BD: "L'Arabe du futur" se soulève contre l’archaïsme

Phénomène de librairie, le troisième tome de L’Arabe du futur poursuit l’autobiographie de Riad Sattouf dans la Syrie de Hafez Al Assad.

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A peine sorti, c’est un triomphe : un tirage initial de 140 000 exemplaires, et déjà une réimpression de 40 000 autres. Le 3e tome de L’Arabe du futur surfe sur le succès des deux précédents volumes, écoulés à 700 000 exemplaires en France et à près d’un million dans le monde. L’autobiographie de Riad Sattouf a été couronnée de multiples prix : Grand prix RTL de la BD 2014, Prix BD Stas/Ville de Saint-Etienne 2014, Los Angeles Times Graphic Novel Prize 2016, et surtout le célèbre Fauve d’or du meilleur album du Festival international de la BD d’Angoulême en 2015. Elle a été traduite dans 17 langues, dont l’anglais (d’Angleterre et des États-Unis), l’espagnol, le catalan, l’italien, le portugais, l’allemand, le néerlandais, mais aussi dans les langues nordiques, danois, finnois, norvégien, polonais, slovène, suédois, et même en portugais brésilien, en croate et en coréen. Riad Sattouf, lui, s’est lancé dans un marathon de rencontres en librairies, en France et en Belgique, avec des horaires de forçat. Initialement présenté comme une trilogie, L’Arabe du futur comptera finalement cinq tomes. Pour l’instant, pas de traduction arabe en vue : à Allary éditions, Charline Bailot explique que “pour l’arabe, on attend la sortie des cinq tomes pour être sûrs que tous les volumes soient publiés”.

Riad Sattouf. Crédit: DR
Riad Sattouf. Crédit: DR

Les clés d’un succès

Ce qui a touché, c’est indéniablement la fraîcheur de cette œuvre. Un trait vif souligné par des ombres vieux rose ou des éclats de rouge vif ou de vert sapin – les couleurs de la Syrie –, un découpage qui vous tient en haleine, et surtout ce regard caustique qui ne rate rien, ni expression typique, ni contradiction… Riad Sattouf raconte son enfance et réussit à faire de l’enfant qu’il a été un véritable personnage littéraire, à travers les yeux duquel il décrit les pires horreurs des dictatures dans lesquelles il a vécu. 1978, dans un resto U de Paris, se noue l’idylle entre deux jeunes étudiants : Clémentine, à peine sortie de sa  Bretagne, et Abdel-Razak, arrivé de son village de Ter Maaleh, près de Homs, en Syrie, pour soutenir une thèse en histoire. Clémentine suivra Abdel-Razak dans la Libye de Kadhafi, puis dans la Syrie de Hafez Al Assad. Le premier tome de L’Arabe du futur racontait la toute petite enfance de Riad, adorable blondinet considéré comme “l’homme parfait”. Le tome II racontait l’année 1984-1985, la première année d’école et la prise de conscience des différences culturelles entre le père et la mère. Le tome III, lui, est consacré aux années 1985 à 1987 : Riad a désormais deux petits frères et, entre six et neuf ans, réalise les tensions entre sa mère, qui ne supporte plus la vie à Ter Maaleh, et son père, qui tente à la fois de ménager son épouse et les traditions du village. C’est l’époque de la découverte du cinéma, entre films égyptiens et films d’action, avec mention spéciale pour Conan le barbare. C’est aussi l’époque de la circoncision, pratiquée par le “sosie syrien d’Arnold Schwarzenegger en plus âgé”, qui oblige de “marcher comme un cow-boy” mais permet de réclamer des cadeaux – un Goldorak géant. Et c’est l’époque des interrogations métaphysiques sur Dieu, le Père Noël et la petite souris…

