Pourquoi les investissements publics ne génèrent pas de croissance

Le royaume a beau mener des projets et des chantiers structurants en y investissant des milliards de dirhams, la croissance ne suit pas. Prépondérance de la rente, manque de ciblage économique, mauvaise redistribution des richesses... les tares ne manquent pas. Le point.

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Crédit: Rachid Tniouni
Crédit: Rachid Tniouni

Plusieurs mois après les institutions nationales et internationales, le ministre de l’Économie et des Finances, Mohamed Boussaïd, est enfin sorti de son mutisme en annonçant, le 23 mai, une révision à la baisse du taux de croissance 2016. Il sera de “moins de 2%”, à cause d’une mauvaise campagne agricole. Mais pas seulement. Ce taux médiocre montre surtout l’échec de la politique d’investissement menée par l’État depuis le début des années 2000. Car si l’investissement a été multiplié par trois entre 2000 et 2014, on constate un essoufflement de la croissance depuis 2010 (voir graphe), avec une moyenne d’à peine 3,9% entre 2001 et 2015.

Par définition, l’investissement est censé tirer la croissance d’un pays vers le haut. Une relation de cause à effet qui se vérifie dans presque toutes les économies du monde. Selon une analyse comparative établie récemment par le Haut commissariat au plan (HCP), dans d’autres pays émergents, comme ceux des Brics ou la Turquie, un taux d’investissement d’environ 28% du PIB a permis un taux de croissance annuel moyen de près de 6%. Le Maroc fait donc figure d’exception : les investissements n’impactent pas de manière efficace l’évolution du PIB. Pourquoi ? “Parce que la base matérielle de l’économie nationale est très fragile et reste déterminée par les aléas climatiques”, justifie Habib El Malki, président du Centre marocain de conjoncture (CMC).

On préfère la rente

Ce que ne dit pas l’ex-ministre socialiste, c’est que l’effort d’investissement du royaume au cours de la dernière décennie a simplement été mal ciblé. “Le Maroc a mal canalisé ses investissements au cours des dix dernières années en mettant le paquet sur les infrastructures, l’immobilier ou encore les services, tout en négligeant l’industrie et l’agriculture”, explique de son côté Ayache Khellaf, directeur de la prévision et de la prospective au HCP. Ce dernier explique qu’investir dans l’immobilier ou les services ne génère pas assez de richesse économique (contrairement à l’industrie), sans parler du faible rendement et de l’absence d’impact sur la croissance de ces secteurs.

Pour Jean-Pierre Chauffour, économiste principal à la Banque Mondiale, “l’économie de rente (légale et informelle) domine l’économie marocaine. Et l’immobilier demeure une source importante de rente”. Il regrette lui aussi qu’il “existe peu de place pour les projets créateurs de richesse”. Enfin, nos économistes s’accordent à dire que les emplois créés dans l’immobilier et les services sont, dans leur quasi-majorité, peu stables et n’apportent pas suffisamment de valeur ajoutée.

Quant à l’agriculture, qui représente 15% du PIB et 40% des emplois, l’intérêt accordé à son développement a trop longtemps été limité. Le taux d’investissement dans ce secteur par rapport au PIB ressort à seulement 10,3% entre 1998 et 2014. “On se demande pourquoi nous ne nous sommes pas inscrits dans la continuité de l’investissement dans l’agriculture comme l’a fait feu Hassan II avec la politique des barrages, s’interroge Ayache Khellaf. Il a fallu attendre le Plan Maroc Vert, en 2008, pour que l’État décide de renforcer l’investissement dans le secteur agricole. Trop tard ? Pas tout à fait, estime Habib El Malki. Pour lui, l’industrialisation est la clé. “Il faut industrialiser pour disposer d’une base matérielle beaucoup plus forte. Seule l’industrie peut stabiliser à la hausse notre croissance”, assure-t-il. Seul hic : le manque de ressources pour le financement.

L’autofinancement à la traîne

Car, pour s’industrialiser, il faut d’abord disposer de suffisamment de sources de financement. “Le Maroc n’a pas pu créer d’outils pour financer lui-même ses projets”, constate Ayache Khellaf. Depuis le début des années 2000, le pays a en effet lancé ses grands projets structurants en faisant appel à des financements externes ou encore en opérant d’importantes privatisations. Et quand le Maroc veut enclencher de grands chantiers sans l’appui de partenaires financiers externes, cela passe obligatoirement par un creusement du déficit budgétaire. Surtout que le pays n’a pas capitalisé sur les projets déjà réalisés pour générer suffisamment de richesse pouvant être réinvestie. Résultat, notre croissance, même quand elle est au rendez-vous, n’est pas inclusive (durable et profitant à de larges couches de la population). C’est le constat également de la Banque Mondiale, dont les chiffres montrent que le PIB annuel par habitant au Maroc représente aujourd’hui 10% seulement de celui d’un Européen, soit l’équivalent de 3300 dollars (32 000 dirhams). “Même avec une croissance de 7%, il faudrait 20 ans pour tripler notre PIB par habitant. Notre développement est tellement lent que c’en est alarmant”, souligne Mohamed Taamouti, directeur des études économiques à Bank Al-Maghrib.

La Turquie fait mieux

Une analyse comparative, établie récemment par le HCP, sur le niveau d’accumulation du capital au Maroc (c’est-à-dire la production totale de l’économie) montre qu’il n’a pas encore atteint celui d’autres pays comparables. Celui de la Turquie représente deux fois celui du Maroc, et ceux de la Corée du Sud et de la Malaisie sont respectivement de 6,3 et 3,5 fois plus élevés. “Dans ce cadre, le Maroc est appelé à revisiter l’allocation sectorielle des investissements afin de valoriser les larges marges de croissance et d’emploi disponibles dans des secteurs où les taux d’investissement sont en deçà de leur contribution à la valeur ajoutée nationale”, relève le HCP dans son rapport. Un tel constat d’échec de la politique d’investissement menée ces dernières années devrait pousser l’État à mener une réforme profonde de ses structures économiques en rectifiant son modèle de croissance, en l’orientant vers l’industrie. Mais le chantier ne semble pas prioritaire pour le gouvernement. Pour l’instant.

“Nos objectifs budgétaires sont maintenus”

«Moins de 2%”, c’est vague comme prévision. Contacté par TelQuel, Mohamed Boussaïd précise seulement que “le chiffre exact sera donné fin juin à l’occasion de la présentation de la situation économique et financière relative à la loi organique de la Loi de Finances”. Le budget de 2016 ayant été établi sur la base d’une prévision de croissance de 3%, la rectification d’un certain nombre d’indicateurs pourrait s’avérer nécessaire. Mais le ministre n’est pas du même avis. “Nos objectifs budgétaires sont maintenus. La révision du taux de croissance n’aura aucun impact sur le budget”, assure-t-il.[/encadre]

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