Affaire Helena Maleno : dernière audience avant le verdict

Installée depuis 2003 à Tanger, l’activiste de 47 ans lutte pour éviter les naufrages de migrants en Méditerranée. Crédits photos : AFP PHOTO / FADEL SENNA

La militante pour les droits des migrants, Helena Maleno, a été entendue mercredi 31 janvier une nouvelle et dernière fois par un juge à Tanger. En attendant le verdict, voici son histoire.

La militante, Helena Maleno, est depuis plus d’un mois sous le coup d’une enquête de la police espagnole qui l’accuse de trafic d’êtres humains et d’émigration clandestine. Après sa première audience le mercredi 10 janvier, l’Espagnole a été entendue mercredi 31 janvier, une seconde et dernière fois.

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« J’ai été interrogé pendant deux heures par les juges : toujours sur le même sujet. Mon avocat et moi avons présenté de nouveaux documents sur mes activités pour qu’ils puissent mieux comprendre ma position de défenseur des droits de l’homme. Maintenant, le juge a clôturé sa recherche. Soit il va clôturer le dossier, ce que j’espère, soit il va décider qu’il s’agit bien d’un acte criminel », nous explique Helena Maleno, qui dit ne pas encore connaître la date du jugement. « Le juge a juste dit qu’il entrerait bientôt en contact avec mon avocat« , conclut-elle, sur un ton fatigué.

L’affaire a fait grand bruit à l’international où ONG et personnalités publiques se sont déjà mobilisées. TelQuel revient sur le cas un peu particulier d’Helena Maleno et fait le point pour vous.

Qui est Helena Maleno ?

Le jour même de sa première audience avec le juge de Tanger, mercredi 10 janvier, Helena Maleno Garzon nous répond très rapidement : “Je suis épuisée, mais appelez-moi vendredi sur ce numéro de téléphone, je serai sûrement plus forte”. Ce fameux numéro, c’est celui qui reçoit l’appel à l’aide de centaines de migrants et avec lequel la militante espagnole prévient les services de sauvetage quand une embarcation disparaît dans le détroit. Installée depuis quinze ans à Tanger, l’activiste de 47 ans lutte pour éviter les naufrages de migrants en Méditerranée. Aujourd’hui, elle est accusée de “trafic d’êtres humains, de favoriser l’immigration irrégulière et d’association de malfaiteurs”, résume-t-elle la gorge serrée.

En 2003, Helena Maleno arrive à Tanger pour un travail d’investigation sociale pour l’ONG Intermon Oxfam sur les femmes qui travaillent dans les “maquila”, ces usines qui produisent pour l’export. Un sujet en lien avec ses recherches en Espagne sur les violences faites aux femmes. Originaire d’Andalousie, d’El Ejido plus exactement, cette fille d’ouvriers agricoles a fait des études de journalisme. “L’investigation me passionnait, mais il n’y avait pas de travail. Je me suis recyclée en investigatrice sociale participative, un instrument contre les discriminations sociales qui a un réel impact sur la vie des gens”, explique-t-elle. Puis des femmes à Tanger, Helena Maleno bascule vers l’immigration, avant de se spécialiser dans la lutte contre le trafic d’êtres humains.

Investigatrice sociale

La consultante espagnole délivre des enquêtes pour des associations, ONG et institutions internationales, telles que les Nations Unies, Alliance pour la solidarité (APS) ou Women’s Link. Elle écrit le rapport sur la traite humaine pour Defensor del Pueblo, au- torité espagnole chargée de garantir les droits des citoyens. Après avoir co- écrit un livre sur les violences faites aux femmes, Helena Maleno affirme travailler pour APS sur l’intégration des migrantes et de leurs enfants au Maroc. “Je me suis attaquée aux réseaux de trafic humain les plus dangereux”, se targue la femme menue, coiffée de son bonnet en laine gris dont dépassent quelques mèches teintées au henné. “Je suis allée jusqu’au Nigeria en 2010 pour enquêter sur les réseaux d’esclaves sexuelles qui remontent en Europe”.

