Portraits croisés: de la rue à l'Orchestre philharmonique

À l’occasion du 20e anniversaire de l’Orchestre philharmonique du Maroc, trois élèves du programme social et musical Mazaya ont joué sur la scène de l’Église Notre-Dame. Portraits.

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Walid, Hamza et Abdessamad font partie du programme social et musical Mazaya. Crédits : OPM

À l’occasion du 20e anniversaire de l’Orchestre philharmonique du Maroc, trois élèves du programme social et musical Mazaya ont joué sur la scène de l’Église Notre-Dame. Portraits.

Éclairés par la lumière tamisée des mosaïques de l’Église Notre-Dame, Walid, Hamza et Abdessamad jouent le premier mouvement de la 40e symphonie de Mozart lors du concert donné par l’Orchestre philharmonique du Maroc le 8 février à l’Église Notre-Dame à Casablanca. Aussi habiles et concentrés que les 80 autres musiciens qui composent l’orchestre, ils n’en font pourtant pas encore partie.

Les trois jeunes hommes, âgés respectivement de 17, 20 et 14 ans, sont issus de la première promotion du programme social Mazaya qui s’étale sur 5 ans. Initiée par la Fondation Ténor pour la Culture, dont le président Farid Bensaid est aussi le fondateur de l’Orchestre, l’idée est d’offrir à de jeunes enfants déscolarisés venant de milieux défavorisés, une double formation combinant éducation et cursus musical approfondi. Depuis l’année dernière, les trois jeunes musiciens qui ont intégré le programme en 2012 ont été choisis parmi les 28 élèves de la promotion pour jouer avec l’Orchestre philharmonique lors de certaines occasions.

 

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Abdessamad, 14 ans, violoncelliste

J’adore jouer la suite numéro 1 de Bach

Originaire de Salé, il a abandonné l’école en cinquième année primaire à cause d’une maladie. Passionné de football, le jeune garçon essaye d’intégrer un programme sportif, mais échoue au test. Six mois après avoir abandonné l’école, un ami de son père qui est professeur leur parle du programme. « À ce moment-là, je ne connaissais rien du tout à la musique en général. Ce que je voulais, c’était jouer au foot« , raconte Abdessamad, le regard fuyant et timide.

À part un peu de chaabi dans les mariages ou à la boutique du coin, le monde de la musique est un mystère pour le jeune garçon. Il passe finalement le test: chant, rythme, dextérité… Pour ses professeurs, il est fait pour le violoncelle. « Au début c’était dur. Apprendre la position de l’archer, mettre correctement mes doigts sur les cordes… Mais plus je découvre cet instrument, plus je l’adore », lance fièrement l’adolescent.

Si Abdessamad confesse avoir le trac avant de jouer avec l’orchestre, il apparaît sur scène confiant et calme. « Maintenant que je maitrise, je m’amuse beaucoup plus. J’adore jouer la suite numéro 1 de Bach », précise-t-il. Lorsqu’on lui demande ce que pensent ses parents de sa nouvelle vie d’artiste, le jeune répond tout sourire: « ils sont fiers de moi« . Plus tard, le jeune espère intégrer l’Orchestre philharmonique du Maroc. Si le jeune garçon dit se sentir grandi par cette expérience, il n’en perd pas moins son âme d’enfant: « Avant j’aimais bien le foot. Maintenant j’ai aussi découvert la musique, mais je continue quand même de jouer au foot! »

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Hamza, 20 ans, altiste

Je n’y connaissais rien en musique. La seule chose que je connaissais c’était Stati!

Hamza a 14 ans lorsqu’il abandonne l’école. « Ma mère a eu un accident. Elle avait du mal à marcher, donc elle ne pouvait plus m’accompagner à l’école. J’en ai profité! », raconte le jeune musicien au visage rieur. Il commence alors à enchaîner les petits boulots à Salé: menuiserie, tannerie… « Il fallait bien manger« , lance Hamza, fataliste. En 2012, alors qu’il travaillait dans un four à pain à Salé, quelqu’un est venu lui dire qu’une association cherchait des jeunes âgés de 8 ans à 12 ans pour participer à une formation musicale.

