Golfe. Les pétrodollars sont de retour !

Entre dons et investissements directs, les pétromonarchies ont investi au royaume plusieurs dizaines de milliards de dirhams en trois ans. Mais l'ère des investissements fraternels est révolue. Les pays de Golfe cherchent à rentabiliser leurs investissements sur les plans économique, politique et sécuritaire.

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Al Futtaim Group, Binladin, Al Homaizi, Zahid, Nesk Investment, Steeds Medias, Etisalat… autant d’investisseurs arabes, précisément des pays du Golfe, qui ont annoncé des projets à coups de milliards de dirhams au Maroc. Ces deux dernières années ont été marquées par un engouement sans pareil des Khalijis pour le royaume, et ce n’est pas seulement à travers les Investissements directs étrangers (IDE), mais également via des dons. Ainsi, le Maroc a récolté, en moins de trois ans, plusieurs dizaines de milliards de dirhams de la part du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), qui réunit l’Arabie Saoudite, Oman, Koweït, Bahreïn, les Émirats arabes unis et Qatar. En matière d’IDE, ce ne sont pas moins de 23,5 milliards de dirhams qui ont été injectés dans l’économie marocaine entre 2011 et 2013, soit l’équivalent de 24% du total des IDE. Les pétromonarchies, qui ne représentaient en 2010 que 13% des investissements étrangers dans le royaume, ont vu leur part atteindre un record de 31% en 2012.

Gros deals en 2014

C’est dire la montée en puissance des pays du Golfe dans l’économie marocaine, renforcée par la dynamique qu’affichent particulièrement les investisseurs émiratis. En effet, sur les six pays du CCG, ce sont les Émirats arabes unis qui s’accaparent la part du lion. À eux seuls, ils ont investi 19,6 milliards de dirhams en cinq ans. En 2014, année que l’on annonce déjà comme exceptionnelle en matière d’IDE en provenance du Golfe, ils devraient renforcer davantage leurs participations, à travers des projets annoncés de grande envergure, comme en témoigne celui d’Al Futtaim. En association avec Marjane Group, le groupe émirati compte réaliser un centre commercial à Zenata pour un investissement de plus de 1,6 milliard de dirhams. Deux autres investisseurs émiratis ont signé un accord pour une augmentation de capital de la chaîne tangéroise Medi1TV. Nekst Investments et Steeds Medias, deux spécialistes de la production médiatique, miseront ainsi 800 millions de dirhams pour relancer la chaîne du détroit. Mais cette mainmise des Émiratis risque tout de même d’être confrontée à une forte concurrence des Saoudiens. L’investissement annoncé par le groupe Binladin devrait largement contribuer à un rééquilibrage de la balance. Ce groupe a, pour rappel, choisi de s’associer avec le Marocain TGCC pour la construction d’un nouveau pôle urbain à Bouskoura, un projet à 10 milliards de dirhams. Il y a aussi Wessal Casablanca Port qui prévoit une enveloppe d’investissement de plus de 6 milliards de dirhams. Ce projet est particulièrement stratégique vu qu’il constitue la première intervention du fonds Wessal Capital, levier d’investissement créé en 2010 et financé à parts égales par le Maroc et les pays du CCG. Comment peut-on expliquer un tel retour du Maroc dans les bonnes grâces des pays du Golfe, avec un afflux massif de cash émanant à la fois du privé et du public ?

