Liberté, écriture et misère sexuelle... entretien croisé avec Leila Slimani et Kamel Daoud

À bâtons rompus, Kamel Daoud, chroniqueur et écrivain algérien, et Leila Slimani, journaliste et écrivaine franco-marocaine, se livrent. Dans cette interview croisée, ils reviennent sur la vertu libératrice de l'écriture, la misère sexuelle dans les pays dits arabes et leurs quotidiens en tant qu'écrivains maghrébins publiés en France.

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Crédit : MAP

La littérature a-t-elle un pouvoir émancipateur ? Comment peut-on écrire la liberté ? En marge de la 24e édition du Salon international de l’édition et du livre, l’Institut français a invité Kamel Daoud et Leila Slimani pour répondre à ces questions, parmi d’autres, lors d’un face-à-face littéraire inédit au Maroc.

En cette soirée du 17 février, la Bibliothèque nationale du royaume à Rabat est pleine comme un œuf et trépigne d’impatience. Femmes, hommes, jeunes et moins jeunes attendent impatiemment les deux écrivains dont les positions de part et d’autre de la Méditerranée suscitent l’intérêt.

Annoncés à 17h, les deux écrivains francophones aux racines maghrébines ne tardent pas à faire leur apparition. « J’espère qu’ils interrogeront la vertu libératrice de l’écriture et du livre« , nous susurre Ahmed, 19 ans, jeune féru des rencontres littéraires, assis sur le sol de la salle comble, comme des dizaines de personnes.

Certains se tiennent debout et d’autres, moins chanceux, n’ont pas pu entrer. C’est peu de dire que le thème choisi (« Écrire la liberté ») passionne au Maroc où les écrivains invités séduisent le public.

Après un mot d’ouverture du directeur de l’Institut français au Maroc, Jean-Marc Berthon, le face-à-face littéraire animé par le journaliste Abdellah Tourabi peut commencer sous les regards bienveillants du Conseiller royal, André Azoulay, et de l’ambassadeur de France au Maroc, Jean-François Girault.

Quelques minutes avant, les deux prix Goncourt ont accepté de nous accorder une interview croisée d’une dizaine de minutes – l’agence Maghreb Arabe Presse (MAP) ayant décidé, au même moment, de décerner une récompense à l’écrivaine marocaine dont « le travail a marqué l’année 2017 dans la catégorie ‘Art et culture‘ ».

Pour nous, ils reviennent sur la vertu libératrice des mots, la langue comme outil d’écriture de la liberté, la « misère sexuelle » qu’ils dénoncent dans les pays dits arabes et leur métier d’écrivains francophones aux racines maghrébines. Entretien.

TelQuel.ma : « Écrire ou garder le silence » disait le personnage principal de Zabor ou les psaumes, dans le dernier roman de Kamel Daoud. En tant que journalistes et écrivains, pourquoi avez-vous fait le choix de l’écriture ?

Leila Slimani : Je ne suis pas sûre que ce soit vraiment un choix. Pour moi, c’est de l’ordre de l’évidence. Garder le silence est trop lourd à porter. Ayant trop de choses à dire, je le vivrais comme une sorte de lâcheté.

Au-delà de l’aspect politique, écrire – il faut aussi le dire – est quelque chose d’extrêmement jouissif. Se mettre devant une feuille, réussir à exprimer ses idées et arriver à écrire des choses dans lesquelles on se retrouve est un réel plaisir aussi. Au contraire, pour moi, j’ai toujours eu envie de briser ce silence.

Kamel Daoud : Écrire pour moi est une des rares choses que je pense pouvoir faire et bien faire. C’est quelque chose qui me donne du sens, surtout. Quand vous écrivez, vous créez, vous travaillez, vous participez et vous vous engagez.

Vous apportez à votre pays quelque chose qui va au-delà de votre petite vie quotidienne : vous fabriquez du sens pour vous-même et pour les autres. Vous vous enrichissez et puis vous apportez une richesse à votre environnement, à votre lecteur anonyme que vous ne connaissez pas, à votre pays, etc.

Écrire, c’est aussi un droit qui a été chèrement payé par beaucoup pour que nous arrivions à ce moment-là où on peut dire et écrire tout ce dont on a envie. Garder le silence quelque part, à mon sens, c’est refuser de témoigner de son époque et, surtout, s’inscrire dans une sorte de complicité. Il y a une règle dans la vie : quand on ne prend pas la parole, c’est quelqu’un d’autre qui la prend à votre place, autant la prendre.