Reconnue pour son engagement, elle a reçu le Prix Mundo Negro pour la fraternité 2017, le prix des Droits de l’homme de l’Union progressiste des procureurs, ou encore celui du Conseil général des avocats d’Espagne. “C’est une femme connue sur le terrain, depuis qu’elle est arrivée au Maroc, lorsque des migrants sont morts à Sebta et Melilia”, se souvient Saïd Tbel, coordinateur national de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH), chargé des droits des migrants. Cofondatrice en 2002 de l’association Caminando Fronteras, elle donne la localisation des barques perdues et cherche à identifier les disparus. L’année dernière, la militante des droits humains assure avoir aidé le père de Samuel, enfant congolais surnommé le “Aylan espagnol”, retrouvé sur la plage de Cadiz.

Nous avons aidé son père à identifier les corps, pour lui permettre d’enterrer sa femme et son fils”, raconte Helena Maleno, qui insiste sur l’importance du deuil. “Je partage sur les réseaux sociaux les photos des personnes disparues”, ajoute la militante, qui compte 30.000 abonnés sur Twitter et 66.000 sur Facebook. “Tout comme mon téléphone, les réseaux sociaux sont devenus des systèmes d’alerte publics”. Des clandestins l’appellent depuis le désert ou de leur embarcation pour lui signaler leur localisation, qu’elle transmet aux autorités. “On m’accuse de ce que j’ai passé ma vie à combattre”, déplore-t-elle.

Droit à la vie vs. droit des frontières

Fin novembre, Helena Maleno rentre du collège avec sa fille lorsqu’elle trouve deux policiers en civil devant chez elle. “Ils m’ont remis ma convocation au tribunal. C’était le début du cauchemar”, relate-t-elle. Après avoir consulté son avocate, elle apprend qu’elle est visée par une enquête pour trafic d’êtres humains, un délit pouvant conduire en prison. Au cœur du dossier : les alertes passées à Salvamento Maritimo, corps du ministère public espagnol chargé de la protection de la vie humaine en mer.

Elle précise que l’information qu’elle donne aux autorités espagnoles et marocaines est censée être partagée entre les deux pays afin de déterminer lequel intervient, selon une convention des Nations Unies pour la protection du droit à la vie en mer. “Salvamento vient aussi vers moi pour avoir des informations quand ils ne retrouvent pas une embarcation”, ajoute-t-elle. “Je trouve incroyable qu’une personne ayant sauvé autant de vies, donnant autant de sa personne, soit mise en cause”, avait déclaré, à l’AFP, Miguel Jesus Zea, responsable des secours en mer à Almeria. Selon lui, Helena Maleno a permis de secourir “au moins 10 000 personnes”. “Mon objectif n’est pas que les embarcations arrivent en Espagne, mais que personne ne meurt en Méditerranée”, martèle l’activiste.

La première convocation du 5 décembre a été reportée une première fois au 27 décembre, puis au 10 janvier où elle a été entendue par un juge d’instruction au Tribunal de Tanger, accompagnée d’un avocat de l’ONDH (l’Observatoire national du développement humain), du sien et d’une traductrice. Une épreuve “difficile” pour elle, qui est plutôt habituée à former les juges contre le trafic d’êtres humains en Espagne. Elle se dit tout de même rassurée par la justice marocaine “qui respecte son droit de défense”. “Je comprends qu’elle enquête sur mon dossier qui a été transmis par la police espagnole”, concède-t-elle. Sa défense affirme que la police espagnole avait déjà transmis un dos- sier similaire à l’Audience nationale de Madrid, qui l’avait ouvert puis classé sans suite.

C’est l’illustration de l’Europe qui sous-traite le contrôle de ses fron- tières au Maroc”, dénonce Lucile Daumas, membre d’Attac-Maroc. Avec une dizaine d’associations marocaines et à l’initiative de l’AMDH, Attac soutient Helena Maleno dans un communiqué. En Espagne, 200 personnalités, dont l’acteur Javier Bardem, ont signé une pétition pour affirmer leur “solidarité totale avec Helena Maleno” et s’opposer à la “criminalisation de son travail”. “Nous sommes inquiets car le cas de Helena n’est pas isolé. Une série de criminalisations de l’aide apportée aux migrants se fait en Europe au nom de la sécurité”, poursuit Lucile Daumas. Un constat partagé par Saïd Tbel de l’AMDH, qui cite des cas en Grèce, en France ou en Italie.

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