Sur l’affaire Lamjarred, la mère de Laura Prioul à TelQuel : "On est les pantins de cette histoire"

Un an et demi après l’arrestation de Saad Lamjarred pour viol aggravé, la mère de la jeune femme qui l’accuse prend la parole. Dans l’attente du procès, elle raconte son "insupportable impression" d’engager des poursuites contre une personnalité publique qui "se sent moins justiciable que les autres".

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Olga Cohart — la mère de Laura Prioul, 21 ans, qui a porté plainte à Paris pour viol aggravé avec violence à l’encontre de Saad Lamjarred en octobre 2016 — livre un témoignage vidéo de 11 minutes, publié sur YouTube le 8 février. Un témoignage à visage couvert d’une mère qui peine encore à cacher ses sanglots lorsqu’elle déclare : « personne ne peut imaginer ce que peut ressentir une mère quand elle entend son enfant dire ‘j’ai cru que j’allais mourir’. Je ne le souhaite à aucune mère« .

Le témoignage vidéo de Laura Prioul, qui rompait son silence en novembre, un an après les faits, a été visionné un million de fois sur YouTube. Le témoignage de sa mère est cette fois sous-titré en anglais et en darija, car il veut s’adresser à d’éventuelles autres victimes de Saad Lamjarred et, le cas échéant, les inciter à engager des poursuites. Laura Prioul et Olga Cohart disent avoir reçu des témoignages de jeunes femmes en ce sens, sans que de nouvelles plaintes ne soient déposées.

Une jeune femme de nationalité franco-marocaine a en revanche déposé plainte en novembre 2016, dans la foulée de celle de Laura Prioul. Elle a déclaré à la police parisienne avoir été abusée par le chanteur en 2015 à Casablanca, mais ne pas avoir porté plainte à l’époque des faits par « honte« , relate Le Parisien. Sans que sa plainte n’ait été formellement retirée, « elle ne se présente plus aux convocations du juge« , nous apprend Olga Cohart. « La plaignante n’entend pas donner suite« , nous confirme l’avocat de Saad Lamjarred, Eric Dupond-Moretti.

Une précédente plainte pour viol à l’encontre de Saad Lamjarred a été retirée aux Etats-Unis.  Une Américaine avait en effet poursuivi le chanteur alors peu connu pour « agression et viol » à New-York en 2010. En novembre 2016, l’avocat de la plaignante déclarait à Al Arabiya English que le contentieux civil avait été réglé et que sa cliente abandonnait les poursuites pénales.

Laura Prioul est donc à présent la seule personne à accuser Saad Lamjarred de viol devant la justice. Pour Telquel.ma, Olga Cohart revient en détail sur sa démarche. Aujourd’hui les menaces à l’encontre de sa famille se sont calmées, dit-elle. Mais elle dit aussi se « sentir toute petite » dans ces poursuites contre une personnalité publique, soutenue par des milliers de fans, défendue par un ténor du barreau en la personne de Me Eric Dupond-Moretti, et dont les honoraires sont réglés par un chef d’État, le roi du Maroc. C’est d’ailleurs à Mohammed VI qu’Olga Cohart adresse cette interrogation : « Votre Majesté, si votre soutien [seul le soutien financier est établi, NDLR] est dû au fait que l’accusé est un Marocain, sachez que la deuxième personne qui a porté plainte en France pour viol avec violence aggravée à l’encontre de Saad Lamjarred, est aussi Marocaine. »

Contacté par Telquel.ma, l’avocat de Saad Lamjarred n’a pas souhaité réagir à la prise de parole d’Olga Cohart, estimant que « c’est de l’écume, car hors procès. » « Cette affaire ne se règlera pas dans les médias, » déclare-t-il. Sur le sentiment que peut ressentir la victime présumée face à l’armada de défense déployée autour de Saad Lamjarred, il rappelle les conditions d’un procès équitable : « la plainte a été prise en considération, elle est parie civile, elle a un avocat« .

Telquel.ma : Pourquoi avez-vous décidé de prendre la parole aujourd’hui, trois mois après une première prise de parole de votre fille qui intervenait elle-même an après les faits ?

Olga Cohart : Depuis le début, on a envie de hurler, d’appeler au secours. Laura avait fait le choix de ne pas parler, donc on l’a respecté parce que c’est évidemment elle qui est à la barre. Aujourd’hui, je parle parce que Laura a ouvert la voie en parlant. Et puis elle ne va pas bien. Elle est extrêmement fatiguée, sa santé va mal. Prendre la parole, c’est la soutenir. Et aussi dire ce qui moi me ronge dans cette histoire.

Vous dites dans votre témoignage que Laura a été « détruite« , vous confirmez ici qu’elle ne va pas bien. Que fait-elle aujourd’hui ?

Oui, c’est toujours très compliqué. Depuis que c’est arrivé, on a du mal à se projeter, et on se dit qu’il n’y a que le temps qui arrivera à digérer tout ça, si tant est que ce soit digérable. Elle passe par des moments où son moral est très bas, et même physiquement elle est très affectée. Elle a fait des petits boulots alimentaires, mais elle s’y retrouve assez peu. Elle a eu une expérience difficile notamment à cause de cette histoire. Les collègues de boulot l’ont reconnu, ont commencé à faire passer des messages, du coup elle est partie.

