Salafisme : l’État islamique inquiète et divise

La proclamation d’un califat par l’État islamique (ex-EIIL) a troublé la galaxie salafiste marocaine. Entre dénonciations, allégeances et querelles, le point sur les positions et les retombées.

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Photo : DR

Il y a un  mois, Fatiha Mejjati annonçait son arrivée au nord d’Alep, en Syrie, dans une région contrôlée et administrée par l’État islamique (EI). La veuve de Karim Mejjati, cadre marocain d’Al Qaïda tué en 2005 par les forces de sécurité saoudiennes, avait annoncé sur Internet son soutien au califat, proclamé unilatéralement en juin 2014 par Abou Bakr Al Baghdadi, leader de l’Etat islamique et désormais calife. Son fils, Ilyas, avait déjà rejoint les rangs des combattants de l’Etat islamique en Irak et au Levant (devenu depuis l’Etat islamique) au mois de février. Pour annoncer son rattachement à l’EI, Fatiha Mejjati avait publié sur son blog, désormais désactivé, un texte d’allégeance. Cette obédience à l’Etat islamique est presque plus troublante que son départ en Syrie : la veuve Mejjati était restée, pendant de nombreuses années, fidèle à Al Qaïda, qui a en Syrie un groupe qui lui est affilié, Jabhat al Nosra, dont les relations sont tendues avec l’organisation d’Al Baghdadi.

Entre attente et ralliements

Mejjati n’est pas la seule à avoir quitté le giron d’Al Qaïda pour se déclarer solidaire d’Al Baghdadi. C’est qu’Al Qaïda ne peut se prévaloir d’aucune administration ou contrôle de territoire, contrairement à l’EI, qui s’est donné un rôle symbolique fort et n’a pas tardé à prendre des mesures sans précédent, comme l’abolition des frontières entre la Syrie et l’Irak. A ceux qui souhaitent des réalisations concrètes, le califat autoproclamé remplace l’Afghanistan du temps des talibans. « Avec une valeur ajoutée : les Maghrébins et les Arabes n’étaient que des invités en Afghanistan. Là, on trouve des Marocains ou des Tunisiens qui dirigent des tribunaux. Ils sont chez eux, à proprement parler », précise Romain Caillet, spécialiste des mouvements salafistes contemporains.

Outre Fatiha Mejjati, quelques figures marocaines du salafisme ont ouvertement soutenu l’EI, sans pour autant adopter sa prose solennelle. C’est le cas de Abderrazak Ajaha, cheikh et ancien prisonnier qui vit à Tétouan. Ce dernier a, entre 2013 et 2014, successivement apporté son soutien à l’EIIL, puis à l’EI, en commençant par désavouer des chouyoukh critiques envers le groupe mené par Al Baghdadi. Depuis, il a même clamé dans les rues de Tétouan, lors de manifestations, son attachement à l’EI. Mohamed Boughrara, ancien détenu, est une autre personnalité du milieu salafiste radical qui a annoncé son soutien à l’EI. Mais il reste impossible de connaître le nombre de personnes ayant fait allégeance ou ayant idéologiquement rejoint l’EI au Maroc, où les obédiences dures n’ont plus droit de cité dans les mosquées. Beaucoup de salafistes, y compris chez les plus radicaux, ne se prononcent pas encore. Abou Mouhad, prisonnier et tête pensante d’Al Jamaâ Al Moujahida, ne se serait toujours pas prononcé, selon Abdellah Rami, spécialiste du terrorisme d’inspiration salafiste. « Aucune prise de position claire n’a été énoncée dans les prisons », assure Abderrahim El Rhezzali, porte-parole de la Commission commune pour la défense des détenus islamistes (CCDDI). « Plutôt que de polémiquer et se déclarer ou pas en faveur du califat, la plupart des prisonniers préfèrent se concentrer sur leur sort et leur avenir », poursuit-il. Pourtant, un ancien prisonnier salafiste, sous couvert d’anonymat, souligne la tension qui peut régner : « Un jeune détenu salafiste à Tanger qui refuse de soutenir l’EI a subi beaucoup de pressions de la part de ses codétenus… »

