Madagascar : Dans les coulisses d'une visite royale

Sur les terres d’exil du sultan Mohammed V et de la famille royale, Mohammed VI déploie son style, un mélange de bienveillance et de décontraction. Décidément, l’Afrique lui va bien.

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Crédit MAP

Toutes les grandes artères d’Antananarivo, la capitale de Madagascar, trahissent l’importance de la visite de Mohammed VI sur cette île. Il y a, à côté des drapeaux nationaux, l’impressionnante campagne d’affichage de Bank of Africa (BOA), la filiale africaine de la BMCE Bank, bien implantée dans le pays avec ses quelque 90 agences, et plus de 25 % de parts de marché. Les tongasoa (bienvenue) de la banque marocaine sont partout et s’adressent surtout au roi du Maroc.

1- BOA

Crédit : Aicha Akalay

Ce dernier a été accueilli avec une ferveur réelle par les habitants de “Tana”, surtout les plus âgés, qui reconnaissent en Mohammed VI le petit-fils du sultan Mohammed V, exilé avec sa famille à Madagascar en 1954-1955. “Vous savez, le grand-père de votre roi était exilé à Antsirabé, on le connaît bien”, répètent chauffeurs de taxi, marchands et restaurateurs croisés dans la capitale. Mohammed VI a débuté sa visite dans “l’île rouge” le 19 novembre pour assister à la conférence des chefs d’Etat du 16e Sommet de la francophonie les 26 et 27 novembre. L’échéance diplomatique qui compte pour lui est en réalité en janvier, au moment où il espère que le royaume rejoindra l’Union africaine.

Crédit: MAP

Le roi Mohammed VI et le président malgache. Crédit : MAP

Madagascar est l’un des premiers Etats à avoir reconnu la RASD, et même si le pays a retiré cette reconnaissance, il ne fait pas partie des 28 Etats africains signataires de la motion de soutien pour le retour du Maroc au sein de l’UA et la suspension de la RASD. Toutefois, le président de la république, Hery Martial Rakotoarimanana Rajonarimampianina (44 lettres, rien que ça !) s’est déjà dit favorable à la demande marocaine. L’aspect diplomatique de la visite est donc éminemment important, mais sur cette île encerclée par l’océan Indien et le canal du Mozambique, Mohammed VI est “différent”, “détendu” et “à l’aise”, témoignent des membres de sa garde rapprochée.

Un buffet pour le roi

Le président recordman du nom le plus long a su faire de son humour et son rire communicatif un atout qui l’a rapproché de Mohammed VI. Les deux hommes ont affiché à plusieurs reprises des moments de complicité. Deux jours après l’arrivée de Mohammed VI, dans le palais de la présidence, un déjeuner a été donné en l’honneur du convive marocain. “C’était un buffet, et c’est la première fois que je voyais le roi se lever avec son assiette et se servir à manger lors d’un repas officiel”, nous confie un membre de la délégation marocaine, qui insiste sur une ambiance pas du tout guindée, comme c’est le cas dans les réceptions officielles.

Durant le repas, un court-métrage, produit par Pathé, a même été projeté, montrant des images d’archives de Mohammed V. Il ne manquait plus à ces effluves d’émotions qu’une touche musicale pour rapprocher les officiels. Un ancien ministre de la Culture malgache y a judicieusement pensé et a bercé les convives d’une mélodie mêlant oud et instruments malgaches. “Il faudrait prévoir une fusion entre les Gnaoua et la musique malgache”, aurait-il soufflé au souverain. A 17 h, alors que le village de la francophonie attendait le président malgache pour inaugurer le site, les invités du président en étaient encore au plat de résistance.

L’émissaire Benjelloun

Ce n’est que vers 19 h que le président malgache est arrivé sur le site du village à Andohatapenaka. Sans Mohammed VI. Le pavillon marocain, le plus beau du village — sans flagornerie —, ainsi que l’important stand de Bank of Africa espéraient recevoir une visite royale. Mais les chevilles ouvrières de cette vitrine marocaine ont dû se contenter de Othman Benjelloun. Le banquier, mobilisé pour les activités royales depuis 7 h du matin, n’a pas montré un seul signe de fatigue.

3- Emissaire Benjelloun1

Crédit : Aicha Akalay

Enthousiaste, il a encouragé ses équipes, félicité les artisans marocains, siroté l’incontournable thé à la menthe, et a surtout rassuré les hommes et femmes du pavillon national : “Vous attendiez Sidna ? Il n’a pas pu venir mais il est fier de votre travail”. Le banquier octogénaire a offert une écharpe au président malgache, et a bien tenu à remercier les sécuritaires et généraux présents avant de s’éclipser pour un dîner en tête-à-tête avec le plus proche conseiller du roi.

