Le prêt inédit de Casablanca auprès de la Banque mondiale fait débat

Casablanca va emprunter près de deux milliards de dirhams à la Banque mondiale. La décision, une première pour une commune marocaine, qui remonte au mandat de Mohamed Sajid ne fait pas l'unanimité. Surtout que la capitale économique avait d'autres options. Éclairage.

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Le maire de Casablanca Abdelaziz El Omari - Crédits : Yassine Toumi

Casablanca va emprunter près de deux milliards de dirhams à la Banque mondiale. La décision, une première pour une commune marocaine, qui remonte au mandat de Mohamed Sajid ne fait pas l’unanimité. Surtout que la capitale économique avait d’autres options. Éclairage.

« Le conseil d’administration du groupe de la Banque mondiale a donné son accord pour un prêt de 202 millions de dollars destiné à soutenir le Conseil de la ville de Casablanca pour la réalisation de ses objectifs de développement urbain« , annonçait la Banque mondiale le 13 décembre, par voie de communiqué.

En apparence ordinaire, ce prêt est une première dans l’histoire du Maroc. « C’est la première fois que la Banque mondiale accorde un prêt à une ville, et je crois que c’est une première dans le monde entier », se gargarisait Abdessamad Haiker, premier vice-président PJD du Conseil de la ville.

Le prêt en question est étalé sur 29 ans au taux clément de 1,2 %. N’est-ce pas là une bonne affaire pour la métropole ? Tout le monde n’est pas de cet avis.

L’ombre de Sajid plane toujours

On est en 2015 lorsque le Conseil de ville décide d’emprunter près de deux milliards de dirhams à la Banque mondiale. Objectif : contribuer au financement de l’ambitieux plan de développement 2015-2020 de Casablanca déjà signé devant Mohammed VI.

Sur les 33 milliards prévus, près de 10 % proviendront des caisses de la Commune. Les ministères de l’Intérieur et des Finances ont déjà donné leur accord. En juillet 2015, en bon tacticien, Mohamed Sajid, qui s’apprête alors à rendre les clés de la mairie, inscrit le recours à la Banque mondiale à l’ordre du jour de la toute dernière session ordinaire du Conseil de la ville.

Un tel recours ne méritait-il pas débat ? « Il ne s’agit que de voter une décision pour demander un prêt. Ce n’est que la première étape, le reste suivra« , nous déclarait Mohamed Sajid, dont le mandat allait expirer.

L’argument avait visiblement convaincu les édiles casablancais qui avaient tous approuvé la décision, à l’exception d’un seul conseiller, Abdelhak Manchour, qui ne faisait pas mystère de son opposition au prêt. « La bonne gestion du dossier du patrimoine de la ville peut aider à soulager son budget« , protestait-il.

« Il faut reconnaître que les conditions du prêt sont très intéressantes, surtout le taux qui a été fixé à 1,20 %. Mais cela ne devait pas empêcher les élus de s’y opposer ou, du moins, d’en débattre, car il est anormal de s’endetter pour des projets sur lesquels on s’est déjà engagé « , regrettait dans les colonnes de TelQuel, le conseiller Kamal Daissaoui.

L’élu USFP ne voyait pas d’un bon œil l’approbation d’une décision aussi importante à la fin du mandat de Mohamed Sajid.  » La patate chaude sera bien entendu refilée aux prochains conseils qui, eux, n’ont rien approuvé, ce qui n’est pas du tout normal. Une décision de ce type aurait dû être prise en début de mandat et être débattue pour que l’on comprenne l’intérêt et les enjeux qui entourent l’emprunt. Là, il est impossible de revenir en arrière« , expliquait-il.

Deux mois plus tard, Abdelaziz El Omari prenait les rênes de la mairie de Casablanca après la victoire du PJD.

Quel crédit accorder au Conseil ?

Il a fallu ainsi attendre deux ans, et le communiqué de la Banque mondiale pour connaitre l’issue des négociations. « Ça pose d’abord un problème de forme. Le communiqué a été publié par la Banque mondiale avant le Conseil de la ville. Et le conseil a d’ailleurs publié presque le même communiqué sur le site de la ville« , nous précise Houcine Nasrallah. Président de la Commission de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire, le conseiller Istiqlal dit tout ignorer du « deal » avec l’institution de Bretton Woods.

