Sahara. À quoi joue Al Sissi ?

Soutenant la RASD tout en ne la reconnaissant pas officiellement, agacé par la visite du roi en Éthiopie avec laquelle son pays est en perpétuel conflit, le président égyptien affiche une position ambiguë vis-à-vis du Maroc. Pour qui roule-t-il vraiment ? Décryptage.

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crédits: Khaled Desouki / AFP

Le 22 novembre, à Malabo en Guinée équatoriale, 9 pays arabes, dont le Maroc, ont annoncé leur retrait du 4e sommet arabo-africain en raison de la participation d’une délégation de la RASD. Même si le Koweït et la Tunisie, considérés comme amis du Maroc, ont pris part à ce sommet, c’est la présence du président égyptien Abdelfattah Al Sissi qui interpelle le plus.

Cette participation est vue par des observateurs comme une reconnaissance implicite de la RASD, d’autant qu’elle a été précédée par une salve de signaux négatifs envoyés par Le Caire à Rabat. En juillet, l’Égypte s’était abstenue de joindre sa signature à celles des 28 pays africains soutenant la demande marocaine de réintégrer l’Union africaine. En octobre, Le Caire a reçu de manière officielle une délégation de « députés sahraouis » participant au congrès parlementaire arabo-africain. Plus récemment, lors de la tenue de la COP22, Abdelfattah Al Sissi a brillé par son absence au sommet des chefs d’État africains. Après l’épisode de Malabo, la présidence égyptienne a tenté, toutefois, de rassurer le Maroc et ses alliés en publiant un communiqué explicatif, le lendemain du retrait du Maroc et des 8 autres pays arabes du sommet de Malabo. « L’Égypte ne reconnaît pas la république sahraouie, mais cette dernière est un membre de l’Union africaine. La participation du président Al Sissi intervient pour refléter l’intérêt que porte l’Égypte au renforcement de la coopération arabo-africaine », peut–on lire dans la déclaration officielle émanant du cabinet du Raïs.

Maroc et Algérie, l’équilibre compliqué

Nael Shama, auteur du livre-référence La politique étrangère égyptienne de Moubarak à Morsi, pense qu’il serait naïf de nier l’existence d’une crise maroco-égyptienne. « Aujourd’hui, les intérêts de l’Égypte convergent plus avec ceux de l’Algérie qu’avec ceux du Maroc », explique-t-il à TelQuel. La raison du rapprochement, selon lui, n’est autre que le besoin égyptien en pétrole et en gaz naturel, et l’Algérie est le seul fournisseur disponible de la région. Les relations entre l’Égypte et le géant saoudien Aramco se sont sérieusement détériorées. Ce dernier a suspendu en octobre ses livraisons de pétrole au Caire, suite au vote égyptien au Conseil de sécurité de l’ONU en faveur d’une résolution de la Russie concernant l’arrêt des bombardement à Alep en Syrie, à laquelle l’Arabie Saoudite était farouchement opposée.

Hassan Nafaa, professeur de sciences politiques à l’université du Caire, croit, lui aussi, que le « facteur algérien » influence les relations entre les deux pays. « Même quand le rapprochement entre Le Caire et Alger est motivé par des raisons internes qui ne concernent pas le Maroc, cela inquiète ce dernier et instaure des doutes quant à un possible changement de la position de l’Égypte vis-à-vis du conflit au Sahara », analyse Nafaa. Le professeur incombe les raisons de cette inquiétude à plusieurs évènements survenus depuis l’accession d’Al Sissi au pouvoir : la visite du Raïs en Algérie quelques jours après son élection en 2014, sa rencontre soupçonnée avec Mohamed Abdelaziz, le défunt chef du Polisario, lors du premier congrès africain auquel l’Égypte prend part depuis la fin du gel de son adhésion, la visite d’une délégation de journalistes égyptiens à Tindouf, la réception des « députés sahraouis » par l’Égypte… L’inquiétude est aussi ressentie du côté égyptien, surtout depuis la visite de Mohammed VI en Éthiopie.

Éthiopie, la visite qui fâche

Certains analystes égyptiens prennent très au sérieux la récente visite du roi en Éthiopie. C’est le cas de Hassan Nafaa, qui estime que la participation d’Al Sissi au sommet de Malabo est une réaction à la visite royale, considérée comme contraire aux intérêts égyptiens. Le Maroc a en effet signé plusieurs accords d’investissement dans le domaine agricole — dont 3,7 milliards de dollars pour la construction, par l’OCP, d’une plateforme de production d’engrais — qui entreront en vigueur après la fin des travaux de construction, sur le Nil, du gigantesque barrage Renaissance, objet de discorde entre l’Égypte et l’Éthiopie depuis 2010. L’exploitation des eaux du fleuve fait depuis très longtemps l’objet de crispation entre les pays situés en aval et Addis-Abeba. Les eaux des plateaux éthiopiens représentent 86% de l’eau consommée en Égypte, et 95% en période de crue. Le futur barrage a donc engendré de vives tensions avec le gouvernement du Caire, lequel accuse l’Éthiopie de ne pas respecter ses droits internationalement garantis, qui datent de l’époque coloniale et sont fortement contestés aujourd’hui. Désormais puissante dans la région, l’Éthiopie est capable de tenir tête à l’Égypte et tient à la construction de ce projet hydraulique, d’une capacité de 6000 mégawatts, destiné à lui assurer l’autosuffisance énergétique. L’Égypte, de son côté, s’inquiète surtout pour d’éventuelles pénuries en eau, denrée très stratégique pour un pays à vocation agricole.

Diplomatie : la transition égyptienne

Selon plusieurs observateurs, il faut placer la position du Caire dans un contexte plus général. « À l’heure actuelle, l’Égypte manque d’équilibre dans ses relations avec les pays arabes et certains pays africains. Sous Moubarak, le pays se distanciait des tensions algéro-marocaines, mais Al Sissi n’a pas pu garder cette neutralité », nous apprend Kamal Qsiyer, analyste politique marocain et ex-responsable du Maghreb arabe au centre de recherche Al Jazeera.

Selon Qsiyer, il ne s’agit pas d’un choix stratégique bien pensé, mais plutôt d’une maladresse dans l’utilisation des cartes politiques par le régime Al Sissi. Ce point de vue est partagé par Amr Elshobaki, expert égyptien au centre Al Ahram pour les recherches politiques et stratégiques, qui pense que la diplomatie égyptienne traverse une phase de transition. Ceci expliquerait les décisions, à la fois contradictoires et incompréhensibles, prises par Le Caire, comme le vote en faveur de deux résolutions diamétralement opposées au Conseil de sécurité de l’ONU concernant la crise syrienne. « Je ne crois pas que Le Caire ait l’intention de reconnaître la RASD. Ce qui se passe serait plutôt dû à la nature des différends auxquels on est habitué dans le monde arabe, qui tiennent plus des petits calculs que des grands changements stratégiques », note Elshobaki.

Quoi qu’il en soit, les deux pays n’ont d’autre choix que le respect et la compréhension des engagements et des contraintes de chacun. « Le Maroc doit se débarrasser de sa nervosité excessive qui voit un ennemi en chaque pays qui accueille une délégation de la RASD. Et l’Égypte doit rester neutre face aux bisbilles entre le Maroc et l’Algérie », conclut Hassan Nafaa, qui reste optimiste quant à l’avenir des relations entre les deux pays.

Par Imad Stitou