Parcours: Saint Qotbi selon ses écritures

Artiste peintre et lobbyiste aux talents indéniables, le président de la Fondation nationale des musées n’en est pas moins un personnage controversé. Rencontre avec un homme au destin singulier.

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Mehdi Qotbi, président de la Fondation nationale des musées. Crédit: FNMM

Tout le monde lui tombe dessus. À tort et à travers. Parfois, à raison. Toujours dans son dos. Nombreux parmi ses critiques les plus féroces en off, lui font mille salamalecs en on, dans l’espoir avoué qu’il intercède pour eux dans telle ou telle affaire. Nous en avons été témoins. Nous avons été les seuls, en son temps, à dénoncer publiquement, dans les pages de TelQuel, et l’incohérence de la programmation et la maladresse de l’accrochage de l’exposition inaugurale du Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain. Pour faire simple et court, nous avions affirmé qu’un véritable musée national — à ne pas confondre avec un centre d’art — se devait de privilégier le tri sélectif plutôt que l’accumulation de type exhaustive. Un musée national est une institution qui doit consacrer les valeurs sûres, telles qu’établies par les écrits et l’histoire de l’art, en assurant aux œuvres, soigneusement choisies, une scénographie et un accrochage ayant autant pour souci une mise en valeur à caractère esthétique qu’une volonté didactique et pédagogique.

Pas rancunier

Le président de la Fondation nationale des musées ne nous en a pas tenu rigueur depuis, au contraire : “Je ne suis pas d’accord sur tout, mais ce que vous dites m’intéresse beaucoup. Vous savez, moi, je suis un peintre à qui on a confié une énorme mission. Une mission d’intérêt national que je ne pouvais refuser. J’écoute tout le monde et j’apprends. Là, en ce moment, j’apprends des choses de vous.” Modestie réelle ou langage diplomatique ? Un peu des deux, probablement. Nous sommes attablés à un café, à deux pas de son atelier du quartier Gautier. Le prétexte ? Son actuelle exposition personnelle à la So Art Gallery. Intitulée Rythmiques, il y est question d’Afrique — comme de bien entendu ! Les œuvres — de grandes acryliques sur toiles, très joliment scénographiées par Hubert Le Gall — sont du Mehdi Qotbi : de la très belle ouvrage. La même fausse calligraphie mille fois réinventée, avec la même minutie insensée, la même feinte légèreté, les mêmes envolées contenues, les mêmes précieux coloris allant du rose safrané au bleu violacé, en passant par moult jaunes et autres bruns contrariés. Les réalisations de cet ex-enseignant de dessin et travaux pratiques ont toujours eu cette poésie propre à la céramique persane antique qui fascine tant les esthètes d’Occident. Elles nous récitent un Orient de conteurs-caravaniers, de manuscrits enfouis et de palais fraîchement désertés. Décoratives ? Indubitablement. Où est le mal ? Dénuées de profondeur ? C’est ce que prétendent ses pourfendeurs. Certes Qotbi n’est ni Munch ni Goya. Son œuvre ne côtoie pas la tragédie. Et alors ? Elle donne du bonheur à voir. Cela est loin d’être négligeable par les temps qui courent.

Des coups de maître

Revenons au président de la Fondation. Si nous ne lui cachons pas notre désappointement quant à la programmation à caractère local du MMVI, nous tenons, en revanche, à le féliciter quant aux deux somptueuses expositions à caractère international qu’il a offertes aux Marocains, en si peu de temps d’existence de l’institution : César, puis Giacometti ! Qui dit mieux dans la région ? Son sourire s’épanouit d’aisance. “Pas seulement à l’échelle africaine, rectifie-t-il. L’exposition rétrospective consacrée à César était une première mondiale. Le Centre Pompidou nous a suivis après.” Il nous parle, avec une fierté non dissimulée, de celle consacrée à Picasso en avril prochain. “Ce ne sera pas une petite expo Picasso au rabais, comme il y en a souvent, insiste-t-il, mais une importante et très belle sélection.” Nous acquiesçons, ayant entendu, récemment, le directeur du Musée national de Picasso (France), principal partenaire de l’opération, s’exprimer à ce sujet sur un site électronique marocain.

