Mabanckou. Le rythme dans la plume

Rencontre. Figure majeure de la littérature africaine et francophone, l’écrivain congolais était au Salon du livre de Tanger, du 7 au 11 mai. Il nous a parlé d’écriture, d’engagement et d’identité.

Avec sa grande silhouette, sa casquette gavroche et son rire communicatif, Alain Mabanckou ne passe pas inaperçu au Salon international du livre de Tanger. Ému quand un lycéen marocain lui fait un commentaire sur son œuvre autobiographique Demain, j’aurai vingt ans, feignant la surprise quand un lecteur lui demande une dédicace, ou préférant parler des romans des autres quand on lui pose des questions sur les siens, l’écrivain congolais détonne par sa simplicité et bonhommie. Pourtant, Alain Mabanckou est l’une des figures majeures de la littérature francophone. À 48 ans, ce professeur de littérature à Los Angeles est couvert de récompenses comme le Prix des cinq continents en 2005, le Renaudot en 2006 ou le Prix de Monaco pour l’ensemble de son œuvre en 2013. Une consécration pour cet enfant unique d’une femme analphabète qui faisait mine de savoir lire, pour inciter son fils à étudier et chérir les bouquins. C’est d’ailleurs à cette mère qu’il consacre son dernier livre, Lumières de Pointe-Noire (Seuil 2013), où il raconte son retour à sa ville natale après 23 ans d’absence. « Un tronc d’arbre ne deviendra jamais un caïman, même en restant dans l’eau pendant des années. Il ne faut jamais oublier ses origines et d’où l’on vient », nous explique Alain Mabanckou à propos de cette démarche.

Transformer la langue

Comme d’autres écrivains francophones originaires d’Afrique, Alain Mabanckou est légèrement agacé quand on lui demande pourquoi il a choisi d’écrire en français plutôt que dans sa langue maternelle. Selon lui, la langue de Molière n’appartient pas exclusivement aux « Gaulois » et aux enfants de Vercingétorix. Un Marocain, un Algérien ou un Congolais peut habiter cette langue, la subvertir et la modeler comme il le souhaite, selon sa culture d’origine et son besoin intime d’expression. « La langue française doit être utilisée pour imposer notre imaginaire congolais ou marocain. Comme disait Senghor, « les mots sont les leurs, mais le rythme est le nôtre ». En écrivant de la sorte, on change même de langue. Chaque fois qu’un écrivain s’empare d’une langue, il la transforme », fait remarquer Alain Mabanckou. Pour lui, « le français est un butin de guerre », selon la formule de l’écrivain algérien Kateb Yassine. Une langue ne devient un outil d’aliénation et d’acculturation que quand elle est approchée avec un sentiment d’infériorité, d’écrasement et d’angoisse. Pour cet écrivain, fier de son accent congolais, « la langue française doit être abordée sans complexe et sans trop de révérence. C’est une manière aussi de dire qu’elle n’appartient à personne, et qu’à l’intérieur de cette langue il y a des mots qui ont des racines différentes, arabe, africaine… ».

Ecrire comme Proust

Les romans d’Alain Mabanckou illustrent parfaitement cette appropriation du français et l’introduction d’un répertoire local qui rompt avec les formes classiques d’écriture. Dans Verre cassé (Seuil 2005), immense succès critique et public, on retrouve un rythme, une oralité et des tournures propres à la culture congolaise, mais qui séduisent par l’élégance du style et l’humour décapant. « Pour l’écrivain, le point de départ consiste à insérer sa petite voix dans la grande chorale du monde. Il ne faut pas considérer l’universalité comme la soustraction de ce que nous sommes », résume Alain Mabanckou. Ce dernier pose un regard critique sur cette vision réductrice qui demande aux écrivains africains d’être les porte-voix de leurs sociétés et de ne traiter que de certains sujets. « Quand un romancier français peut écrire sur la neige ou sur ses problèmes avec son banquier, un écrivain africain est réduit à une case où il ne doit parler que de guerre ou de colonialisme. Proust a écrit des centaines de pages sur son asthme, pourquoi un écrivain africain ne peut pas le faire aussi ?  », ironise-t-il. Alors, une version truculente et africaine d’A la recherche du temps perdu par Alain Mabanckou ? Chiche !