Ras-le bol contre le « durcissement » des procédures de visa Schengen

Sollicitée pour mener un débat lors du festival Moussem Cities Casablanca à Bruxelles, Maria Daïf, directrice de l'Uzine, a décidé de boycotter l’événement pour exprimer son ras-le-bol quant aux démarches kafkaïennes endurées pour venir en Belgique.

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Crédit: DR

Chaque année à Bruxelles, se déroule le Festival Moussem Cities, un événement culturel qui se focalise sur une grande métropole arabe. Après Tunis et Beyrouth, c’est Casablanca qui est à l’honneur cette année (1-28 février). Des artistes de la région sont invités à partager leurs œuvres.

Au programme : spectacles, performances, concerts, mais aussi rencontres, films, et expositions. L’édition 2018 du Festival ne s’est pourtant pas passée comme prévu. Dans une lettre ouverte publiée sur son compte Facebook, Maria Daïf, directrice générale de la fondation Tazi et de l’Uzine, explique pourquoi elle a pris la décision de boycotter le festival.

Après 2 longues semaines à effectuer des démarches administratives dans le but d’obtenir les visas pour emmener ses danseurs à Cannes pour un autre festival, Maria Daïf a dit stop. « Vous ne pouvez pas vous imaginer tous les tracas qu’amène une demande de visa« , nous confie-t-elle, précisant que « tout un projet de danse contemporaine n’a pas pu être montré, faute de visas« .

Des situations pareilles arrivent tous les jours. « Ça m’est arrivé aujourd’hui avec la France, la Belgique, ça m’est arrivé hier avec les Pays-Bas et l’Espagne. Ils y ont refusé le visa à un journaliste marocain venu couvrir un évènement culturel« , fulmine la directrice de l’Uzine. La responsable précise néanmoins que « quatre danseurs des danseurs hip-hop relevant de la Fondation  Touria et Abdelaziz Tazi ont pu avoir leur visa grâce à l’intervention expresse du Consul de France« . « Cela montre que lorsque des diplomates font leur travail de manière consciencieuse certaines décisions peuvent être tempérées. Il faut le reconnaître » complète  Karim Tazi, président et fondateur  de la Fondation  Touria et Abdelaziz Tazi, à laquelle appartient l’Uzine.

Des procédures de visa de plus en plus compliquées

Depuis des années, Maria Daïf et d’autres acteurs culturels assistent impuissants à la fermeture des frontières de l’Union européenne. « J’ai, depuis 20 ans, suivi le durcissement des octrois de visas Schengen. J’en ai une vingtaine sur mes deux passeports« , confie-t-elle.

À l’époque où elle était encore journaliste, l’obtention d’un visa était beaucoup plus simple, et les durées accordées bien plus longues. « Je recevais un visa d’un ou deux ans pour venir travailler tranquillement en tant que journaliste, avec autant d’entrées et sorties que je voulais« .

Aujourd’hui les choses ont changé. La liste des documents à faire parvenir est longue, et frôle parfois le ridicule. Qu’on lui demande ses fiches de paie, Maria Daïf le tolère et dit y être habituée. Mais quand il lui est demandé de fournir son historique de caisse nationale de la CNSS depuis 20 ans, « là, ça devient de l’espionnage« .

« Ce qu’il faut aussi prendre en compte, c’est que ces artistes sont invités à aller travailler en Europe. Ce n’est pas un privilège que l’on nous donne« , s’exclame l’ancienne journaliste qui explique que les artistes sont invités à partager leurs connaissances, à se rencontrer, à se relier.

Les artistes marocains ne sont d’ailleurs pas les seuls à souffrir de la politique de l’espace Schengen. De l’autre côté de la méditerranée, des acteurs culturels européens qui organisent des évènements consacrés à la culture africaine, ou du Maghreb ont du mal à monter à bien leurs projets : « quand les trois quarts des artistes invités ne peuvent venir pour des questions de visas, les organisateurs subissent« .

Une bouteille d’eau à la mer

La lettre de Maria Daïf, publiée le 4 février, a suscité beaucoup de réactions de part et d’autre de la méditerranée. Nombres d’artistes marocains, tunisiens s’indignent également du traitement qu’il leur a été fait lors de leur demande de visa.

La directrice de l’Uzine est également contactée par des journalistes en Belgique et en France. « Ça prend de l’ampleur. J’ai mis le doigt sur quelque chose qui va mal, alors parlons-en« .

L’affaire a même fait réagir les organisateurs de Moussem Cities qui ont émis un communiqué expliquant qu’ils respectaient la décision de la directrice de l’Uzine d’annuler sa participation.

Contacté par notre rédaction, Mohamed Ikoubaân, directeur du festival, nous explique que le problème n’est pas nouveau, mais qu’il s’aggrave avec le temps. « Nous avons dû annuler un évènement, car pour les artistes syriens, résidant au Liban, que nous avions invités, il était impossible d’entrer en Europe« .

À terme, cette mobilité réduite qu’ont les artistes de l’hémisphère sud leur portera préjudice. « On ne peut pas, de notre côté, prétendre à de vraies carrières internationales dès lors que de l’autre côté, les frontières se ferment », déplore Maria Daïf.

Un des danseurs de la troupe s’est également senti blessé après le rendez-vous manqué de Moussem Cities. « Comment se fait-il que je n’aie pas de visa ? Ne suis-je pas un être humain comme les autres ?« , se lamente-t-il.

Autorités VS instances culturelles

Des traités et conventions existent pourtant afin d’aider les artistes dans leur mobilité. La Convention de l’UNESCO de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des Expressions culturelles est le principal outil.

L’article 16 de cette convention incite les pays du nord à réserver un traitement préférentiel en recevant les artistes des pays en développement. La convention est ratifiée par 146 pays, dont ceux de l’Union européenne. Les États unis eux ne l’ont pas ratifié.

Khadija El Bennaoui, Marocaine résidant en Belgique et directrice de la fondation Art Moves Africa, nous explique que la situation actuelle est bien différente : « Aujourd’hui, c’est dans les pays du nord que se trouvent les principaux marchés pour les artistes. Mais ces destinations sont de moins en moins accessibles dans un contexte mondial marqué par les problèmes sécuritaires« .

Ce contexte international de sécurité a rendu le traitement des octrois de visa de plus en plus difficile. Selon Khadija El Bennaoui, il y a un manque de communication entre les autorités qui délivrent les visas et les institutions culturelles, « ou plutôt, il n’y a pas de communication du tout« .

Pour la directrice de fondation, une action à la fois de la société civile des pays du Sud et du Nord s’impose : »Il faut se bouger. La lettre de Maria c’est un exemple. Il faut s’organiser, se réunir, il faut être solidaire, une voix ne va pas beaucoup changer. Il faut plusieurs voix, unies« .

Maria Daïf partage cette opinion. Elle aimerait aller plus loin que le simple coup de gueule. Selon les deux actrices du monde culturel, les relations Nord-Sud ne sont pas équitables. « Si nous voulons un rapport d’égal à égal, l’Europe va devoir revoir sa politique de visa. C’est ensemble ou rien. On construit ensemble et on lutte ensemble, ou alors on crève« .

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