Le thème de ce face-à-face littéraire est « écrire la liberté ». Y a-t-il des langues qui se prêtent plus que d’autres à l’écriture de la liberté ?

LS : C’est une bonne question à laquelle il est difficile de répondre quand on ne maîtrise pas énormément de langues pour faire la comparaison. Je peux plutôt témoigner de mon expérience avec le français.

Elle est une très belle langue pour parler de liberté parce qu’elle a été tellement traversée par un questionnement sur la liberté et sur l’émancipation. C’est aussi une langue dans laquelle l’empreinte de la philosophie des lumières, l’empreinte des révolutions de manière générale sont encore extrêmement fortes.

La langue française se modifie toujours par l’usage. Elle est métissée : il y a de l’arabe, de l’espagnol, des mots russes, etc. À travers l’histoire, elle a pris à la fois de ceux qui envahissaient la France, de ceux contre lesquels la France se battait, de ceux que la France envahissait. J’aime bien cette idée que la liberté peut venir également de ce métissage et de cette multiculturalité.

KD : Je pars personnellement de l’idée qu’il n’y a pas une langue meilleure que d’autres. C’est un discours raciste quelque part. Une langue a une histoire, des traits de caractère, appartenant à des gens qui écrivent, qui réfléchissent et qui l’enrichissent par la suite.

Des langues peuvent exprimer davantage : l’arabe, par exemple, peut servir beaucoup plus quand on évoque la mythologie de la dignité la nostalgie ou de l’exaltation. D’autres langues, comme le français, sont traversées par l’obsession de la liberté.

La langue, c’est un imaginaire : c’est ce qu’on y investit, ce qu’on y mise, ce qu’on y cherche. Elle dépend de nous comme nous dépendons d’elle aussi. Quand il y a une langue, prendre la parole va de soi. Quand on prend cette parole, c’est un droit, un exercice de liberté.

Pour moi, toute langue peut exprimer la liberté. On peut même l’exprimer avec un dessin de colombe. Ce n’est pas le signe lui-même qui est le plus important, mais c’est l’usage qu’on en fait. C’est ainsi qu’on peut tuer une langue comme on peut la raviver.

De nombreux problèmes que vous dénoncez prennent racine dans la « misère sexuelle » qui est notamment perceptible dans les pays arabes. Pourquoi cette question est-elle aussi centrale ?

LS : Comme beaucoup d’autres femmes dans mon pays, j’ai le sentiment d’être née par mon corps, par la honte qui est attachée à celui-ci. Plus que partout ailleurs, je crois que cette phrase de Simone de Beauvoir qui dit « qu’on ne naît pas femme, on le devient » est beaucoup plus forte ici, lorsqu’on est une jeune femme adolescente.

Au fur et à mesure, par le regard que les autres portent sur vous, par les lois qui s’appliquent à vous, vous devenez une femme et vous subissez une condition dans laquelle vous vous retrouvez complètement renfermée et aliénée.

Du simple fait d’être une femme, je me suis rendu compte qu’il y avait des choses qui m’étaient interdites, que je n’allais pas hériter la même chose, que ma virginité, et donc mon corps, n’étaient pas une affaire intime, ni personnelle, mais que cela regardait les autres aussi. Même l’État avait des droits sur moi et sur mon corps.

Pour moi, le fait d’avoir des droits sexuels, d’avoir un droit à l’intimité, à une vie privée, d’avoir le droit, comme le dit Virginia Woolf, à « une chambre à soi« , c’est-à-dire, un espace où personne ne rentre, où personne ne te dit ce que tu dois penser, où tu es à l’abri de toute forme de pouvoir, que ce soit patriarcal ou étatique, était absolument essentiel.

J’ai constaté finalement que l’oppression sexuelle en réalité était totalement parallèle, et donc substantielle, à une oppression politique. Pour humilier les gens, les empêcher d’accéder à une certaine émancipation.

Et ceux qui balaient ça d’un revers de la main en disant « au fond, qu’est-ce que représente la sexualité dans la vie ? Allez vous battre pour vos vrais droits ! » font preuve d’une certaine hypocrisie. Je pense que, quand les femmes briseront le silence autour de ça, elles accèderont aussi à l’égalité dans leurs sociétés.