Le discours se répand

Signe que le discours de l’EI commence à se répandre au Maroc, les vindictes anti-chiites sont dorénavant courantes. En Syrie et en Irak, l’EI, qui se bat contre des groupes chiites, désigne l’alliance entre le Hezbollah libanais, les Alaouites syriens, l’Iran et le gouvernement irakien comme son premier ennemi. « Pour la première fois, j’ai entendu des salafistes à Tanger s’en prendre au Hamas palestinien, accusé d’être trop proche des Iraniens chiites, alors même que le mouvement palestinien s’est éloigné du régime syrien et qu’en pleine offensive contre Gaza, on pourrait penser qu’il faut rester solidaire », nous explique un jeune salafiste. Pour ce dernier, il n’y a pas de doute : l’influence du discours de l’Etat islamique est palpable dans les milieux marocains. Dans la ville du détroit, plusieurs manifestations de solidarité avec les détenus salafistes ont récemment été l’occasion de déclamer de violentes diatribes anti-chiites. Et sur les réseaux sociaux, des salafistes marocains partagent le portrait de Abou Usama Al Maghribi — Marocain membre de l’EIIL, tué en Syrie en mars 2014 par Jabhat Al Nosra, 
organisation affiliée à 
Al Qaïda —, preuve d’une rupture entre les partisans d’Al Qaïda et ceux de l’EI.

Les chouyoukh contre l’EI

Mais les salafistes favorables à l’EI doivent aujourd’hui compter sur l’opposition des chouyoukh salafistes libérés entre 2011 et 2012. Parmi eux, Abou Hafs, qui se disait récemment dans nos colonnes (« L’interrogatoire », TelQuel n°628) fermement opposé à l’EI. Ou encore Mohamed Fizazi, autre cheikh salafiste, qui avoue : « Aux jeunes qui me questionnent au sujet de l’Etat islamique, ma réponse est claire : ce n’est pas un califat ». La passe d’arme la plus redoutable, entre une figure des anciens radicaux graciés dans le sillage du Printemps arabe et les partisans de l’EI, on la doit à Cheikh Omar Haddouchi. Emprisonné en 2003 et libéré en 2012, il était pourtant l’un de ceux qui sont restés, à leur libération, fidèles à leurs opinions passées. S’il continuait à critiquer le fait que les groupes jihadistes syriens soient classés sur les listes des organisations terroristes, l’accélération des départs de Marocains pour la Syrie pousse Haddouchi, courant 2013, à rectifier légèrement son propos. Et s’il valide toujours le jihad pour les Syriens, il se prononce contre en ce qui concerne les Marocains. Il finit par trancher, en juin 2014, refusant de reconnaître le titre de calife à Al Baghdadi. Un discours qui lui a valu d’être pris à partie par Fatiha Mejjati, qui l’a ouvertement critiqué. Pire, des Marocains présents en Syrie et en Irak l’ont verbalement attaqué dans une vidéo mise en ligne en juillet, et s’adressant aussi à Abou Hafs et Hassan Kettani, autre cheikh passé par la case prison, les accusant de pousser les jeunes dans les bras de régimes politiques impies. Haddouchi, définitivement fâché avec les bases les plus dures du mouvement salafiste, n’hésite plus à répondre, en vidéo aussi, et va même jusqu’à mêler des allusions sexuelles et des accusations de polythéisme quand il tance ses adversaires. « Il n’est pas impossible qu’on assiste dans les temps à venir à des représailles physiques entre salafistes », avance Romain Caillet, qui rappelle que, déjà, un cheikh radical a été agressé en Jordanie après avoir désavoué l’EI. Le milieu salafiste, déjà divisé entre « piétistes » (non contestataires) et « jihadistes », subit aujourd’hui une nouvelle fracture. Les discours à double tranchant des chouyoukh marocains, qui se veulent conciliants avec le régime mais assez engagés pour les bases, ne conviennent plus, et certains exigent aujourd’hui que chacun choisisse son camp, entre EI et Al Qaïda.

A danger, danger et demi

Le paradoxe est que, à court terme, la proclamation de l’instauration d’un califat n’est pas forcément synonyme d’augmentation de risques pour le Maroc. En effet, l’EI n’a appelé à aucune action sur le territoire marocain. Au contraire, au début du mois de ramadan, un communiqué appelait les Marocains à la « Hijra » (exode) vers le califat et à quitter un pays où les mosquées seraient « profanées », selon les auteurs du texte. C’est donc sur le plus long terme que le Maroc pourrait craindre des actions. « Il est vrai que tant que la visée de l’EI est bien l’instauration d’un califat, c’est un groupe qui ne représente pas un danger immmédiat pour le Maroc », concède Abdellah Rami, qui pense que certains départs vers la Syrie ou l’Irak « arrangent les autorités, qui semblent parfois laisser faire ».

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