Bien que trop vieux pour intégrer le programme, Hamza décide d’insister. « J’ai tout fait pour y entrer. Je voulais reprendre mes études et sortir de la rue », confie-t-il. C’est le jour même de l’inscription que Hamza découvre qu’il s’agit d’un programme de musique classique. « La seule chose que je connaissais à ce moment-là, c’était la musique chaabi genre Stati. J’ai totalement découvert la musique classique, je ne connaissais pas du tout« , confie Hamza, se moquant aujourd’hui de son ignorance de l’époque.

Aujourd’hui, le jeune homme au regard pétillant parle de musique avec passion: « J’adore jouer, surtout le concerto en sol majeur du compositeur Oskar Rieding. J’essaye aussi de jouer d’autres genres avec mon instrument, comme du jazz ou des musiques arabes classiques dans le genre d’Allach ya rzali par exemple« . Malgré quelques difficultés au début, Hamza apprécie aujourd’hui le monde particulier de la musique classique. « Grâce à cela, j’ai rencontré plein de gens intéressants. Des étrangers qui parlent d’autres langues et de grands artistes comme la diva marocaine Latifa Raafat ou le compositeur Nouamane Lahlou », se réjouit le jeune altiste. Hamza espère développer encore un peu plus sa technique et intégrer lui aussi l’Orchestre philharmonique du Maroc. « Ça serait une très grande fierté« .

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Walid, 17 ans, contrebassiste

Je pensais qu’il n’y avait que les Occidentaux qui jouaient ce genre de musique, pas les Marocains

« L’école, ce n’était pas mon truc. Je me disais que cela ne servait à rien », avoue Walid amusé. Alors à 13 ans, il décide de quitter les bancs. « Je restais à la maison, je ne faisais rien« , se souvient le jeune homme, originaire de Rabat. Un jour, alors qu’il était chez lui, sa mère vient lui parler du programme. « J’ai accepté, même si je ne connaissais rien à la musique classique. Je pensais qu’il n’y avait que les Occidentaux qui jouaient ce genre de musique, pas les Marocains« .

Comme ses amis, il passe le test d’entrée en 2012. Les professeurs lui demandent alors de choisir entre le violoncelle et la contrebasse: « Je ne connaissais pas ces instruments. J’ai vu la contrebasse qui faisait ma taille alors j’ai choisi cet instrument« , raconte-t-il, hilare. À partir de là, le grand gaillard apprend à appréhender l’imposant instrument: « Au début, je croyais que l’instrument faisait juste ‘den den’. Puis les professeurs m’ont donné des conseils, m’ont dit de regarder des vidéos de concerto sur YouTube. Et là ça a été le coup de foudre ».

La première fois que Walid monte sur scène pour jouer avec l’orchestre, la boule au ventre, c’est pour interpréter une symphonie de Mozart. « Même si j’étais stressé, j’ai géré. J’étais très content et fier après, car le chef d’orchestre m’a félicité« , se souvient-il. Si le jeune contrebassiste affirme adorer les six suites de Bach, il confesse avec malice qu’il est aussi un grand fan de swing-jazz et blues-jazz.

Sa rencontre avec la musique est une expérience qui l’a changé. « Je ne pense plus comme avant. Je ne faisais que trainer à la maison et dans la rue. Maintenant, quand je passe dans le quartier, je salue les copains et je rentre. Je me sens plus mature, grandi« , raconte-t-il. Lui aussi aimerait un jour intégrer l’Orchestre. « Je veux jouer de la musique jusqu’à ma mort. En fait mon but, c’est de devenir le meilleur contrebassiste du monde« .

 

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