Mohamed Bouzefour : « Les forces de police ne sont dans les stades que pour maintenir l’ordre public »

Suite aux violences ayant causé la mort de trois supporters au terme du match Raja-Al Hoceima le 19 mars dernier, Mohammed Bouzefour, Chef de la division de la sûreté sportive au sein de la DGSN, nous livre ses grilles de lecture des tragiques événements qui se sont déroulés ce soir-là et ses impressions sur les premières mesures adoptées par la wilaya.

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Estimez-vous, comme bon nombre de politiques, qu’il faut interdire les ultras pour mettre fin au hooliganisme ?

La Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) a toujours veillé à ce que l’action de ses services térritoriaux soit inscrite en ligne directe avec le respect des textes de loi. Le code des libertés publiques ne reconnait que les associations de droit. Les groupes ultras sont considérés comme associations de fait. Il est dans l’ordre des choses que ces entités dont le comportement est souvent lié à la violence et à la radicalité vis-à-vis des clubs, de la Fédération, voire même vis-à-vis des forces de l’ordre dans certain cas, soient interdites d’activité.

La mesure la plus adaptée jusqu’à présent est l’interdiction de leurs activités à Casablanca, à l’instar des décisions prises par le Wali de la région (pas de rituel, pas d’animations, pas de bâche dans les stades, …), puisqu’on ne peut dissoudre quelque chose qui n’existe pas au regard de la loi. Les Walis sont habilités à prononcer des interdictions des déplacements des ultras s’activant dans le ressort de leur compétence territoriale, chaque fois que les impératifs de sauvegarde de l’ordre et de la sécurité l’exigent, et ce conformément à la décision adoptée officiellement, le 2 février 2016, par le ministère de l’Intérieur, le ministère de la Justice et des Libertés et le ministère de la Jeunesse et des Sports.

En vous entendant raconter, lors de l’émission Moubacharatan maaakom diffusée le 23 mars sur 2M, les événements tragiques du stade Mohammed VI, vous semblez maîtriser l’univers ultra. Avez-vous déjà discuté avec des ultras ? Les avez-vous déjà rencontré ?

Les services de police ne peuvent pas s’isoler de la dynamique sociale et de l’activité qui s’opère autour du sport. Mais la condition sine qua non légitimant de s’ouvrir sur un public ultra ou appartenant à une association reconnue, reste le respect de l‘ordre, de la loi et des règles qui régissent le sport. Tout contact officiel de ma part avec les groupes ultras doit bien entendu obéir à une autorisation préalable de la DGSN.

Ne faut-il pas ouvrir le dialogue avec les groupes ultras pour mieux les maîtriser ?

Le dialogue est une clé de voûte de toute action visant la socialisation du supportérisme, mais le comportement des groupes ultras demeure versatile, et les noyaux de ces groupes ne maîtrisent guère les attitudes comportementales de leurs partisans, constitués en grande majorité de mineurs manipulés financièrement et moralement.

Beaucoup de policiers ont semblé dépassés par les événements lors des incidents. Comment interprétez-vous cela ?

On ne peut pas émettre un jugement se fondant sur de simples impressions. Les forces de police relevant de la préfecture de Casablanca ou d’autres commandements de police, ne sont dans les stades que pour maintenir l’ordre public.

L’expérience de la Sûreté Nationale dans la gestion des grands événements sportifs (Coupe du Monde des Clubs 2013 et 2014) n’est plus à démontrer.

Votre question au fait, renvoie aux incidents dramatiques survenus à l’occasion du match en question. Mais les difficultés que pose le complexe sportif Mohammed V et spécialement après le début des travaux de réaménagement sont réelles pour les services d’ordre, même le secours des victimes a été entravé à cause de l’absence de passerelles devant relier les gradins à la pelouse, comme le stipulent les normes de la FIFA. Les forces de l’ordre n’ont pu intervenir qu’en détournant les gradins. A souligner également que c’est rarissime à travers le monde que des actes de violence soient échangés entre les partisans du même club, la règle étant que la séparation physique de sécurité se fasse entre le public local et celui visiteur.

Au Maroc, la police est-elle suffisamment formée à gérer les violences dans les stades ?

La DGSN n’a pas lésiné sur les moyens pour s’investir en matière de formation et formation continue, soit à l’Institut Royal de Police à Kenitra ou à l’étranger. La coopération internationale a permis d’améliorer les connaissances des cadres de la DGSN et à faciliter l’accès au savoir international dans le domaine de l’organisation des événements sportifs grandioses, et dans la promotion des techniques et procédures de lutte contre la violence qui secouent de temps à autre les enceintes sportives nationales.