D’abord une question politique

Pour trouver un premier semblant de réponse, il faut revenir à 2011. Précisément le 10 mai, quand le CCG a offert au Maroc, ainsi qu’à la Jordanie, la possibilité de devenir membres de leur organisation. Cependant, le contexte politique au royaume, à cette époque, n’est pas favorable à la concrétisation d’une telle offre : la rue marocaine connaissait une effervescence sans pareil, suite à l’émergence du Mouvement du 20 février qui réclamait des changements. Pour les experts, ces deux événements ont bel et bien un lien. « Les monarchies du Golfe se sont senties menacées par le mouvement de contestation qui gagnait la rue arabe. Elles ont donc voulu resserrer les liens entre elles en appelant le Maroc et la Jordanie à adhérer au Conseil de Coopération du Golfe, même si ces monarchies sont éloignées géographiquement », explique Jawad Kerdoudi, président de l’Institut marocain des relations internationales (IMRI). Pour ce dernier, c’est d’abord une question politique. Il est clair qu’en 2011, le mouvement de protestation qui a gagné la rue arabe, en commençant par la Tunisie et se propageant à d’autres pays comme l’Egypte, la Libye, le Yémen ou, bien plus tard, la Syrie, prenait de l’ampleur. Pour notre expert, les monarchies du Golfe refusaient l’idée qu’une monarchie arabe puisse vaciller ou soit menacée au risque de voir tous les régimes monarchiques s’écrouler comme un château de cartes. Ils ont donc accouru à la rescousse du Maroc en lui ouvrant les vannes de leur coopération. Cette offre, le Maroc l’a courtoisement déclinée « en faisant savoir aux autorités du Conseil qu’il souhaitait plutôt une sorte de coopération beaucoup plus renforcée, sans pour autant être un membre à part entière du Conseil », commente le président de l’IMRI. « Cela se justifie certes par l’éloignement géographique du Maroc, mais aussi par le refus de se mêler directement aux problèmes complexes du Moyen-Orient », avance notre expert. En déclinant cette offre, le Maroc n’a pourtant en rien altéré ses relations avec ces pays amis. En parallèle, il a réussi à contenir les foules en révisant sa Constitution et en promettant le changement, rassurant ainsi sur la stabilité de sa monarchie.

Sécurité. Pour une coopération renforcée

La logique de retour sur investissement prônée par les pays du Golfe ne comprend pas le seul aspect de la rentabilité économique. En plus de l’aspect politique, les attentes des pétromonarchies comprennent, surtout, la coopération sécuritaire. «  Le Maroc a une expertise sécuritaire à faire valoir et à apporter à ces pays-là  », avance Jawad Kerdoudi, président de l’Institut marocain des relations internationales (IMRI). Cette coopération n’est pas récente. Pour la petite histoire, Hassan II avait par le passé aidé les Émirats arabes unis à organiser leur service de police ainsi que le service sécuritaire des émirs. Des années plus tard, le Printemps arabe est venu rappeler aux dirigeants des pays du Golfe l’utilité du royaume à ce niveau, d’autant qu’il a réussi à passer ces turbulences sans grands dégâts. Cette « prouesse » a rassuré les pays du CCG sur la capacité du Maroc à les aider en cas de besoin. D’ailleurs, le patron de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), Mohamed Yassine Mansouri, a fait partie de la délégation qui a accompagné le roi dans sa tournée dans la région.  

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La crise est passée par là

Un an et demi plus tard, en octobre 2012, Mohammed VI organise une grande tournée dans le Golfe arabique avec des visites programmées dans chacun des pays du CCG. Cette tournée royale s’est, pour rappel, soldée par l’octroi de 5 milliards de dollars de dons. C’était là le premier signe majeur d’un retour des pétrodollars au royaume. « Il est vrai qu’il y a eu une suspension des investissements des pays du Golfe qui ont été relancés à nouveau grâce aux efforts de Mohammed VI et aux relations personnelles privilégiées qui le lient avec les dirigeants de ces pays », constate Mohamed Aït Bousselham, président de Gulfinvest. Accompagné d’une délégation importante de ministres et d’hommes d’affaires, le roi s’est, en effet, attelé à transformer la proposition d’adhésion du Maroc au CCG en un accord de partenariat stratégique à long terme. Quoi de plus normal que de se tourner vers ses amis de longue date à un moment où le premier partenaire stratégique du Maroc, l’Union Européenne, ne semble pas être en bonne forme pour apporter le soutien nécessaire.

