Quand la néo-punk française rencontre la musique populaire sahraouie

Dakhla -  Sahara Session est la première collaboration entre le trio français alternatif Cheveu et Group Doueh qui modernise la traditionnelle musique populaire sahraouie. Récit d'une rencontre.

Par

Les membres du groupe français Cheveu avec les sahraouis de Group Doueh à Dakhla. Crédits : Arnaud Contreras

Lorsqu’ils rencontrent pour la première fois Group Doueh, qui joue de la musique traditionnelle populaire dans les mariages sahraouis, à l’Institut du monde arabe à Paris en octobre 2014, les membres de Cheveu n’en reviennent pas. « On les a trouvé hyper punks !« , se souvient David Lemoine, chanteur du trio alternatif français.

À côté de lui, son collègue et guitariste Étienne Nicolas acquiesce : « ils dégageaient des fréquences hyper aiguës et métalliques. Il y avait une vraie violence qui sortait de tout ça. Ils ont un grand souci de l’énergie, mais se soucient peu de la mise en forme. On s’est tout de suite sentis très en phase avec eux musicalement« .

Un projet franco-marocain

L’idée d’une collaboration est née quelques mois plus tôt. À l’origine du projet, se trouve le franco-marocain José Kamal, initiateur du Dakhla Festival. N’ayant plus de projet culturel à porter localement, le mélomane a décidé de faire collaborer des groupes hassanis et étrangers. Il décide alors d’en parler à son ami Jacques Denis, journaliste français spécialiste des musiques du monde. « Il a trouvé le projet farfelu et s’est dit qu’on était les bons interlocuteurs pour ce genre d’association« , raconte David Lemoine.

Il faudra attendre janvier 2016 pour que le projet se concrétise et que le groupe français parte enregistrer l’album dans la grande maison du guitariste et leader du groupe, Doueh (d’où le nom Group Doueh), située au centre de Dakhla. « C’est le temps qu’il a fallu à José pour trouver des financements, réunir le matériel pour enregistrer les sessions, et surtout trouver un créneau où Doueh était disponible, car il joue dans tous les mariages du coin« , explique le guitariste du groupe.

9009-14

Crédits : Arnaud Contreras

David Lemoine (chanteur), Étienne Nicolas (guitare) et Olivier Demeaux (spécialiste des claviers et boîtes à rythmes) se retrouvent dans le désert du Sahara. Leur mission : enregistrer un album en dix jours, eux qui ont l’habitude de le faire sur deux ans. Pressés par le temps, les musiciens s’installent dès leur arrivée dans la maison où le groupe sahraoui a l’habitude de laisser ses instruments, pour démarrer rapidement l’enregistrement de l’album. « Quand on est arrivés, la bienséance aurait voulu qu’on prenne le thé  et qu’on apprenne à se connaitre, mais on avait tellement la pression qu’on a commencé à enregistrer directement », se souvient Étienne Nicolas amusé.

Rencontre de deux univers musicaux

« On avait des rythmes décalés. Ils se couchaient tard, donc on se voyait en fin de matinée, puis plus rien jusqu’à 18h où on jouait parfois jusqu’à une heure du matin« , se rappelle encore le guitariste de Cheveu. Un rythme quotidien de travail, souvent cassé par le passage incessant des visiteurs dans la grande maison de Doueh et de sa femme Halima. Chanteuse du Group Doueh, elle est aussi connue de tous pour les concerts qu’elle donne lors des mariages et pour sa boutique de disques. « Doueh est un notable là-bas. Sa maison est un vrai lieu de passage pour les Sahraouis« , ajoute Étienne Nicolas. Ajoutez à cela la barrière de la langue, et le dépaysement est total. « Ils ne parlaient pas arabe, donc on devait passer par trois interprètes pour communiquer« , s’amuse David Lemoine le chanteur de Cheveu.

Au-delà de la dimension humaine, ce projet est surtout une rencontre musicale assez insolite, car si le rythme de travail des deux groupes diffère, il en est de même pour leur rythme musical. Pris par cette pression du temps, le groupe français propose, au groupe sahraoui, des rythmes préparés avant leur arrivée. « Nous jouons sur des rythmes différents. On a donc assisté à ce genre de moment improbable où ils arrivaient à s’approprier nos temps et à créer un mélange improbable avec les leurs. Rythmiquement ça marchait !« , se souvient David Lemoine.

IMG_3378

Crédits : Arnaud Contreras

Pendant dix jours, les jeunes musiciens de Cheveu debout, les membres du groupe Doueh assis par terre, jouent devant les visiteurs qui défilent. « Plus la soirée approchait, plus les gens arrivaient dans la pièce de répétition. Ils rythmaient notre musique en tapant dans leurs mains, il y avait une vraie ambiance. Du coup, on faisait des jams de plus d’un quart d’heure par moments« , confie Etienne Nicolas qui affirme qu’il n’aurait pas pu retrouver une telle ambiance dans un studio parisien. « Pour eux, il ne sert à rien de jouer de la musique s’il n’y a pas de public alors qu’en France, la salle de répétition est un lieu secret et intime« , renchérit David Lemoine.

Un résultat surprenant

L’ « énergie chaotique » du morceau, comme la qualifie le chanteur du groupe alternatif français, découle selon lui de cette ambiance un peu particulière. « Doueh est un artisan de la musique. Il recycle la mélodie et les textes d’anciennes formes de musique. Son groupe se réapproprie un patrimoine pour le mettre en valeur et c’est exactement ce qui s’est passé avec notre musique« , ajoute-t-il. La rencontre avec le groupe sahraoui a donné lieu à un objet singulier, inclassable et loin des duos clichés aux allures exotiques. « Jacques Denis avait été très clair dès le début. Il ne voulait pas d’un truc world music« , affirme Etienne Nicolas.

« Nous non plus on ne voulait pas d’un truc fadasse du genre béni-oui-oui de la rencontre des cultures« . Présenté davantage comme une rencontre entre deux univers musicaux que comme une rencontre culturelle, l’album est une vraie confrontation au rythme improbable. « C’est très sincère, on n’a pas essayé de faire un truc pour plaire. C’est sûr que ce n’est pas hyper commercial, mais c’est brut de décoffrage« , conclut le guitariste de Cheveu.

En attendant la tournée de Cheveu et Group Doueh en France et en Europe au printemps et à l’été 2017, et la sortie officielle de l’album chez Born Bad Records le 3 février, vous pouvez écouter l’album en intégralité ici.

article suivant

Pour la première fois en une décennie, le coût du risque baisse pour les banques marocaines

Engagez-vous à nos côtés, pour un journalisme indépendant et exigeant.
Abonnement 100% numérique.

Tout TelQuel en illimité

Accédez à tous nos articles sur
ordinateur, tablette et mobile.

Les alertes confidentielles

Recevez par mail, les informations
confidentielles, en avant-première.

Le magazine en numérique

Recevez le magazine TelQuel en format
numérique en avant première.

Abonnement 100% numérique, à partir de 10DH le premier mois, puis 49DH par mois.