Dans ce domaine, j’affirme que la DGSN, sous l’impulsion du Directeur général de la sûreté nationale, a capitalisé une expertise professionnelle qui est considéré dans la zone Mena comme une référence en la matière.

Dans les stades européens, les policiers sont beaucoup moins visibles qu’au Maroc. On voit plutôt une pléthore de stadiers avec des gilets oranges. Comment expliquez-vous cela ?

Cette question renvoie sur la spécificité des lois, des sociétés et de culture qui distingue le paysage sportif national à celui européen. Les stades en Europe (Angleterre, Italie, France, …) ont pâti longtemps sous le poids de ce calvaire qui s’appelle le « hooliganisme ». On se rappelle les incidents sanglants qui ont frappé en plein fouet, le 29 mai 1985, le stade de « Heysel » et le nombre élevé de supporters ayant trouvé la mort (39), suite aux débordements causés par les hooligans. Margaret Thatcher, alors Premier ministre du Royaume-Uni, avait même interdit à ce type de supporters à risque de voyager en Europe. On garde également à l’esprit le drame du stade de Hillsborough Sheffield qui a fait 93 morts le 15 avril 1989. Les européens ne sont arrivés à une pacification relative de leurs stades, qu’après un long parcours parsemé de sacrifice et de supplice.

C’est la mobilisation de tous les acteurs de la société européenne et des pouvoirs publics qui a contribué à pacifier relativement les stades, et à adopter le système de stadiers, et à limiter la visibilité de la sécurité publique à l’intérieur du site sportif. C’est une question de culture, de mentalité et de structures. La coproduction de la sécurité qui s’appuie sur le sens du civisme du citoyen, peut apporter une solution susceptible de circonscrire ce fléau et limiter ses retombés. Pourtant, il ne faut pas se voiler la face, car le supportérisme radical en Angleterre, n’a fait que se déplacer du stade vers la rue, en prenant la forme de « fights » organisés entre les groupes ultras rivaux.

Prétendre endiguer définitivement la violence, à coup de bâton magique est une aberration, car c’est la violence qui gangrène certains aspects de la vie sociale des citoyens qui s’est déplacée au stade, d’où le besoin d’opter pour des stratégies à long terme associant tous les intervenants institutionnels et les acteurs sociétaux. Mais, il demeure indéniable que les mesures d’urgence et d’ordre technique, adoptées récemment aux Maroc par les trois départements ministériels, sont de nature à produire l’impact souhaité sur l’évolution du phénomène du supportérisme violent, à condition de la mobilisation de toutes les parties concernées. Si la FIFA ne conditionne pas le déroulement des matchs par la présence des policiers en nombre considérable à l’intérieur du stade, c’est parce que le système des stadiers comme outil privé d’organisation et de sécurité, avait déjà été rodé en Europe sur l’étendue de plusieurs années. De même, la formation des agents de gardiennage a atteint un degré très avancé de perfectionnement et de proximité auprès du public.

Plusieurs stades au Maroc ne répondent pas aux normes de sécurité établis par la Fifa. N’est-ce pas là un facteur aggravant de violence dans les stades ?

L’infrastructure sportive joue un rôle déterminant dans la gestion des manifestations sportives. C’est vrai qu’un site sportif émaillé d’anomalies et de vices de sécurité ne peut que peser lourdement sur la prestation policière et les dispositifs d’ordre et de sécurité. Toutefois, force est de relever que les services de police appelés à sécuriser les matchs officiels de la Fédération royale Marocaine de Football, accomplissent leur devoir avec dévouement et professionnalisme, en appliquant les instructions de du Directeur général de la sûreté nationale, orientant le personnel policier déployé dans les stades à faire montre, dans toutes les situations possibles, de perspicacité et de méthodologie pour parer à tout acte pouvant porter préjudice à l’ordre public. Mais la vérité cardinale qu’il faut reconnaître, c’est que le stade étant devenu de par le monde un foyer de tension par excellence, au vu du nombre de supporters assistant aux différentes rencontres, des risques encourus et des enjeux existants, s’est transformé en arène traversée par moult émotions, en présence desquelles le risque zéro devient parfois quasi inexistant, en témoignent les incidents gravissimes de « Trocadéro », survenus le 15 mai 2013 à Paris et ceux ayant entaché en date  18 mars 2016 la fin du match « Europa Ligue /1/8ème de finale retour », ayant mis aux prises Manchester United et Liverpool. C’est dire que la spirale de la violence humaine peut transpercer toutes les géographies du monde.

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