Ce retour hautement salué des pétrodollars a une autre explication, purement économique cette fois-ci. « Comme dans la plupart des pays du monde, les pays du Golfe ont été impactés par la crise de 2008, qui s’était accompagnée d’une chute brutale des cours du pétrole. Ces pays exportateurs d’or noir ont dû marquer une pause dans leurs investissements à l’étranger et se concentrer sur leur propre économie menacée par cette crise », analyse Khalid Benjelloun, président du Conseil d’affaires maroco-saoudien. Pour ce dernier, il ne faut pas perdre de vue que ces pays avaient beaucoup d’actifs en Europe et aux Etats-Unis que la crise n’a pas épargnés. C’est ce qui expliquerait l’arrêt remarqué de l’afflux des IDE du Golfe et la multitude de projets suspendus. En 2011, la crise a commencé à se dissiper et ses effets à diminuer, permettant ainsi aux investisseurs de ces monarchies de reprendre leur business à travers le monde. À ce niveau, les facteurs de risque ont joué leur rôle pour placer le Maroc en tête des pays ciblés. Le choix du royaume n’est en effet pas fortuit, ni même un acte d’amitié pure. « Le Maroc est le pays qui est resté le plus stable dans la région, ce qui a été un atout majeur qui a poussé les investisseurs à s’y intéresser », conclut Benjelloun. Selon les experts, les pays du Golfe ont beaucoup d’actifs dans plusieurs pays touchés par le Printemps arabe, particulièrement en Egypte, où ils ont essuyé beaucoup de pertes qui les ont poussés à réviser tout leur modèle d’investissement. « Une évolution majeure a été ressentie dans l’orientation des investissements des pays du Golfe, explique Hammad Kessal, économiste. Ils ne sont plus dans une logique de fraternité mais dans une logique de rentabilité ».

Nouveauté. Un fonds maroco-saoudien dans le pipe

Le Conseil d’affaires maroco-saoudien annoncera bientôt le lancement d’un nouveau fonds d’investissement. « Ce fonds, qui connaîtra le concours du public et du privé, sera doté d’une enveloppe de départ de 500 millions de dollars », nous confie Khalid Benjelloun, président dudit conseil. Selon nos informations, l’annonce sera faite dans les prochaines semaines, une fois les procédures de création achevées. Le fonds public-privé aura pour objectif d’investir au Maroc dans des secteurs cibles, à savoir l’infrastructure sociale et l’agriculture. Il a aussi pour vocation l’accompagnement des PME/PMI qui ont pour vocation de pénétrer le marché africain, et particulièrement l’Afrique francophone. A l’heure où nous mettons sous presse, l’identité des investisseurs n’est pas encore connue. « Elle sera annoncée officiellement début juin lors d’un forum d’affaires que nous organiserons à Casablanca », avance Benjelloun. Plus de 300 opérateurs saoudiens sont attendus à cet événement où un salon d’exposition sera également mis en place avec la participation de 80 entreprises saoudiennes et autant marocaines.  

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La rentabilité avant tout

La pérennisation des investissements et leur rentabilité sont une véritable préoccupation pour les opérateurs du Golfe. Cela se voit clairement dans la diversification des secteurs où ils prennent pied. Par le passé, la présence des investissements khalijis se limitait aux secteurs de l’immobilier et du tourisme. Aujourd’hui, « ils ne sont plus dans le spéculatif mais dans le productif et ils ont leurs raisons. Ils veulent aller dans le business qui leur fera gagner de l’argent pour avoir des retours sur investissement consistants », affirmeHammad Kessal. Ainsi, ils ont jeté leur dévolu sur plusieurs secteurs où ils n’étaient pas présents auparavant. Selon les données de l’Office des changes, bien que le secteur immobilier reste celui qui a le plus attiré d’IDE sur les cinq dernières années (avec un flux de 9,6 milliards de dirhams), l’écart avec les autres secteurs se réduit de plus en plus. Le domaine de l’énergie a par exemple généré 8,7 milliards de dirhams d’investissement en cinq ans ; le secteur des télécoms est aussi de plus en plus convoité, avec 3,28 milliards d’investissement entre 2009 et 2013 (un chiffre qui ne tient évidemment pas compte de la reprise des parts de Vivendi dans Maroc Telecom par l’Emirati Etisalat). Aujourd’hui, même l’agriculture semble intéresser les investisseurs du Golfe. « À titre d’exemple, l’Arabie Saoudite a mis en place un fonds de soutien pour les Saoudiens qui veulent acheter des terres et investir dans l’agriculture partout dans le monde pour assurer sa sécurité alimentaire », illustre Kessal. Cependant, dans ce dernier cas, une entrave de taille se présente. « Ce qui les intéresse, ce ne sont pas nos produits agricoles mais nos terres agricoles », confie un ancien ministre. Or, la réglementation marocaine ne permet pas aux étrangers d’acquérir des terres agricoles. L’État a certes mis en place le système des concessions longue durée pour contourner la problématique, mais cela n’a pas été approuvé par les Saoudiens qui tiennent à être propriétaires des terres acquises. « Il s’agit d’une question de souveraineté. Le Maroc ne peut se permettre de vendre ses terres agricoles au risque de se retrouver sans terres », ajoute notre source. La situation diffère en revanche quand on parle des investisseurs publics. Dans le cadre du don de 5 milliards de dollars par exemple, les pays donateurs ont bien inscrit le secteur agricole comme une de leurs cibles, en plus d’autres secteurs stratégiques comme les infrastructures, l’éducation ou la santé.

