Femmes adouls : quand Mohammed VI tranche une polémique religieuse

Le roi a tranché : les femmes pourront devenir adouls. Un sujet qui faisait polémique depuis plusieurs mois au sein du ministère de la Justice et de la profession.

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Crédit: MAP

C’est une nouvelle victoire pour les femmes marocaines. Lundi 23 janvier, lors du Conseil des ministres présidé par Mohammed VI, ce dernier a chargé le ministre de la Justice, Mohamed Aujjar, d’ouvrir la profession d’adoul aux femmes. Dans un communiqué publié dans la foulée, le roi a ajouté que le ministre devrait « prendre les mesures nécessaires pour réaliser cet objectif ». Une consigne claire qui vient ponctuer un débat long de plusieurs mois.

En effet, début juillet, le ministre de la Justice, Mohamed Aujjar, avait déclaré à la presse qu’un concours pour le recrutement de 700 adouls serait organisé en octobre 2017. Et, pour la première fois, il devait être ouvert aux hommes et aux femmes. La nouvelle avait fait l’effet d’une bombe au sein de la profession, perturbée par la possibilité de voir des femmes exercer ce « métier d’homme« . Et pendant que la controverse enfle, les mois passent : plus aucune mention de ce concours, et très peu d’explications. Finalement la directive, tuée dans l’oeuf par le lobbying interne, n’avait jamais vraiment existé et son exécution a fini entre les mains du roi qui a tranché. Récit.

Un concours fantôme

« Le ministre de la Justice a fait des déclarations, mais aucune décision n’ayant de valeur juridique n’a été prise« , nous avait expliqué une source au sein de la direction des affaires civiles, dont dépend le bureau du chef des adouls, en charge de l’organisation du concours. En effet, impossible de trouver une trace de l’annonce d’un tel examen sur le site du gouvernement. « Après l’annonce médiatique, il y a eu des discussions en interne entre le ministre de la Jus- tice et l’Ordre des adouls. Aujjar veut harmoniser les conditions de ce concours avec la Constitution et la loi, mais ça ne plaît pas à tout le monde« , poursuivait alors notre source.

En effet, si la loi marocaine autorise les femmes à exercer cette fonction – l’article 4 de la loi 16-03, promulguée en novembre 2008, ne prévoit plus la masculinité comme critère d’accès à la profession – et que l’article 19 de la Constitution garantit l’égalité entre les hommes et les femmes, les détracteurs du projet se fondent sur une ancienne interprétation du verset 282 de sourate Al Baqara, qui dit que le témoignage de deux femmes vaut celui d’un homme : “Prenez deux témoins parmi vos hommes, à défaut de deux hommes, faites appel à un homme et à deux femmes parmi ceux des témoins que vous agréez, ainsi, si l’une d’elle se trompe, l’autre lui rappellera. Et que les témoins ne se dérobent pas quand ils sont requis”.

Serait-ce alors l’Ordre des adouls qui aurait enrayé le processus ? Lorsque l’on avait posé la question à son président, Mohamed Sassioui, sa réponse était claire : « Nous ne sommes en rien opposés à l’ouverture de la profession à la gent féminine ». Selon lui, le ministre de la Justice leur aurait annoncé le report du concours – à une date encore indéterminée – « sans donner aucune explication ». Si la loi et la Constitution autorisent l’accès des femmes à ce corps de métier et que l’Ordre des adouls a donné sa bénédiction, alors d’où vient le blocage ?

Les derniers rétifs

Si la position officielle de l’Ordre des adouls est alors très claire, il existe en réalité des voix discordantes parmi ses membres. En juillet dernier déjà, un groupe d’adouls avait créé un front national pour protester contre la féminisation du métier. A sa tête, Noureddine Lachgar, un adoul du Tribunal de première instance de Rabat. Quelques mois plus tard, installé dans son petit bureau situé en plein quartier Yacoub El Mansour, à Rabat, l’homme aux yeux rieurs et à la large barbe blanche tenait toujours le même discours. « Quelle serait la valeur ajoutée de l’entrée des femmes dans cette profession ?« , lançait alors le vieux monsieur en réajustant sa longue djellaba en polaire beige. Selon lui, la fonction d’adoul « est le dernier rempart de la religion musulmane dans la vie quotidienne des citoyens marocains. Y introduire les femmes, c’est vouloir mettre fin à cette fonction car celle-ci est sacrée. Or, le religieux, c’est le domaine de l’homme« .

Le genre de discours qui horripile Asma Lamrabet, médecin biologiste, essayiste et féministe musulmane marocaine, pour qui rien n’interdit cette fonction aujourd’hui, sinon « des mentalités forgées par des siècles de tradition sclérosée« . Selon elle, « il n’y a aucun texte, ni au sein du Coran ni dans le Hadith, qui in- terdit cette fonction aux femmes. Il s’agit juste d’un interdit qui est le produit de l’imbrication entre l’interprétation juridique – Fiqh – et les coutumes sociales – ada et urf-, qui ont fini par être assimilées comme relevant du sacré ». Celle qui défend le droit des femmes dans l’islam rappelle également que « dans les premiers temps de l’islam, cette fonction n’était pas interdite puisque Aïcha, épouse du prophète, a elle- même marié ses nièces« .

La balle chez le cabinet royal

En juillet, le ministre de la Justice avait annoncé dans une interview accordée à la chaîne Al Aoula que rien n’empêchait juridiquement les femmes de pratiquer cette profession, mais qu’un problème persistait en effet autour de la question des actes de mariage et de divorce, à cause notamment de l’interprétation religieuse du fameux verset dans sourate Al Baqara. Dans ce même entretien, Mohamed Aujjar avait également affirmé que son ministère menait « des études scientifiques auxquelles prendront part les savants et fqihs du royaume pour statuer sur la question« .

Impossible d’en savoir plus, puisque depuis que nous leur avons annoncé l’objet de notre article, le ministre de la Justice ainsi que son équipe ne répondaient plus à nos sollicitations. De leur côté, les membres du Conseil supérieur des oulémas et son instance chargée des consultations scientifiques, qui doit étudier et émettre, sur demande, des consultations scientifiques, nous déclaraient ne pas être courant. Finalement, notre source au sein de la direction des affaires civiles nous avait affirmé que face à ce blocage le ministre de la Justice avait finalement décidé de faire appel au cabinet royal pour trancher sur la question. C’est chose faite aujourd’hui.

Mais pour Noureddine Lachgar, qui avait fondé, en mai 2013, avec son collègue Chakib Moussbir – à l’époque représentant régional de l’Ordre des adouls -, le syndicat national des adouls au Maroc (Snam), ce n’est pas seulement à cause de ce lobbying interne que le projet avait été enterré. « Cette annonce n’était qu’un simple maquillage. De belles paroles médiatiques à destination de l’Occident, pour montrer que le pays se modernise. Mais vous voyez bien qu’il n’y a rien de concret sur le terrain », affirmait alors l’homme, ajoutant que si le cabinet royal prononce son jugement en faveur de l’entrée des femmes dans la profession, alors « notre front national descendra dans la rue pour protester, et je vous assure que l’on sera nombreux, car la majorité des adouls sont contre cette féminisation de la profession ».

Contacté par nos soins suite à la décision prise par Mohammed VI, Nourreddine Lachgar affirme camper sur ses positions mais ne se prononce pas sur une quelconque manifestation future.

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