Vous dites que ça a aussi été difficile pour le reste de la famille. Que « toute » votre famille a été menacée, que vous aviez du mal à en parler aux deux petits frères de Laura. En prenant la parole ne craignez-vous pas de relancer les menaces ?

Aujourd’hui les menaces se sont un peu calmées. Et oui, j’ai peur effectivement que ça revienne. Mais quelque part, on est un peu plus armés, car malheureusement on commence à s’y habituer. Pour ses petits frères, c’est toujours très difficile. Son frère qui a maintenant 15 ans en parle peu, mais il est plein de haine. Ça s’entend, il a le droit, mais il faut que cette colère soit canalisée. Son autre petit frère qui a maintenant 10 ans, ce n’est pas la même compréhension avec ses mots d’enfants, mais il pleure souvent. Il arrive qu’il se mette à pleurer en disant : « c’est pas juste, Laura n’a pas de chance« . Ils ressassent beaucoup.

Vous évoquez le « parcours du combattant » que constitue la difficulté de dénoncer son agresseur. Pourquoi Laura a-t-elle eu ce courage, à votre avis ?

Premièrement parce qu’elle n’a pas eu le choix. La police est arrivée sur place, son agresseur a été arrêté. Et puis tout s’est enchainé. Elle a été emmenée à l’hôpital, entendue, et de là elle a été convoquée à la PJ. Lorsqu’elle est revenue à la maison, elle s’est posé la question de savoir s’il ne fallait pas qu’elle retire sa plainte. Dans la foulée, il y a une publication de Jeremstar (un bloggeur qui a révélé l’identité de Laura Prioul, ndlr), une catastrophe.

Laura est très forte. Elle m’épate. Je ne sais pas comment j’aurai réagi à sa place, à son âge. Elle est exemplaire. Elle a aussi pu continuer parce qu’elle a eu du soutien. De sa famille, d’une part. Mais aussi parce que le système judiciaire français est ainsi fait que sa plainte a été entendue et menée à terme. Ce n’est pas le cas partout. On a reçu beaucoup de bienveillance de la part de la PJ de Paris. Ils ont été très disponibles et à l’écoute. Je les ai eus au téléphone plusieurs fois, ils m’ont invité à venir les voir pour parler quand j’étais de passage à Paris. On a également contacté la police à proximité de notre domicile lorsqu’on a reçu des menaces. Ils ont effectué des rondes devant chez nous, ils venaient régulièrement.

Vous adressez un message au roi du Maroc. Qu’espérez-vous de cet appel ?

Au départ, je voulais écrire au roi. Je me suis dit que ce serait une opération vaine parce qu’il ne me répondrait jamais. C’est aussi pour ça qu’on a choisi la voie de la vidéo, pour être entendu. Alors effectivement, l’accusé est présumé innocent. D’accord. Ça veut dire qu’il est aussi potentiellement coupable. Et quand j’entends les discours du roi, quand je lis ce qu’il a fait pour les femmes marocaines et la place qu’elles doivent tenir dans le pays, je ne comprends pas que son soutien n’aille pas à la victime, en l’occurrence un de ses autres sujets, cette jeune femme marocaine qui a porté plainte en France après Laura. J’aurais aimé qu’il soit sensible à ce cas-là.

En parlant de Saad Lamjarred, vous dites « il nargue ouvertement ma fille« …

Nous, on a un avocat. Lui se targuait d’en avoir plusieurs, puis le meilleur du monde. Le premier avocat que l’on a engagé m’a répété une phrase un nombre incalculable de fois, à tel point que je ne pouvais plus le supporter : « C’est le pot de terre contre le pot de fer« . En gros, « vous allez droit dans le mur« . Je trouvais ça insupportable, parce qu’en face, c’est tout de même deux jeunes femmes, deux humains, avec des droits égaux. Et je trouve que ce n’est pas normal, qu’il puisse s’en sortir parce que c’est une personnalité publique, et parce qu’il a ces soutiens-là. Alors le procès devra d’abord avoir lieu évidemment, mais entendre dire qu’on n’arrivera pas à le faire condamner, parce qu’il est soutenu, parce qu’il a du pouvoir, ce n’est pas acceptable. Et c’est extrêmement violent.

Êtes-vous néanmoins confiante quant à l’issue du procès ?

J’ai envie d’y croire. Mais on a l’impression d’avoir en face de nous une grande famille où tout le monde se connait et s’arrange, et que nous sommes les pantins de cette histoire. La presse française est restée silencieuse sur cette affaire et j’ai du mal à comprendre pourquoi. Nous sommes nous-mêmes très peu informés, la seule information que l’on a, c’est que le 27 février est la date butoir pour le dépôt des réquisitions du parquet. Donc quant à l’issue du procès, je ne sais pas.

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