L’Afrique, la convoitée

Par ailleurs, le renforcement de la présence des pétromonarchies au Maroc répond aussi à logique de diversification régionale. Ce n’est pas tant le marché marocain qui les intéresse : « Le CCG, grâce au Maroc, aura une implantation en Afrique et une proximité avec l’Europe. Des atouts à prendre en compte pour toute analyse future sur les équilibres internationaux », avance Mohamed Aït Bousselham. Alors que les pays du CCG ont toujours eu une présence remarquée en Afrique du Nord, ils ont surtout compris l’intérêt de se développer davantage dans le continent. La position du Maroc comme hub vers l’Afrique permet aux pays du CCG de surpasser les difficultés rencontrées à percer au niveau du continent noir, essentiellement en Afrique francophone. Le meilleur exemple est sans doute celui des actifs  africains d’Etisalat, transférées à sa nouvelle filiale Maroc Telecom.

Dons. Où iront les 5 milliards de dollars ?
Quatre pays s’engagent à fournir 5 milliards de dollars en cinq ans au Maroc. Peu d’informations sont communiquées sur l’avancement du déblocage de cette manne financière. Pourtant, Driss Azami, ministre délégué chargé du Budget, a bien voulu nous livrer quelques chiffres. « Nous avons récolté 5 milliards de dirhams en 2013. Pour ce qui est de ces trois premiers de 2014, nous avons encaissé 2,1 milliards de dirhams », explique-t-il. En somme, ce sont 7,1 milliards de dirhams que le Maroc a reçus jusque-là. Il y a pourtant un gap entre les montants débloqués et ceux encaissés. Selon les informations relayées sur ce sujet, les Emirats Arabes Unis et le Koweït ont débloqué la totalité de leurs quotes-parts quand l’Arabie saoudite n’a débloqué que 400 millions de dollars comme première tranche. Soit l’équivalent de 23 milliards. Quoi qu’il en soit, le plus important est de savoir où sera investis cette enveloppe conséquente. Sur ce volet, les pays donateurs sont regardants. Selon plusieurs sources, le Maroc doit présenter des projets structurants couvrant la totalité du montant. Ce n’est donc pas de l’argent mis à disposition de l’Etat marocain pour qu’il le dépense selon ses désirs. Ainsi, le Fonds koweïtien pour le développement économique arabe, qui est l’interlocuteur du Maroc au nom du Koweït, a entériné sept accords de projets couvrant la totalité de sa quote-part. Au menu, l’extension et construction de ports, la construction d’établissements scolaires, la construction de trois barrages. Les secteurs agricoles et des infrastructures sont aussi présents à travers sept projets de développement agricole et la réalisation de voies expresses. Enfin, la santé fait partie du lot grâce au projet d’équipement du CHU d’Oujda. L’Arabie Saoudite a signé quatre accords qui ont trait aux secteurs des barrages, infrastructures routières ou encore le logement social. Elle a aussi réservé 75 millions de dollars pour l’INDH. Les Emirats Arabes Unis n’ont pas encore entériné les projets relatifs à leurs quote-part. Quant au Qatar, ce n’est qu’en mars 2014 que Mohammed Boussaïd a reçu le ministre des Finances qatari, Ali Cherif Al Imad. Ils ont discuté l’activation de 500 millions de dollars. Mais on n’en saura pas plus.  

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