Le Festival Gnaoua souffle ses 20 ans

Le festival Gnaoua et Musiques du Monde fête, du 29 juin au 1er juillet, ses 20 ans. Retour sur une expérience musicale folle et audacieuse qui a marqué les esprits.

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Crédit: Rachid Tniouni
Crédit: Rachid Tniouni

1998, c’est l’année où la gauche accède aux pouvoirs avec le premier gouvernement de l’alternance de Abderrahmane El Youssoufi, l’équipe nationale du football se qualifiait pour la dernière fois à une coupe du monde (France) mais c’est aussi l’année où un festival audacieux et inespéré voit le jour. Cette initiative folle et insolente dédiée à la musique gnaoua est esquissée par une équipe de  passionnés de musiques dans un contexte d’émergence et d’affirmation d’une jeunesse décomplexée, ouverte et éprise de liberté. Contre vents et marées d’incompréhension et de perplexité de certains, la première édition du festival voit le jour et une dizaine de Mâalems (dont le grand Mahmoud Guinea qui s’en est allé en 2015) y font résonner leur guembris devant 20 000 spectateurs. “Cette génération cherchait une manifestation à son image, et c’est le festival d’Essaouira qui a incarné cet idéal” nous souffle un fin connaisseur du festival Gnaoua et Musiques du Monde. Neila Tazi Abdi productrice du Festival abonde dans le même sens. “Notre motivation première est venue, incontestablement, de la réponse enthousiaste de la jeunesse à ce qui devait être au départ un événement modeste pour des initiés” nous confie-t-elle. Elle poursuit “puis il y a eu la dimension populaire et internationale que prenait l’événement alors même que trop de décideurs chez nous passaient à côté. Nous prenions conscience que nous étions précurseurs, que nous étions en train de changer quelque chose et que nous n’avions donc pas d’autre choix que de nous battre pour convaincre, pour surmonter toutes les difficultés, de persévérer”.

Au fil du temps, la programmation s’affine et s’étoffe et le festival d’Essaouira s’impose comme une rendez incontournable de la scène musicale. De grandes pointures du jazz, du blues ou de musiques africaines ont ainsi marqué au fer rouge leur passage à Mogador. C’est le cas des saxophonistes américains Wayne Shorter et Maceo Parker, le pianiste cubain Omar Sosa, les chanteurs maliens Salif Keita ou Oumou Sangaré pour ne citer qu’eux. Le festival a aussi donné une tribune d’honneur aux jeunes musiciens marocains comme Darga, Hoba Hoba Spirit ou encore Haoussa. Une initiative nouvelle et inédite. En somme, l’équipe du festival a réussi à imposer une nouvelle manière de faire qui rompt avec l’archaïsme ambiant à l’époque. Dans le public, la jeunesse de la movida marocaine, de grandes personnalités du monde politique, financier ou culturel ou de simples badauds appréciaient ensemble et dans une ambiance bon enfant, de la bonne musique généreuse et ouverte sur l’Afrique et le monde.

“Si le festival n’existait pas, l’art gnaoui se serait éteint”

La musique gnaouie sort grandie de cette expérience souirie. Le sociologue Mohamed Tozy explique dans un essai dédié à la 20ième édition du festival “le festival des Gnaoua ne cherche pas à conserver ou faire revivre des traditions mythifiées. C’est un festival moderne dans une cité qui a initié elle-même des formes de modernité au sein de l’empire chérifien”. Des propos corroborés par l’illustre maâlem H’mida Boussou (décédé en 2007) qui a un jour dit “si le festival n’existait pas, l’art gnaoui se serait éteint”.

Ce n’est donc pas pour rien si cette formule imparable a réussi à convaincre et mobiliser plusieurs acteurs et partenaires publics ou privés du festival comme le PDG Mustapha Terrab, l’homme d’affaire Karim Tazi, la patronne des patrons Meriem Bensaleh, le PDG de Maroc Télécom Abdeslam Ahizoune ou encore le PDG de la banque CIH Ahmed Rahhou.

Afin de donner essence à cette aventure qui souffle ses 20 ans cette année, l’équipe du festival a donc mis les bouchées doubles pour honorer cette date clé de l’histoire de cette manifestation. Au programme de la musique, de riches débats et de la passion à en revendre. De grands noms de la musique ont été conviés comme la légende du blues Lucky Peterson, le musicien sénégalais Ismëal Lo, le jeune pianiste jazzy Bill Laurence. D’autres musiciens (habitués du festival) font aussi le déplacement pour l’occasion à l’image de Gnawa Diffusion, Ribab Fusion ou encore Zahra Hindi. Et sans oublier les inconditionnels Mâalems qui seront nombreux à investir les scènes de cette 20ième édition du festival. Tout un programme !

Du XVII au XXIe siècles : mutation d’Essaouira sous le regard du sociologue Mohamed Tozy

Mogador, les années fastueuses

“La ville créée au XVIIIe siècle par le Sultan Mohamed Ben Abdallah est devenue en quelques années “le port de Tombouctou”. Les marchandises du commerce transsaharien qu’ils prennent le chemin d’Illigh, de Tindouf, ou de Goulimine aboutissaient à Mogador l’autre nom de la ville. Dès le XVIIIe siècle, le sultan verrouillait le commerce avec l’Europe en proposant un seul débouché à partir d’un nouveau port doté d’un monopole d’exportation.”

Commerce transsaharien ruiné, la ville sombre

“Quand Georges Lapassade arrive en 1969 à Essaouira pour y faire son terrain d’ethno-psychologue à la française attiré par une ville en crise, défraichie, mais séduisant en masse les marginaux d’une contreculture en émergence portée par de nouvelles expressions musicales et pratiques sociales nées dans un contexte marqué par la guerre du Vietnam et les événements de Mai soixante-huit, il nous livre une description apocalyptique de la ville.” Essaouira fief d’une culture nouvelle “Dans les années soixante-dix, G. Lapassade écrivait une fois le diagnostic vital de la cité engagé que “depuis 1972, quelque chose de neuf commence à se passer. Essaouira est devenu le creuset d’une nouvelle culture dont on trouvera plus loin les éléments. (…)À Essaouira, actuellement (1975) les Maîtres gnaoua en exercice sont des jeunes entre vingt-cinq et trente ans : Allal, Mahmoud, et Moulay Abdesselem”

Avènement du festival Gnaoua et Musiques du monde

“Le festival est en train de consolider une dynamique de patrimonialisation qu’en nostalgique d’une culture des terroirs on peut regretter. Il faut cependant se réjouir de ne pas être en présence d’une folklorisation qui aurait pu déboucher sur une mise en musée momifiant ou une gentrification de la ville des alizés dans les mêmes proportions qu’ont connues des villes comme Marrakech et Tanger”[/encadre]
 

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