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Exposition Giacommeti. Crédit: DR

Mais comment fait-il pour réussir ces véritables coups de maître — quand on connaît le temps et le coût qu’exigent de telles opérations à des institutions internationales autrement plus prestigieuses et plus riches ? “J’ai la chance d’avoir noué, tout au long de ma carrière, de belles amitiés. Et puis, vous savez, quand on a la chance d’être soutenu dans sa mission par Sa Majesté en personne, les portes s’ouvrent miraculeusement. L’amour sincère que porte Sa Majesté à l’art est une chose connue et reconnue dans les milieux concernés internationaux. Du coup, les gens nous font confiance.” CQFD. Oui, Mehdi Qotbi est le redoutable lobbyiste décrit par tous, à commencer par lui-même ! Il faut lire Palette d’une vie, son autobiographie, éditée chez Le Fennec en 2007. Tout y est écrit noir sur blanc. Avec une sincérité et/ou une impudeur qu’on ne saurait ranger dans les registres de la naïveté ou de l’extrême roublardise. Qu’importe, en définitive. Une chose nous paraît indiscutable : son patriotisme, version ultra-monarchisme.

Du bidonville rbati au 16e parisien

Né officiellement en 1953 dans un bidonville de Rabat, d’une union au départ illégitime, donc non désiré, Mohamed Qotbi — c’est en France qu’il a changé son prénom — est un enfant martyr dont les plus “tendres” années pourraient se résumer en deux mots : la faim et les coups. C’est en se jetant en travers du chemin de Mahjoubi Aherdane pour quémander un emploi de bonne à sa jeune sœur qu’il sauve, une première fois, sa peau. L’ex-ministre et leader politique, touché, le prend sous son aile. Jusqu’à lui faire donner des cours de langue par sa secrétaire particulière française. La suite relève du même roman où l’on suit les tribulations de cet “enfant de rien” qui veut tout et fait tout pour l’obtenir. D’une famille de substitution à l’autre, d’une rencontre provoquée à l’autre. Il n’hésite pas, par exemple, à faire le pied de grue devant le domicile d’Aimé Césaire pour les besoins de ses “écritures croisées” — la série couplant son trait à des textes de poètes célèbres, tels Butor ou Senghor, ayant fait sa célébrité.

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Exposition César en nour et blanc au MMVI. Crédit: MAP

Son ami le roi

Dans les années 1980, on le retrouve, artiste peintre reconnu, marié à Françoise, maître-relieur, et père de deux filles, recevant dans leur très élégant appartement du 16e arrondissement, des personnalités aussi différentes que François Nourrissier, Régine Desforges, Dominique de Villepin ou Hubert Védrine. Lors de la fameuse crise entre Hassan II et le pays de Voltaire, provoquée par la parution du non moins fameux pamphlet Notre ami le roi, de Gilles Perrault, Moulay Ahmed Alaoui, alors ministre d’État et patron du groupe de presse Maroc-Soir, souffle à Mehdi Qotbi la création d’une association d’amitié franco-marocaine. Au-delà de l’épisode Perrault, l’outil informel de rapprochement mis en place par l’artiste peintre, ami des grands, deviendra si efficace qu’il lui vaudra de solides inimitiés de la part de ceux dont c’était le métier, si l’on en croit les écrits de l’intéressé. Et nous le croyons, connaissant le système clanique, reposant sur le principe de la division, dont se repaissait le défunt monarque. C’est Mohammed VI qui fournira le premier poste officiel à l’ex-serviteur officieux, qui écrivait dans son livre : “Quelle que soit son ampleur, le succès ne m’a jamais guéri de cet obsessionnel besoin d’exister dans le regard des autres. L’âge n’y fait rien, je reste le môme de Takkadoum, celui qui ne compte pour personne. Chaque marque d’attention est pour moi une revanche, la preuve que je mérite de vivre”.  

Mehdi Qotbi. Rythmiques. À la So Art Gallery. Jusqu’au 31 janvier 2017.

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