Crédit à la consommation : la guerre des taux est déclarée

Crédit à la consommation : la guerre des taux est déclarée

Les sociétés de financement se livrent à une bataille des taux pour grignoter des parts de marché. Une course à la distribution de crédits qui nuit à la santé du secteur. Décryptage.

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. L’affiche promotionnelle, placardée par la société de financement partout, intrigue les clients et irrite les concurrents. C’est un taux jamais vu dans le secteur du crédit à la consommation. Il frôle même les taux pratiqués dans le secteur de l’immobilier. Publicité mensongère ou offre sérieusement étudiée par la filiale de la Société Générale ? Le petit astérisque qui accompagne généralement ce genre de publicité nous renseigne sur la ponctualité de l’offre valable jusqu’au 31 mars 2017 et sur le taux effectif qui sera appliqué aux clients  : 9,5 %. Un gap énorme ! “C’est une manière d’accrocher les clients pour les attirer en agence”, commente un professionnel du secteur. Eqdom n’a pas souhaité donner suite à nos questions. Mais derrière ces pratiques communicationnelles peu éthiques, pratiquées par les opérateurs du financement, se cache une véritable guerre des taux.

Concurrence acharnée

Le coût du financement à crédit n’a jamais été aussi bas. Les données publiées par Bank Al-Maghrib montrent que le taux moyen des crédits à la consommation est passé de 7,34 à 6,64 % entre 2013 et 2016. On serait tenté d’expliquer cette chute par la révision du taux directeur qui a connu plusieurs baisses entre 2014 et aujourd’hui. Cependant, tous les opérateurs, membres de l’Association professionnelle des sociétés de financement (APSF), sondés par TelQuel sont unanimes : c’est l’effet de la concurrence. “Le taux directeur n’est pas la composante principale de la formation des taux proposés à la clientèle. En fait, la concurrence entre opérateurs impacte beaucoup plus la tarification. À titre d’exemple, si le taux directeur a baissé de 25 à 50 points de base, les taux de crédit à la consommation ont baissé de plus de 100 points de base”, explique Aziz Cherkaoui, président de la section crédit à la consommation et crédit immobilier de l’APSF. Pour Cherkaoui, par ailleurs président du directoire de Salafin, filiale de BMCE Bank, la pression des taux a effectivement engendré une forte concurrence, en particulier de la part des banques. “Au niveau du secteur bancaire, les taux peuvent descendre en dessous de la barre des 5 %”, nous explique-t-il. “Les banques pratiquent des conditions tarifaires beaucoup plus avantageuses que les nôtres, car elles se financent moins cher et disposent d’une force de frappe plus importante”, explique un autre patron de société de financement. Les chiffres démontrent cette montée en puissance du secteur bancaire, spécialement sur le segment du crédit personnel. “Il y a dix ans, les banques avaient 40 % de parts de marché, contre 55 % actuellement”, affirme notre interlocuteur. Les sociétés de financement continuent donc de perdre du terrain. En 2016, elles ont enregistré une baisse de 3 % sur ce segment où elles sont “confrontées à une forte concurrence du secteur bancaire”, renchérit Cherkaoui.

Aux origines de la guerre

Mais ce que tente d’expliquer Cherkaoui dans un langage politiquement correct, un autre opérateur l’exprime sans détour, sous couvert d’anonymat. “Il y a une concurrence irrationnelle qui s’est installée sur le marché. C’est tant mieux pour les consommateurs, mais il faut comprendre que certaines sociétés, en baissant les taux, mettent en péril la santé du secteur”, martèle ce directeur général d’un opérateur de la place. Et pour cause, plusieurs offres promotionnelles sont apparues depuis le premier trimestre, allant jusqu’à proposer 5 % en taux effectif global (TEG). Leur objectif est de se positionner en concurrence directe avec des offres bancaires en termes de tarification, même si cela nuit directement aux opérateurs eux-mêmes. “Des organismes de crédit vendent à perte car ils achètent le financement à 4 %, auquel il faut additionner 1 % de frais de gestion et 1 % de coûts du risque, donnant un coût de revient à 6 % en moyenne, avec un TEG de 5 %”, explique un patron de l’un des top 3 du marché. Que dire alors de ceux qui pratiquent le crédit gratuit ?

0 %, sérieux ?

“On s’approche de plus en plus du crédit gratuit pur. Parfois même du crédit négatif”, alerte une de nos sources. Ce professionnel du secteur en veut pour preuve les pratiques utilisées lors du dernier Salon de l’automobile. “90 % des crédits étaient gratuits”, assure-t-il. L’enjeu est de taille, car les crédits automobiles représentent 60 % des crédits distribués chaque année, avec près de 9 milliards de dirhams. La progression du marché a même été, ces dernières années, portée essentiellement par les financements automobiles, nous précise-t-on auprès de l’APSF. “On baisse les taux et on augmente les commissions pour les agents, ce qui enfonce davantage le secteur et le met sous pression”, s’insurge ce patron de société de financement, qui pointe du doigt une autre pratique, “plus dangereuse” à son avis. Selon lui, ces opérateurs font de “la manipulation comptable” en ce sens où, quand un crédit est gratuit, il n’y a pas de taux et donc pas de rémunération sur la durée de l’emprunt. “Le produit d’une telle vente se résume aux frais de dossier que la majorité des opérateurs comptabilisent la première année de la production du crédit. Ils gonflent ainsi les résultats de l’année en cours et les années suivantes le résultat est logiquement négatif. Il est couvert par les nouvelles productions, sans lesquelles les comptes seraient catastrophiques”, alerte ce professionnel. Cette méthode comptable cache en réalité un problème de rentabilité qui toucherait tout le secteur. Un autre phénomène maquille la réalité des chiffres. Les entreprises de financement filiales de banque sont “soutenues” par leurs maisons-mères. C’est le cas par exemple de Wafasalaf (Attijariwafa), Vivalis (Banque populaire) ou encore Salafin (BMCE Bank). Elles gèrent pour le compte des banques-mères toute la production de crédits personnels en contrepartie de frais de gestion, ce qui leur permet de compenser les parts de marché perdues sur le segment du prêt personnel. “C’est tout simplement de la rente”, conclut un professionnel.

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