Une critique rejetée par la mairie. « C‘est la Banque mondiale qui a pris la décision, vous voulez qu’on fasse un communiqué avant la Banque mondiale ?« , répond Haiker. Et qu’est-ce qui empêcherait la ville de prendre les devants ? « Je ne peux pas faire un communiqué sur une décision prise par une autre partie« , répond-il.

Toujours est-il que le clivage est ailleurs : la capitale économique, dont les finances sont exsangues, avait-elle besoin de recourir à un prêt auprès de la Banque mondiale ? « Il est censé financer des projets déjà signés et présentés au roi, ceux du plan de développement de Casablanca 2015-2020. Sauf que ces projets devraient, en principe, être financés par l’excédent budgétaire de la ville qui n’est hélas pas assez conséquent. En gros, on prend des engagements devant le roi alors qu’on n’a pas les moyens pour les honorer. Et on masque une défaillance de gestion en contractant un prêt« , commentait Kamal Daissaoui.

Pour Houcine Nasrallah, « il y a un chiffre très parlant : les restes à recouvrer de la ville – les recettes que la ville n’a pas perçues – étaient de 4 milliards de dirhams en 2015, au moment du premier vote. Aujourd’hui, elles sont à 5,25 milliards de dirhams. Cela fait 1,25 de recettes perdues, soit 60 % du prêt contracté« . Pour l’élu Istiqlal, le Conseil aurait pu s’en passer « en maintenant simplement le reste à recouvrer au même niveau qu’en 2015« .

Un vieux débat qui prend de l’ampleur à mesure qu’augmentent ces recettes à recouvrer qui sont passées d’un milliard de dirhams en 2007, à 4 milliards de dirhams à la fin du mandat de Mohamed Sajid.

En tout cas, pour le premier vice-président de l’actuel Conseil, les jeux étaient déjà faits. « D’abord, la décision de demander le prêt a été prise en 2015. Bien sûr, nous avons repris la demande en tant que conseil. Pour que la banque mondiale accepte ou refuse –  mais il y avait un accord de principe -, nous avons dû échanger et négocier autour des objectifs et des engagements« , se dédouane-t-il.

Où sont les élus ?

Un autre vieux débat refait surface : celui du rôle des sociétés de développement local (SDL), dont les dossiers étaient la chasse gardée des élus il y a trois ans. C’est que le 22 décembre, lors d’une session extraordinaire du Conseil de la ville, une de ces sociétés – Casa Prestations – s’est vu confier le suivi des projets financés par le prêt de la Banque mondiale.

Créée avec deux autres SDL au lendemain du discours au vitriol adressé par Mohammed VI aux élus en 2013, Casa Prestations, dont le conseil d’administration est présidé par le wali, a mis la main sur les abattoirs de Casablanca, le marché de gros aux fruits et légumes, le marché de gros aux volailles ainsi que le suivi de la gestion déléguée de la propreté.

Selon la convention signée entre le Conseil de la ville et Casa Prestations, et dont TelQuel détient une copie, la commune s’engage à verser annuellement à la société un montant d’un million de dirhams pour le fonctionnement de l’Unité de gestion du programme (UGP), créée pour le suivi des projets en question.

Pour ce conseiller communal, irrité, « cette société ne peut pas gérer à la fois des saucisses, des déchets et le suivi d’un prêt de la Banque mondiale, ça n’a pas de sens. En plus, elle ne rend pas de compte aux élus alors que les SDL sont l’émanation du Conseil de la ville« .

« Il y a une commission chapeautée par le président du Conseil qui contrôle le travail de la société. Et c’est faux de dire que les SDL ne rendent pas de comptes, car leurs responsables ont toujours répondu à toutes les demandes que nous leur avons adressées pour venir s’expliquer devant le Conseil« , rétorque le premier adjoint au maire de Casablanca. Le débat ne fait que commencer !

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