, ce regain est une réaction loin de toute réflexion profonde. Ce regain a pour piliers le politique et le militaire. C’est ce qui explique tous les actes commis au nom de la religion musulmane.  

Selon votre livre, La grande discorde, le fait de se baser sur le texte coranique est la cause de la discorde, ce qui constitue un point d’inflexion de l’histoire islamique, provoquant guerres et divisions. De nos jours, pouvons-nous dire que le fait de se baser sur ce même texte est la cause de la discorde ?

Je ne crois pas que la première discorde, qui s’est produite à l’aube de l’islam, ait les mêmes traits que celle de nos jours. Celle de l’époque avait ses raisons et son contexte qui lui sont propres.

Lors de la première discorde, les musulmans avaient eu recours au texte, le coran, puisqu’il était la seule référence admissible. À cette époque, le hadith n’était toujours pas d’actualité, comme c’est le cas à présent.

À l’époque, le khalife était dans l’obligation d’appliquer le texte tel qu’il est. Un désaccord a émergé autour de la manière avec laquelle le khalife devait gérer : devait-il utiliser la manière des deux précédents khalifes ou pas ? En effet, Othmane, le khalife de l’époque, avait fait l’objet de contestations parce qu’il avait choisi d’appliquer une méthode de gouvernance familiale. À la suite des divisions, une révolution avait alors été déclenchée.  

Tout se passait dans un contexte historique marqué par les conquêtes musulmanes et le retour au calme au sein des tribus arabes, avec l’emprise de Quraysh sur le pouvoir. Le système politique était devenu familial, après le khalife Ali.

Ces problèmes du pouvoir, je pense qu’ils sont inéluctables et nécessaires pour l’histoire. L’empire musulman a été construit au sein d’un peuple qui n’était pas habitué à l’expansion de son pouvoir sur les autres territoires. Il était inévitable qu’une révolution s’organise à l’encontre d’une famille au pouvoir.

JAit Hicahm

Qu’en est-il de la discorde de nos jours ?

Je pense que le monde est devenu un petit village. Dans le monde musulman, une nouvelle génération a vu le jour, depuis presque 4 décennies. Cette génération a compris que le monde musulman a connu, depuis le XIXe siècle, une chute suite à la domination de l’Occident. Les colonisateurs sont retournés chez eux, mais n’ont pas cessé d’intervenir sur les affaires des pays musulmans. Cette génération de musulmans croit que les pays musulmans sont dépourvus de la civilisation et de la force militaire.

Face à cette situation, et malgré le développement d’une pensée de la réforme, il n’y a pas eu de résultats au sein des sociétés arabes. En effet, ces derniers ont été obligés de collaborer avec les forces de la domination. Les peuples, eux, ont pris les armes du terrorisme, pour le jihad.

La pensée radicale a-t-elle donc pris le dessus sur la pensée de la réforme ?

Les terroristes ne sont pas des personnes qui ont un savoir. Ils se sont orientés vers les textes fondateurs de la première discorde de l’islam. Les mouvements islamistes radicaux sont la résultante du contexte actuel, c’est ce qui permet d’expliquer leurs actes. Mais, à mon sens, les textes sont à l’origine de la crise psychologique. Il y a un retour en force des termes, tels que l’excommunication et le jihad.

Est-ce qu’à l’origine ce n’était pas la même source, surtout au temps des conquêtes ?

Le jihad du prophète était différent de ce qui se passe à présent. De même, à l’époque des khalifes, les héritiers ont usé du concept du jihad pour conquérir le monde, en se basant sur l’islam comme moyen de rassemblement. Les compagnons du prophète considéraient que l’islam ne pouvait s’enraciner chez les Arabes que si ces derniers se rassemblent.

De nos jours, ceux qui parlent du jihad se sont inspirés des concepts, mais pas de l’histoire, et ils l’ont appliqué à leur manière. À titre d’exemple, Daech combat les Yazidis et veut coûte que coûte les faire convertir. Les Yazidis ont vécu dans la paix, depuis les débuts du temps, comme les chrétiens.

(Propos recueillis par Ghassan El Kechouri, traduits par Rida Ançari)

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