Boualem Sansal: "L’islamisme radical est le symptôme de la faillite idéologique générale"

Même s'il n'a pas décroché le Goncourt, Boualem Sansal défraie encore la chronique avec son nouveau roman polémique 2084, attirant à la fois louanges et critiques acerbes. Le désormais célèbre écrivain algérien livre à TelQuel sa vision de l’islam radical, de la laïcité, du PJD (oui, notre PJD) et de l’Algérie d’après-Bouteflika.

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Crédit: JOEL SAGET/AFP

Depuis la sortie de 2084, en août dernier, Boualem Sansal, dont l’emploi du temps est géré par son éditeur Gallimard, enchaîne les plateaux télé pour conter son empire d’Abistan, ce monde imaginaire gouverné par la tyrannie religieuse. Imaginaire certes, mais très probable dans 60 ans, prédit l’écrivain. Une hypothèse qui a eu du succès puisque le livre s’est déjà vendu à 100 000 exemplaires. Face aux critiques, Boualem Sansal ne manque pas d’ironie : « C’est une œuvre de pure invention, le monde de Bigaye que je décris dans ces pages n’existe pas et n’a  aucune raison d’exister à l’avenir, tout comme le monde de Big Brother imaginé par maître Orwell, et conté dans son livre 1984 n’existait pas en son temps, n’existe pas dans le nôtre et n’a réellement aucune raison d’exister dans le futur. Dormez tranquillement, bonnes gens, tout est parfaitement faux et le reste est sous contrôle », avertit-il. Mais quand la fiction flirte avec la réalité, l’auteur de Le Serment des barbares ressort son combat contre l’obscurantisme.

Vous estimez que « la dynamique de la mondialisation musulmane se met en place ». L’Abistan, l’empire dominé par l’extrémisme religieux que vous imaginez dans 2084, vous paraît-il probable?

Parlons plutôt de mondialisation islamiste. La dynamique de mondialisation est là, c’est absolument irréfutable, il suffit de voir l’évolution de l’islamisme au cours des trente dernières années. Il se renforce sans cesse, contrôle de manière totale ou partielle un grand nombre de pays, exerce une influence grandissante sur le reste du monde et, dans ce processus d’expansion, il semble n’avoir aucune contrainte pour réaliser ses plans et ses desseins. Il agit où il veut, quand il veut, recrute facilement, les financements ne lui manquent pas, ni d’ailleurs les complicités. Ajoutez à cela le fait que, en face, on semble complètement égaré, démuni, sans idées, sans mobilisation, ni union sacrée ni argent, et sans courage. On dirait que l’Abistan se construit tout seul.

Dans quelle mesure l’évolution de l’islamisme, dans le Maghreb en particulier et en Europe en général, pourrait-elle être contrecarrée? N’y aurait-il, selon vous, aucune idéologie capable de freiner son élan?

Pour le moment, la seule parade trouvée par les pays menacés par l’islamisme radical est policière et militaire. On surveille, on démantèle des réseaux, on les infiltre, on emprisonne, on bombarde. Sur le plan des idées pouvant réduire l’idéologie islamiste et, d’une manière générale, empêcher le retour au religieux, on ne fait que radoter sur la démocratie, la laïcité, le vivre ensemble, la compréhension mutuelle. Avant l’islamisme, la mondialisation économique et financière, et les terribles rapports de force qu’elle a installés dans le monde, avaient déjà ringardisé ce discours. Il nous faut inventer une autre vie, une nouvelle vie. Je pense que par certains côtés on peut voir l’islamisme radical comme le symptôme de cette faillite idéologique générale. Les humains ne veulent pas vivre comme des serfs du grand capital, taillables et corvéables à merci, des consommateurs abrutis, des robots téléguidés par le marché et les pouvoirs occultes. Les humains veulent une vie humaine. Est-elle encore possible sur notre pauvre petite planète usée jusqu’à la corde?

Une pluie de critiques acerbes s’est abattue sur votre roman aussi bien en Algérie qu’en France. En Algérie, certains n’hésitent pas à vous taxer de « traître » à la solde de « hizb frança ». Dans l’Hexagone, beaucoup vous accusent de donner crédit à certaines thèses de l’extrême droite (comme celle du « grand remplacement ») au moment où le Front national se renforce. Où vous situez-vous?

Aujourd’hui on est tous critiqués, que l’on agisse ou non, que l’on dise ceci ou son contraire. Les gens réagissent comme des écorchés vifs. Dans ce contexte, les chapelles tentent de tout récupérer à leur profit. Je vois bien que mon propos est utilisé par les uns et les autres, mais qu’y faire? A mon avis, se défendre, se justifier, est précisément ce qu’il ne faut pas faire, cela alimente le réacteur à scandales. Il faut laisser le livre faire son chemin. Si l’information circule à la vitesse de la lumière, les idées vont à la vitesse de l’escargot. Un écrivain a intérêt à se convaincre qu’il travaille sur le temps long, sinon il souffrira de se voir accusé et insulté dès qu’il dit le moindre mot.

