Casablanca: Les industriels, la commune et le loyer fantôme

A Casablanca, des industriels font pression pour acquérir des terrains de la commune que cette dernière leur loue depuis 25 ans à des prix dérisoires. Une opération qui promet d’être juteuse au vu de l’adoption du nouveau plan d’aménagement.

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Le quartier des Roches Noires, à Casablanca, est le théâtre d’un drôle de micmac. Nichées sur le boulevard de la Grande ceinture, à deux encablures du cimetière juif, sept sociétés forment une bonne partie de la zone industrielle. Spécialisées dans le textile ou dans la fabrication de pneumatiques, elles ont élu domicile, fin des années 1980, sur des terrains appartenant à la commune urbaine de Casablanca avec accord de cette dernière. Le deal? Les sociétés paient un loyer en attendant que la commune fixe les prix de cession. En 1992, une commission technique s’est alors réunie pour évaluer la valeur du lot: 400 dirhams le mètre carré, voilà le prix fixé à l’époque. A défaut d’y consentir, les industriels, qui occupent une superficie de plus d’un hectare, préfèrent s’acquitter du loyer mensuel: 5 dirhams/m². Le dossier est alors clos.

Il est rouvert 25 ans plus tard, lors de la session du conseil de la ville en juillet dernier. C’était également la dernière session de l’ancien maire Mohamed Sajid. A l’ordre du jour, les élus de la métropole découvrent, médusés, un point noyé parmi une vingtaine de propositions: la cession du terrain de la commune aux sociétés concernées. Si la décision en soi n’a rien de surprenant, le prix, par contre, ne fait pas l’unanimité, car il tient compte du montant fixé dans les années 1980, sans aucune actualisation. Mohamed Sajid, assis aux côtés d’Ahmed Brija, premier vice-président du conseil, et de Abderrahim Ouattas, alors président de la commune de Roches Noires, tente tant bien que mal de faire approuver la décision. En vain. Sceptiques, les élus rejettent ce point de l’ordre du jour, demandant qu’une commission se penche sur la valeur actuelle du terrain communal. « On a été surpris par la programmation de cette décision, d’autant que ces entreprises ne versent pas le loyer dû à la commune depuis les années 1990», lâchait, après la cession de juillet, Abdelhak Al Mabchour, le président de la commission chargée de la révision des contrats, du patrimoine et du domaine public au conseil de la ville. Pourquoi donc le dossier refait-il surface 25 ans après?

Trouver le terrain d’entente

Le rebondissement de l’affaire remonte, selon le conseil de la ville, à octobre 2014, lorsque les sept sociétés qui exploitent le terrain présentent une demande d’acquisition. « Je ne vois pas en quoi il serait surprenant qu’une société veuille acheter un terrain qu’elle loue, sachant que nous payons notre loyer chaque mois », nous répond un représentant de Sodecasa, une société de textile installée dans la zone industrielle. Mais aussi légitime soit leur demande, le timing laisse sceptiques certains élus. C’est que le nouveau plan d’aménagement des Roches Noires, validé en 2014, chamboule certaines zones du quartier dont cette fameuse zone industrielle. Considéré jusque-là comme « zone verte », bien qu’il était loin de l’être, le terrain communal est appelé, selon le nouveau schéma, à s’orienter vers le secteur tertiaire, c’est-à-dire les activités de services, le commerce et l’industrie de haute technologie. « Ce plan d’aménagement reste plutôt flou concernant ces friches industrielles et l’usage qui peut en être fait », avait déclaré Abderrahim Ouattas dans les colonnes de L’Economiste. Les industriels s’empressent-ils d’acquérir leurs lots de terrain avant la transformation de la zone? En tout cas, c’est l’avis de Abdelghani Marahani, ancien élu au conseil de la ville: « Vu les changements qui vont toucher le quartier, rien ne les empêche de revendre les terrains dont ils seront propriétaires à des prix 20 fois plus élevés », suppose-t-il. Contacté par TelQuel, un des industriels, dont l’entreprise s’étend sur près de 3000 m², explique qu’il « serait même prêt à payer le mètre carré à 1500 dirhams, mais pas plus ». Il souhaite donc payer ce terrain 4,5 millions de dirhams alors que la valeur minimale du mètre carré, selon le référentiel des prix immobiliers de la Direction générale des impôts, est de 15 000 dirhams. Le prix à payer serait donc 45 millions de dirhams. Une sacrée différence!

Bientôt le deuxième round

Pour nous éclairer sur les détails du dossier, Ahmed Anasse, l’actuel secrétaire général de la commune des Roches Noires, nous reçoit finalement dans son bureau, situé à un jet de pierre de la gare Casa-voyageurs, après plusieurs rendez-vous avortés. Se montrant évasif, il nous conseille, à l’issue de cinq minutes d’entretien, de lui adresser un email. Un email de plusieurs questions auquel il répond en une simple phrase, sans nous présenter de documents attestant ses propos: « Les sociétés payent un loyer mensuel allant de 5000 à 10 000 dirhams ». Contacté par TelQuel, Abderrahim Ouattas, qui a présidé la commune pendant cinq ans, n’a pas été en mesure de nous confirmer l’information. Qu’en est-il du nouveau plan d’aménagement? Motus et bouche cousue. « En tout cas, le prix n’a pas  encore été fixé », poursuit-il. Rejeté par les élus à la session de juillet, pour révision du prix, le point figure dans l’agenda du nouveau conseil. Entre-temps, une nouvelle commission technique devrait se réunir pour proposer de nouveaux tarifs. La décision sera ensuite soumise à l’approbation du nouveau conseil, présidé par Abdelaziz El Omari, élu sous les couleurs du PJD. La requête, une fois approuvée, sera adressée au ministère de l’Intérieur qui statuera sur sa pertinence et sa validité. En attendant, les tractations continuent en coulisses.

La commune, éternelle perdante

La commune de Casablanca ne semble pas très regardante quand il s’agit de céder ses biens… ou de les racheter. En juillet 2014, le conseil de la ville avait approuvé l’expropriation de deux villas situées à Californie pour, expliquait-on dans un document distribué lors d’une session ordinaire, élargir le boulevard Al Qods. Le prix proposé aux propriétaires: entre 13 300 et 13 500 dirhams, ce qui correspond à la partie haute de la fourchette des prix. Jusque-là rien de très surprenant. Sauf que les mêmes terrains avaient été cédés dans les années 1980 pour quelques…centaines de dirhams. En clair, la commune rachète ses propres terrains 25 fois plus cher que leur prix de cession. La transaction avait suscité l’ire de certains élus, qui ont dénoncé la « mauvaise gestion du patrimoine et de l’argent de la commune », mais la décision a bien été approuvée.