KD : On nous pose souvent cette question avec l’idée que c’est une obsession idéologique pour Leila et moi, alors que la sexualité n’est une obsession que pour les prêcheurs religieux. Ils parlent plus de sexualité que nous en écrivons.

Nous parlons de liberté, de nuages, de cigognes, d’amour des mots, d’écriture, des puissances des langues. Mais s’il y a quelqu’un qui est obsédé par cette question sexuelle, c’est bien le fatwaman, pas les écrivains.

On accepte qu’un prêcheur, spécialiste en tout et en rien, parle de la sexualité et de la mort, mais dès qu’un écrivain démocrate, qui défend des idées laïques, prend possession de ce domaine-là, on le lui refuse, comme si la sexualité, le corps et la mort étaient sous le monopole des religieux et des prêcheurs. On ne s’étonne pas qu’un fatwaman parle de la conquête de la lune et de l’expansion de l’univers,  mais on s’étonne qu’un écrivain en parle !

Dans nos sociétés, on ne peut pas guérir notre rapport au corps, à l’orgasme, à la sexualité en général si nous n’arrivons pas à guérir notre rapport à la femme. Il faut également qu’on revienne à dissocier absolument, nécessairement, urgemment le péché de la sexualité. Celle-ci est un droit, un plaisir, une beauté, un art de vivre et à pratiquer.

Le corps n’est pas une honte, ni un crime. Nous n’avons pas à nous nous excuser tout le temps d’en avoir un. C’est notre seule fortune, ce qui nous est donné à la naissance et ce que nous perdrons à la fin.

Nous sommes riches de nos corps, et tout le monde veut nous le voler, le voiler, le flageller, l’humilier, le salir, le culpabiliser comme si on nous jalousait nos corps.

LS : Cette notion de plaisir, qu’évoque Kamel, est aussi très importante. Dans nos sociétés, où est la place du plaisir ? Où est la place de la jouissance ? Où est la place de la joie ?

Je pense que c’est très important d’avoir ça à offrir à notre jeunesse, de lui offrir ce plaisir, cette joie et d’arrêter d’être constamment dans cette société du repli, du plaisir caché.

C’est malheureux de n’avoir que ça à offrir à notre jeunesse pour leur dire : « oui, vous pouvez vivre heureux, mais votre bonheur doit être caché, parce que votre bonheur est coupable« .

Dans un entretien accordé au magazine Lire, vous (Leila Slimani, NDLR) dites : « quand Beckett, Kundera ou Makine écrivent en français, on considère que c’est romantique. Mais si Kamel Daoud ou moi écrivons en français, c’est forcément parce que nous sommes des victimes ou des traîtres« …  

LS : Nous sommes des écrivains maghrébins publiés en France, c’est une vérité. Ce sont des regards que les autres portent sur moi. Je m’en défends évidemment, mais pas pour moi. C’est pour les nouveaux écrivains marocains, algériens, sénégalais ou maliens qui auront envie, demain, d’écrire en français et qui auront peut-être envie de venir à Paris se faire publier.

Je trouverais ça triste qu’ils ne le fassent pas, par culpabilité, ou parce que des générations plus âgées, et un peu amères ont voulu leur mettre dans la tête que s’ils le font, ils seront dès lors des suppôts du  post-colonialisme.

Il faut regarder vers l’avenir. Si on a envie d’écrire dans la langue qu’on aime et qu’on maîtrise, on le fait. L’écriture est un exercice de partage, d’expression. Je n’ai pas l’impression de subir cette langue française, ni de trahir qui que ce soit. Le débat est clos de toute façon pour moi. J’invite toujours cette jeunesse à se saisir de la langue qu’elle veut, des sujets qu’elle veut, et à se sentir libre.

KD : Je rejoins absolument ce que dit Leila dans le sens où la langue nous enrichit et ne nous appauvrit pas. Ce n’est pas une traîtrise, c’est au contraire une ouverture vers le monde, une fenêtre de plus, une manière de se réclamer du centre du monde.

Nous avons le droit de pratiquer toutes les langues. Elles sont aussi des choix amoureux, on l’oublie toujours, et des choix de désir aussi. On n’a tué personne. Et comme le dit Leila, si on dit à tous nos enfants que ceux qui dessinent, ceux qui écrivent sont des traîtres, nous allons finir un jour avec des pays qui n’auront ni écrivains ni artistes, ni quoi que ce soit. Vous savez comment cela s’appelle ? La mort.

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