Vous émettez des craintes quant à l’avenir de certains pays, dont la France, que « l’islamisme semble avoir ciblé parce qu’il pense important de les abîmer en premier ». Ne pensez-vous pas que la marginalisation et la stigmatisation dont font l’objet une partie des musulmans de France soient, aussi, un facteur de radicalisation?

Je disais que la France est une cible de choix pour les promoteurs de l’islamisme car ce pays prône un principe que les intégristes refusent, la laïcité, et parce que la France pratique, au nom même de cette laïcité qui lui est spécifique, une politique qui conduit à la marginalisation et à la stigmatisation d’une partie des musulmans. Trop de lois, trop d’interdictions ont visé les musulmans, alimentant ainsi le sentiment qu’ils étaient rejetés. La laïcité a été si mal conduite qu’elle a versé carrément dans le racisme. L’extrême droite en fait ses choux gras, mais aussi la droite dure et même une certaine gauche. La radicalisation tient en partie à cela, mais seulement en partie, le reste, l’essentiel, vient d’une démarche organisée, pilotée par l’internationale islamiste. En résumé, communautariser les musulmans dans des ghettos c’est, pour les islamistes, une façon de les préserver de l’influence pernicieuse des valeurs occidentales et de les ramener au vrai islam, puis de les préparer au jihad final.

L’écrivain Tahar Djaout, votre ami, tué dans un attentat terroriste perpétré par le Front islamique du salut (FIS), disait : « Si tu parles, tu meurs. Si tu ne parles pas, tu meurs. Alors, parle et meurs. » L’écrivain Rachid Mimouni, qui vous a encouragé à écrire, a choisi de son côté de mourir en exil. Cela ne vous pousse-t-il pas à quitter l’Algérie?

Quand on fait de vous une cible, on peut vous atteindre n’importe où, à Alger, Rabat ou Paris. Le monde d’aujourd’hui est dangereux, il faut apprendre à vivre dans ces nouvelles conditions.

On vous reproche, comme on le reproche à d’autres écrivains algériens comme Kamel Daoud, de sortir de votre rôle d’écrivain pour vous positionner dans des débats européens.

Quand on est publié en Europe, que vos livres s’y vendent et qu’en plus vous traitez de problématiques qui intéressent les Européens, vous êtes forcément intégré dans le débat. Dans mes livres, je n’ai jamais raconté que des histoires algériennes, vécues par des Algériens et se déroulant en Algérie, mais il se trouve qu’en raison des particularités de l’histoire entre l’Algérie et la France, tout propos dit ici s’entend aussi là-bas. C’est une question de géographie et d’histoire. Entre le Maghreb et l’Europe, il y a une proximité séculaire qui rend normaux ces débats, ces échanges.

Vous avez illustré la montée de l’islamisme par les dernières élections communales au Maroc, remportées par le PJD. Est-il pertinent de comparer un parti qui se dit modéré au Front islamique du salut algérien, à titre d’exemple?

Le FIS est arrivé sur la scène politique algérienne de manière civile, politique, normale, il a gagné les élections. On connaît la suite: le processus de radicalisation interne au FIS, les manipulations du pouvoir, les ingérences de puissances étrangères (notamment l’Iran et l’Arabie Saoudite), la demande pressante des populations qui exigeaient une amélioration immédiate de leurs conditions de vie, tout cela a conduit au pire. Au Maroc, l’évolution des choses semble sous contrôle, le régime est solide, les institutions fonctionnent, et on sent bien que quelqu’un veille aux grands équilibres. La stabilité du Maroc est une donnée stratégique importante pour beaucoup de grandes puissances. Mais on constate aussi, à la base, un renforcement de l’emprise religieuse dans certains milieux et on peut se demander si cela tient de l’islam ou de l’islamisme. A mon avis, l’islamisme y est pour quelque chose. Il gouverne, donc il influence.

Comment imaginez-vous l’Algérie d’après-Bouteflika?

A considérer ce qu’il se passe en ce moment au sommet de l’Etat, on dirait que la guerre de succession bat son plein. Le clan Bouteflika, qui a décapité l’armée et les services secrets, semble l’avoir emportée, ce qui veut dire que Saïd Bouteflika, appelé le Régent, sera président de l’Algérie le jour même du décès de son grand frère. Mais l’armée, qui a perdu beaucoup de généraux dans la bataille, n’a pas dit son dernier mot. Le peuple observe cela comme si l’affaire se passait ailleurs, dans je ne sais quelle république bananière. La seule chose qui l’intéresse actuellement, c’est le cours du pétrole. Au niveau où son prix est tombé, et comme c’est l’unique ressource du pays, le peuple se demande de quoi il se nourrira demain, quand les réserves de change dont dispose le pays auront fondu ou qu’elles auront été transférées sous d’autres cieux.

Quel regard portez-vous sur le Printemps arabe?

Il est encore trop tôt pour en voir la signification. Il annonce peut-être la fin du monde arabe issu des colonisations ou au contraire la naissance de nouveaux Etats, chacun ayant son identité propre. Mais là, on est dans l’histoire longue, le résultat sera visible dans une cinquantaine d’années peut-être.

Propos recueillis par Bilal Mousjid

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