Le point d’orgue de cette semaine malgache a bien été la visite de Mohammed VI à Antsirabé. Mercredi 23 novembre, il y est arrivé en hélicoptère aux alentours de 14 h pour lancer les travaux de deux chantiers importants, dans un pays très pauvre où le SMIG plafonne à 400 dirhams par mois : un centre de formation et un hôpital mère-enfant. Ces deux projets, pilotés par la Fondation Mohammed VI, mobiliseront une enveloppe de 200 millions de dirhams. Sur les tôles qui entouraient le terrain de l’inauguration, étaient accrochées ces banderoles : “Merci d’avoir porté dans votre cœur la ville d’Antsirabé”.

L’ambassadeur et l’hôpital

Cette inauguration est venue clore les plus folles rumeurs sur une colère du roi. Lundi soir, le ministère des Affaires étrangères avait décidé de communiquer sur l’enquête en cours concernant l’ex-ambassadeur du royaume, Mohamed Amar. Démis de ses fonctions en octobre dernier, il est accusé par une partie de la presse malgache de tentative d’escroquerie. Selon des journalistes locaux, les propriétaires des terrains sur lesquels les deux projets de la Fondation Mohammed VI doivent être construits ont été expropriés et non indemnisés. Or, le Maroc aurait prévu un budget à cet effet. Cette version reste difficile à vérifier à ce jour, tant le département de Salaheddine Mezouar a été laconique. L’ex-ambassadeur est suspecté d’avoir “détourné des fonds à l’occasion d’opérations humanitaires en faveur du peuple malgache” et “d’ingérence” dans les affaires intérieures malgaches, en violation des règles d’usage en diplomatie. Des accusations de racisme pèsent aussi sur Amar.

La fièvre des selfies

Après le social, le roi a repris son bâton de pèlerin pour visiter les lieux où son grand-père a séjourné de janvier 1954 à novembre 1955. A son arrivée à l’Hôtel des Thermes, la délégation officielle était restreinte : le président malgache, les cousins du roi, deux conseillers et quelques ministres. Sans trop de protocole, Mohammed VI a salué les journalistes marocains présents et s’est chaleureusement entretenu avec le docteur Nazaraly Nour’Aly, célèbre pour avoir éradiqué de Madagascar la poliomyélite, et qui a aussi été porteur des messages du sultan au temps de l’exil.

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Crédit : Aicha Akalay

Le roi a invité le médecin, coiffé d’un fez pour l’occasion, à lui rendre visite au Maroc. Puis, le petit-fils de Mohammed V s’est engouffré dans la suite Mont Ibity, aujourd’hui décrépie. Sur les traces de son grand-père, il était évidemment ému. Sur le balcon de la suite, le roi s’est plié au jeu des photographies, suivi de Fouad Ali El Himma et Yassir Zenagui, qui ont enchaîné les selfies avec un iPhone rose. De même pour le prince Moulay Ismaïl. Aziz Akhannouch et Salaheddine Mezouar ont aussi cédé à la séance des selfies. Un spectacle détendu et sans chichi peu commun sous nos cieux. Ça doit être ça l’effet du pays du “mouramour”.

 

Francophonie.

A Antsirabé, les journalistes débattent de l’avenir de la presse

Après de 160 kilomètres de Tana, dans la ville d’Antsirabé, un autre événement important se déroulait la même semaine. Après 4 heures de trajet sur une route cabossée et sinueuse, dont les bords sont peuplés de maraîchers et de fabricants de babyfoot en bois, les journalistes venus de toute l’Afrique pouvaient assister aux 45es Assises du journalisme de la presse francophone, où, là encore, le Maroc volait la vedette aux autres pays invités, y compris la France. Sponsorisé par l’OCP, Holmarcom, Banque populaire, et avec, comme transporteur officiel, la RAM, l’événement était aussi porté par une Marocaine engagée, Khadija Ridouane, secrétaire générale adjointe de l’Union de la presse francophone. Dans le mythique Hôtel des Thermes, où a séjourné Mohammed V durant son exil, des débats houleux ont animé le quatrième pouvoir. On retient particulièrement un échange sur la mission des journalistes qui, selon un Nigérien, doivent aider leur gouvernement à développer leur pays, alors que, selon un Français présent, le journaliste est uniquement au service des citoyens.[/encadre]

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