Arabe du futur 3_page 13 et 22-1

Réquisitoire contre l’arriération

On lit ces bandes dessinées, toutes parues bien après le début de la guerre civile qui ravage la Syrie, partagé entre le rire et l’amertume de se dire que la situation est loin de s’être améliorée. L’Arabe du futur est en effet un ferme réquisitoire contre l’arriération, et notamment celle qui frappe les pays arabes – même si certains vieux Bretons croisés lors des vacances annuelles semblent aussi tout droit sortis du Moyen-âge. Coupures d’électricité en permanence, misère noire, censure, exécutions en public, discrimination par l’argent, pesanteurs d’une religion interprétée dans un sens rigoriste, patriarcat reléguant les femmes à un rôle subalterne et les rendant susceptibles d’être assassinées pour un rien qui toucherait “l’honneur” chatouilleux des mâles, tout en sacralisant les mères… Les trois tomes regorgent d’exemples terrifiants, où le médecin arrive souvent trop tard, où on ferme les yeux sur les crimes dits d’honneur, où le premier mot que des gamins de six ans apprennent à propos des femmes est haram, où on tabasse un blondinet parce qu’on le croit juif… Au fil des tomes, se renforce le refus de Clémentine de continuer à vivre dans cet univers anachronique. Elle s’enthousiasme pour un supermarché à moitié vide visité en pleine guerre du Liban, rêve de vivre en ville et d’avoir une voiture. Riad la regarde s’étioler dans des puzzles interminables et s’éloigner progressivement de Abdel-Razak. Mais c’est le personnage du père qui est le plus émouvant : convaincu de l’importance de l’école comme ascenseur social, Abdel-Razak tient plus que tout à son titre de Docteur et martèle que “l’Arabe du futur, il va à l’école”. Mais il est tiraillé entre son désir de modernité et le respect qu’il a pour l’ordre établi. Il ne remet pas en cause le système d’enseignement dispensé au village, dont Riad Sattouf brosse un tableau effrayant et détaille les violences physiques, les insultes, les humiliations, la pédagogie fondée sur l’apprentissage par cœur de l’hymne national ou du Coran, concluant : “Je savais à peu près comment faire pour survivre”. Pire, Abdel-Razak est amené lui-même à renoncer à ses principes en raison de la corruption généralisée qui touche également l’université. Poursuivant un rêve de grandeur panarabe, il manque totalement de lucidité sur les régimes sous lesquels il fait vivre sa famille. Il se moque de l’Arabie saoudite, pays de “clochards du désert”, mais en admire la puissance financière : “C’est pas très différent de la vie au village, en un peu plus strict… mais avec des dollars ! Tout passe toujours mieux avec des dollars !”

Certes, ce tableau sonne juste, mais il aurait gagné à s’éviter certains clichés orientalistes qui l’affaiblissent : l’éternelle découverte de l’appel à la prière de l’aube, la saleté des gens et des lieux… Riad Sattouf aime camper des personnages d’enfants ou de jeunes – il est l’auteur notamment de La vie secrète des jeunes paru en chronique dans Charlie Hebdo et publie Les cahiers d’Esther dans L’Obs. Cela lui permet d’adopter un point de vue qui se veut candide, mais ne l’est pas tant que cela. On a quand même l’impression qu’il force le trait quand l’opérateur de téléphone raccroche en entendant une langue étrangère et s’étonne : “En France, ils parlent pas arabe ?!? Ah bon ?”. Au final, Riad Sattouf donne une image assez peu brillante des couples mixtes, où la femme étrangère est à peine tolérée – d’autant qu’elle ne fait pas l’effort d’apprendre l’arabe –, où les considérations de classe sociale, voire les préjugés racistes, peuvent affleurer à tout moment. Quant aux enfants issus de cette double culture, ils semblent devoir d’abord apprendre à se défendre. Un regard amer, derrière la drôlerie et les apparences de légèreté.

Extrait 2_L'Arabe du futur 3_Riad Sattouf_Allary Editions Arabe du futur 3_page 13 et 22-2

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